Un retour sur Malcolm X

Malcom X a été assassiné le 21 février 1965, à l’âge de 39 ans. A l’occasion des commémorations qui ont pris place en 2005 quarante ans après ce meurtre, nos camarades de la section américaine du Comité pour une Internationale Ouvrière, Socialist Alternative, avaient publié un dossier sur Malcolm X. En voici la traduction.

Aujourd’hui, 40 ans après la mort de Malcolm X, alors que les mobilisations de masse du mouvement des droits civiques des années ‘60 ont éliminé le racisme légal et codifié, les racines économiques de l’inégalité raciale n’ont toujours pas disparu. Dans les faits, les conditions sociales auxquelles sont confrontés beaucoup d’Afro-américains ont empiré.

Selon le bureau de recensement des Etats-Unis, le taux de pauvreté officiel pour les Américains blancs est de 8.1%. Cependant, le taux pour les Américains noirs est d’un énorme 24.1%. Aux Etats-Unis, où se trouve la plus importante population carcérale au monde tant en termes absolus qu’en pourcentage de la population, si les noirs ne représentent qu’un peu plus de 12% de la population totale, ils constituent 44% des prisonniers.

Ils font face à des réalités similaires à celles qui ont fait dire à Malcolm X : «le système de ce pays ne peut pas produire de liberté pour un Afro-américain. C’est impossible pour ce système, ce système économique, ce système social.»

Plus qu’un nationaliste.

Malcolm X est connu la plupart du temps comme un des dirigeants de l’organisation nationaliste noire Nation of Islam. Ce qui est moins connu, c’est qu’au cours de la dernière année de sa vie, Malcolm X a quitté Nation of Islam et que ses positions politiques avaient radicallement changé.

Alors que le mouvement des droits civiques commençait à prendre de l’ampleur au début des années ‘60, la volonté de Malcolm à participer à la politique s’est heurtée au conservatisme des dirigeants de Nation of Islam qui ont voulu rester une organisation principalement religieuse et culturelle. En 1964, la corruption du dirigeant de Nation of Islam Elijah Muhammad et le développement de la pensée politique de Malcolm l’ont conduit à quitter l’organisation qui avait fait de lui un dirigeant et un organisateur.

Durant les 50 semaines qui ont séparé son départ de Nation of Islam et son meurtre, ses idées et méthodes politiques ont rapidement évolué. Malcolm a commencé à s’éloigner du rigide nationalisme noir de Nation of Islam.

En 1964, lors de son voyage en Afrique, Malcolm a rencontré des personnes qui n’étaient pas noires mais qu’il considérait comme de «véritables révolutionnaires consacrés au renversement du système d’exploitation qui existe sur cette terre par tous les moyens nécessaires.» En réfléchissant à ses expériences dans les pays étrangers, Malcolm a dit, «j’ai dû beaucoup réfléchir et réévaluer ma définition du nationalisme noir. Pouvons-nous résumer la solution aux problèmes auxquels est confronté notre peuple au nationalisme noir ? Et si vous l’avez remarquez, je n’avais pas employé cette expression depuis plusieurs mois.»

Le développement de Malcolm en tant que révolutionnaire

Pendant la dernière année de sa vie, Malcolm a reconnu que le système capitaliste était la cause première de l’oppression et des humiliations dont souffraient les Afro-américains. Bien qu’il n’ait jamais rejeté l’Islam, il a cessé de développé son organisation politique sur une base religieuse. En juin 1964, il a fondé la séculaire Organisation de l’unité afro-américaine (Organization of Afro-American Unity, OAAU).

Au rassemblement de fondation de l’OAAU, Malcolm a déclaré : «nous voulons l’égalité par tous les moyens nécessaires.» Dans un discours de 1964, il a aussi prononcé cette fameuse phrase : «vous ne pouvez pas avoir de capitalisme sans racisme.» Malcolm n’est jamais devenu un socialiste et il n’a jamais rompu avec certaines idées conservatrices qu’il avait acquises tôt dans sa vie. Cependant, à l’heure de sa mort, la trajectoire suivie par sa pensée politique était en direction de l’anti-capitalisme, de l’internationalisme et de la révolution.

Ainsi, ceux qui représentent à tort Malcolm X comme un raciste anti-blanc passent sous silence beaucoup de ce qu’il a réellement déclaré.

En janvier 1965, il a dit «je crois qu’il y aura finalement un conflit entre les opprimés et ceux qui font l’oppression. Je crois qu’il y aura un conflit entre ceux qui réclament la liberté, la justice, et l’égalité pour chacun et ceux qui veulent continuer le système d’exploitation… Il est incorrect de qualifier la révolte du nègre simplement comme un conflit racial du noir contre le blanc, ou comme un problème purement américain. En revanche, nous voyons aujourd’hui une rébellion globale de l’opprimé contre l’oppresseur, de l’exploité contre l’exploiteur.»

La responsabilité du système économique et politique capitaliste mise en avant par Malcolm en tant que base fondamentale de l’oppression raciale ainsi que ses arguments en faveur de la lutte politique internationale ont anticipé la croissance mondiale des mouvements révolutionnaires de la fin des années ‘60.

Malcolm était un dirigeant qui avait une sérieuse crédibilité parmi les sections les plus militantes des Afro-américains. Son engagement pour le changement révolutionnaire était intransigeant. Aucun des mouvements qu’il a construit n’était susceptible d’être incorporé dans les partis politiques des grandes entreprises. La fondation par Malcolm d’une organisation politique séculaire et radicale prête à travailler à l’intérieur du mouvement croissant des droits civiques a représenté une vraie menace pour l’establishment.

Seule la moitié des 40.000 pages des dossiers du FBI sur Malcolm X ont été rendues publiques à ce jour. Manning Marable, historien reconnu auteur d’une biographie de Malcolm basée sur du matériel jusqu’il y a peu inconnu, est convaincu de l’implication de la police de New York et du FBI dans l’assassinat de Malcolm (interview accordée au Démocracy Now, 02/21/05). La biographie de Marable, qui doit être publiée en 2008, promet également de jeter une nouvelle lumière sur la trajectoire politique de Malcolm à la fin de sa vie.

Opposition à l’impérialisme et indépendance vis-à-vis du Parti Démocrate

Après avoir vu le traitement vicieux que le gouvernement US réservait au noirs des USA, Malcolm a reconnu un racisme similaire dans les interventions du gouvernement US outre-mer.

Malcolm avait compris pourquoi le Président Lyndon Johnson envoyait des «troupes de paix au Nigéria et des mercennaires au Congo.» Il jugeait les interventions des Etats-Unis autour du monde en fonction des ambitions matérielles de la classe dirigeante plutôt qu’en fonction des choses que les politiciens disent pour recevoir du soutien. Il a parlé contre le colonialisme et l’apartheid en Afrique, contre les interventions des États-Unis au Congo et au Vietnam, et a soutenu la Révolution cubaine.

Quarante ans plus tard, il y a beaucoup à apprendre de la manière dont Malcolm X a parlé et organisé contre l’impérialisme des États-Unis. Au temps de Malcolm, la direction officielle et réformiste du mouvement des droits civiques a d’abord soutenu ou refusé de s’opposer publiquement à la guerre du Vietnam (ou aux interventions des États-Unis au Congo et en République Dominicaine). L’opposition de Malcolm était intransigeante, même lorsque l’opposition à la guerre était au commencement confinée à une petite minorité.

Les dirigeants traditionnels du mouvement des droits civiques n’ont pas été disposés à prendre une position de principe et à expliquer aux noirs et aux travailleurs que ces guerres et interventions étrangères n’étaient pas dans leurs intérêts. Ce n’est qu’après que le mouvement anti-guerre ait éclaté que certains d’entre eux ont suivi et ont commencé à faire campagne contre la guerre du Vietnam.

Après le 11 septembre 2001, l’establishment des droits civiques et les congressistes libéraux noirs du Parti Démocrate ont joué un rôle tout aussi pourri. Maxine Waters, John Conyers, Bobby Rush (qui a pourtant précédemment été un dirigeant des Blacks Panthers), Charles Rangel, pour en nommer juste quelques uns, se sont tous alignés derrière Bush et ont soutenu la guerre afghane et la «guerre contre le terrorisme». En avril 2003 encore, les principaux démocrates membres du comité noir au Congrès ont voté pour dépenser 78 milliards de dollars pour les guerres en Irak et en Afghanistan.

Malcolm X a clairement expliqué que pour remporter des victoires dans un système hostile, la communauté Afro-américaine doit construire un mouvement militant basé sur des principes qui ne peuvent reposer sur l’un ou l’autre des partis des grandes entreprises.

En contraste radical avec les dirigeants des organisations libérales des droits civiques, il n’a jamais essayé de cacher le rôle des deux principaux partis capitalistes qui continuent à dominer la politique des Etats-Unis aujourd’hui. En janvier 1965, Malcolm a dit que «le Parti Democrate est responsable du racisme qui existe dans le pays, de même que le Parti Républicain.»

Tandis que le Parti Democrate continue de s’auto proclamer parti des noirs, des latinos, et des pauvres, il a soutenu la guerre en Irak et a réduit le salaire minimum. Malcolm savait très bien que le Parti Démocrate a une longue histoire pour envoyer des Afro-américains à la guerre et en prison, tout en réduisant les programmes sociaux.

Aux dernières élections, des Démocrates noirs comme Al Sharpton et Jessie Jackson, qui se posent en chefs naturels de tous les Afro-américains, ont soutenu John Kerry en dépit de son soutien aux politiques des grandes entreprises et de son échec à présenter un programme qui représente les intérêts des Afro-américains et des travailleurs. Les dirigeants de l’AFL-CIO (principal regroupement syndical aux Etats-Unis) ont également livré 160 millions de dollars de l’argent des travailleurs à la campagne de Kerry.

Les noirs, les latinos, et les travailleurs doivent toujours se rappeler la remarque de Malcolm : «vous avez mis en avant les Démocrates et les Democrates vous ont mis en arrière.» Dans le processus de construction d’une force politique de la classe ouvrière capable de s’en prendre aux grandes entreprises et d’éliminer le racisme, nous avons à apprendre de l’exemple et de l’expérience des combattants comme Malcolm X.

 

 

Article par  Hank Gonzales

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