Un plan anticrise doit s’en prendre aux véritables causes

Jusqu’il y a quelques mois, l’Alternative Socialiste devait argumenter que la crise ne resterait pas confinée au secteur financier. C’est indubitable aujourd’hui. Les travailleurs et leurs familles sont nombreux à en subir les conséquences. Les secteurs les plus faibles et les emplois les plus précaires sont en première ligne, mais plus personne ne se sentira vraiment en sûreté à terme. Quoiqu’on fasse, rien ne semble pouvoir empêcher l’effondrement de l’économie.

 

Une crise de surproduction

La crise trouve ses causes sous-jacentes dans le fonctionnement du capitalisme lui-même, dans le fait que les travailleurs ne reçoivent jamais un salaire qui correspond à la valeur des biens et des services qu’ils produisent. Si c’était le cas, il n’y aurait pas de profit.

En outre, les vingt dernières années ont vu les salaires baisser continuellement par rapport à la valeur des richesses produites. En même temps, le développement des sciences et des techniques exige des investissements de plus en plus importants qui ne sont pas toujours rentables à court terme. Cela exige une planification à plus long terme et la mobilisation de moyens d’ampleur croissante. Les capitalistes privés n’y sont pas disposés. Ils veulent du rendement à court terme. Ils spéculent, mettent les salaires sous pression, veulent de plus en plus de flexibilité ou délocalisent vers les pays à bas salaires.

Le capitalisme est dépassé, il n’est plus à la hauteur des impératifs scientifiques et techniques. Il tend constamment à la surproduction et entrave le progrès de la société. Au lieu de développer les capacités de production de l’homme et de son environnement, il tend à les détruire.

Lorsqu’il le faut vraiment, les patrons optent pour des thérapies de choc. Les fermetures, les restructurations et les atteintes aux salaires et aux conditions de travail se succèdent à un rythme accéléré. Après que 2.000 emplois aient disparu dans le textile, que 6.000 travailleurs intérimaires aient été jetés à la rue et que les entreprises automobiles et métallurgiques aient recouru au chômage économique, la tache d’huile s’étend maintenant également aux secteurs chimique et financier. Les économistes s’attendent à ce qu’il y ait 50.000 chômeurs de plus l’an prochain, mais ils seront encore bien plus nombreux.

Le patronat recourt à tous les moyens de la société bourgeoise – y compris les tribunaux, les huissiers et la police – pour répercuter sa crise sur le dos des travailleurs. L’enquête judiciaire sur la fraude colossale de De Clerck à Beaulieu (400 millions d’euros) sommeille depuis déjà plus de 18 ans, sans doute le «délai raisonnable» est-il dépassé. Mais quand une grève a éclaté à Beaulieu sur le site de Wielsbeke, un huissier est arrivé en un temps record. Chez UCB à Braine-L’Alleud, le piquet de grève tient sans interruption comme en horaire de travail normal. Le patron ne cesse d’envoyer du personnel temporaire et des huissiers sur le site. Depuis lors, un travailleur temporaire a perdu deux doigts sur une machine, un autre a eu la main broyée, mais aucun juge n’a froncé les sourcils. Carrefour a ouvert un nouveau magasin sous l’égide d’une autre commission paritaire où le personnel y perd jusqu’à un quart de son salaire. A la demande du gérant et sur ordre du juge, la police a chassé les grévistes.

 

Quelle réponse syndicale ?

En comparaison, la réaction des directions syndicales est extrêmement timorée. Le potentiel de lutte et de solidarité pour la défense de nos salaires et du droit de grève est pourtant grand. Les syndicalistes saisissent de plus en plus que si on laisse passer de telles pratiques, elles deviendront bientôt la règle. Imaginons un instant ce que l’huissier et la police pourraient faire s’ils avaient à faire, non plus à quelques dizaines, mais à plusieurs centaines de grévistes. L’enjeu ? Le maintien de nos acquis ! Toute concession sur les salaires et les conditions de travail est irréversible. Une fois la porte entrouverte, les autres patrons s’y engouffrent pour faire la même chose.

Les entreprises ont engrangé des bénéfices record pendant des années. Les patrons les ont littéralement pillés avec leurs salaires vertigineux et leurs dividendes plantureux. Les travailleurs ont le droit de savoir où sont allés ces bénéfices et de récupérer ce qui peut encore l’être. Il nous faut l’ouverture des livres de compte, la levée du secret bancaire et des services fiscaux qui traînent réellement les gros fraudeurs en justice. Il faut aussi mettre un terme à la justice de classe. Plus personne ne croit que les juges soient « indépendants ». La base bruisse d’appels à la mobilisation générale contre le front des patrons, des politiciens, de la justice et de la police. Faute d’une riposte adéquate, l’étape suivante sera logiquement une vague de fermetures d’entreprises comme dans les années septante.

Claeys & Engels, le bureau d’avocats auquel Carrefour s’est adressé pour briser la grève, argumente sa plaidoirie comme suit: “En théorie, la période de préavis correspond à la période dont la personne licenciée a besoin pour trouver un poste équivalent. Pourquoi un patron ou un membre de la direction aurait-il besoin de moins de temps que quelqu’un d’autre ? ” La direction syndicale ferait bien de prendre exemple sur la confiance en eux dont les représentants du patronat font preuve dans la défense des intérêts de leur classe. Nombre de travailleurs n’en peuvent plus de vivre dans la précarité. Cela ne devrait plus être de notre temps. Il faudrait au contraire pouvoir imposer une interdiction des licenciements et une réduction généralisée du temps de travail sans perte de salaire de sorte que le travail disponible puisse être réparti entre tous. Le syndicat néerlandais FNV plaide pour une réduction du temps de travail où les pouvoirs publics compensent la perte de salaire, c’est-à-dire une RTT où les salariés devraient payer leur salaire net avec leur salaire brut. Faute de contrôle ouvrier et d’ouverture des livres de compte, cela ouvre la porte à toutes sortes d’abus.

Les négociations pour un accord interprofessionnel partent de l’idée que nous ne pouvons pas obtenir grand-chose en période difficile. Pourtant, c’est justement maintenant que les travailleurs et leurs familles ont besoin d’un supplément pour faire face aux augmentations de prix et à la précarité croissante. 15% de la population est officiellement pauvre, il y a même des travailleurs pauvres. On nous ressasse à tout bout de champ que nos salaires augmentent plus vite que dans les pays voisins. D’après toutes les études internationales, nous sommes pourtant plus productifs et nous travaillons plus longtemps que les Néerlandais, les Allemands et les Français. Aucune illusion à se faire : si nous cédons, nos collègues par-delà les frontières seront à leur tour contraints de faire des concessions. Nous devons inverser cette spirale en chute libre. Au saut d’index réclamé par les patrons du Limbourg, nous devons opposer notre exigence d’un rétablissement intégral de l’index. La dotation royale a été indexée de cette manière pendant les 15 dernières années, pourquoi cela ne vaudrait-il pas aussi pour nous qui en avons vraiment besoin ?

 

Une crise de confiance?

La bourgeoisie ne voit dans cette crise qu’une « crise de confiance ». Le Ministre Karel De Gucht y perd même son latin : « Notre mot crédit vient du latin ‘Credo’ – foi, confiance. Si ça s’en va,… la crise du crédit est proche de sa signification la plus littérale ». La bourgeoisie veut rétablir cette confiance en faisant appel aux autorités comme lors des crises précédentes. Quitte à faire table rase du Pacte de Stabilité, des règles de la concurrence, de l’orthodoxie budgétaire,… Après 30 ans d’efforts pour faire baisser la dette publique, les autorités et les banques centrales libèrent des centaines de milliards d’euros pour recapitaliser les institutions financières, voire pour les reprendre provisoirement s’il le faut. En même temps, elles se portent garantes pour des dizaines de milliards de dettes.

Pour rénover les bâtiments scolaires, vider les listes d’attente pour les handicapés, relever les pensions les plus basses ou adapter les salaires au coût de la vie, il n’y avait pourtant pas d’argent ou si peu. Nous voulons un enseignement de qualité, des soins de santé gratuits et un logement décent et abordable pour tous. Pour ce faire, nous pensons qu’il faut nationaliser intégralement le secteur financier en n’indemnisant que les actionnaires qui peuvent faire état de besoins prouvés. C’est en même temps la meilleure garantie pour les épargnants et le seul moyen de prendre en main les leviers économiques pour satisfaire les besoins de la population.

Les 47 industriels de la Table Ronde européenne plaident pour des travaux d’infrastructure et une politique conjoncturelle combinée avec l’obligation pour les chômeurs d’accepter n’importe quelle offre d’emploi.

Ce sont les recettes keynésiennes classiques d’avant-guerre. La situation serait sans doute encore pire sans ces mesures, mais même à l’époque le keynésianisme ne fonctionnait pas. C’est la Seconde Guerre mondiale, avec ses 60 millions de morts et la destruction colossale de capacités de production et d’infrastructures, qui a créé les conditions de la relance d’après-guerre. Cela n’a pas davantage fonctionné au Japon dans les années nonante, où l’économie n’est jamais sortie de la spirale déflationniste malgré d’innombrables mesures de stimulation de la demande. Une politique qui vise à stimuler le capital productif « progressiste » et à entraver le capital spéculatif « conservateur » est vouée à l’échec. En effet, les capitalistes soi-disant productifs ont eux-mêmes spéculé à grande échelle.

Le plan d’urgence dont nous avons besoin n’a rien de commun avec le Plan du Travail d’Henri De Man qui était conçu pour sauver le capitalisme. Il nous faut un plan qui vise à placer les leviers économiques, les secteurs clés de l’économie, entre les mains du mouvement ouvrier pour qu’il puisse planifier la production et mettre la science et la technique au service des besoins de toute la population.

 

 

Article par ERIC BYL

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