50 ans après la révolution cubaine… Célébrations sur fond de crise profonde pour l’économie mondiale

Les conquêtes de la révolution cubaine, comme la liberté, un système de soin de santé et d’enseignement performant, sont un exemple dans un continent ravagé par l’impact du néolibéralisme, qui a laissé la majorité de la population plongée dans la misère. Mais l’avenir est encore incertain. Beaucoup spéculent sur la possibilité que Cuba suive la voie chinoise de restauration du capitalisme, particulièrement maintenant que Fidel Castro ne joue plus de rôle central.

 

Le caractère spécifique de la révolution cubaine

A la nouvelle année 1959, le dictateur haï qu’était Fulgencio Batista s’est sauvé de Cuba, deux ans après qu’un petit groupe dirigé par Fidel Castro et Che Guevara ait débarqué sur l’île pour commencer une guerre de guérilla dans la campagne. Les combattants n’ont jamais été plus de 3.000, mais la dictature était si pourrie que ce fut assez pour la renverser.

La révolution cubaine est un exemple qui illustre la possibilité de renverser le capitalisme, même dans un pays pauvre, mais aussi les effets néfastes de l’isolement et de l’influence du stalinisme. Fidel Castro, ainsi que d’autres à la direction du Mouvement du 26 juillet, était au départ membre du Parti Orthodoxe, un mouvement nationaliste radical. Le Mouvement du 26 juillet comprenait toutefois également des communistes, comme le frère de Fidel, et Che Guevara. Le programme du Mouvement du 26 juillet n’allait pas au delà de l’abolition de la dictature et de la nécessité de réformes sociales. Les fondements du système capitaliste n’étaient pas visés.

Les plans de Fidel Castro pour des réformes sociales ont immédiatement rencontré la résistance des compagnies américaines qui, à ce moment-là, dominaient totalement l’économie cubaine. Elles refusaient de payer des impôts ou de redistribuer leurs richesses. Le nouveau gouvernement a répondu en nationalisant les capitaux étrangers, ce qui a donné au gouvernement le contrôle de presque toute l’économie. La réponse des USA ne s’est pas faite attendre, sous la forme de tentatives de renverser le nouveau gouvernement et, plus tard, de la mise en place d’un embargo contre l’île. Pour éviter l’isolement, Cuba a été amené à chercher appui auprès de l’Union Soviétique.

En très peu de temps, le système capitaliste a été supprimé à Cuba et l’économie a dès lors été organisaée sur base de plans. Mais, contrairement à la révolution russe en 1917, la classe ouvrière n’a joué aucun rôle indépendant et conscient dans la révolution cubaine. Au lieu de cela, le nouveau régime a été moulé à l’exemple du système stalinien de contrôle bureaucratique, appuyé par Moscou. Néanmoins, le régime cubain a toujours eu le soutien des masses grâce aux réformes mises en places par le fait de l’économie planifiée, ce qui a donné un aperçu de ce qui était possible sous le socialisme. Le régime de Castro n’a jamais atteint le même niveau de répression que le régime de Staline ou de Mao mais, cependant, le système était pyramidal, basé sur le parti unique.

Pour qu’une économie planifiée fonctionne effectivement, un contrôle ouvrier démocratique est nécessaire, mais également l’extension de la révolution à d’autres pays, une répartition internationale des tâches pouvant ainsi être établie sans être basée sur l’exploitation. La mainmise de la bureaucratie sur l’économie planifiée conduit à une gestion calamiteuse, au gaspillage et à la corruption.

 

Effondrement du stalinisme

L’effondrement du stalinisme en Union Soviétique et en Europe de l’Est a exercé un effet dévastateur sur l’économie cubaine. Le bloc de l’Est représentait 80% du commerce extérieur de Cuba et l’aide de l’Union Soviétique était très importante pour son économie. Entre 1990 et 1993, le Produit Intérieur Brut de Cuba a chuté de 34%, ce qui a imposé d’énormes sacrifices à la population. Presque tous les biens de consommation connaissaient la pénurie. Cuba a été forcé de réorienter son industrie sucrière vers le tourisme, avec une ouverture relative aux investissements à l’étranger. Le recours au dollar, lié au développement de l’industrie touristique, a aussi été autorisé avec en conséquence la création de différences entre ceux qui avaient accès aux dollars, et pouvaient dès lors se rendre dans les magasins qui échangeaient les dollars contre d’abondantes marchandises, et ceux qui n’avaient que des pesos.

Depuis lors, le secteur privé s’est développé. En 2006, 78% de la main-d’oeuvre était utilisée par le secteur public, pour 22% dans le secteur privé. 25 ans plus tôt, en 1981, la part de l’emploi dans le secteur public était de 91.8 % et de juste 8.2 % dans le secteur privé. Des permis ont été accordés à des entreprises privées anonymes, principalement dans l’industrie du tourisme où 13 compagnies internationales administrent actuellement 62 hôtels. Mais d’autres secteurs ont aussi eu des investissements étrangers, comme les télécommunications et l’exploitation minière.

Cependant, le système capitaliste n’a pas été restauré, comme cela a été le cas en Europe de l’Est et en Union Soviétique. L’économie planifiée d’Etat domine toujours et les conquêtes importantes dans les domaines de l’éducation et des soins de santé ont pu être sauvegardés. Les effets sont faciles à voir sur la population. En Russie, après la dissolution de l’Union Soviétique et la restauration du capitalisme dans les années ‘90, l’espérance de vie a chuté jusqu’à 56 ans, 20 ans sous l’espérance de vie à Cuba.

L’économie cubaine a cependant récupéré des forces au cours de cette dernière période. L’approvisionnement en pétrole bon marché à partir du Venezuela, en échange de milliers de médecins cubains partis au Venezuela, la croissance du tourisme et une certaine croissance du commerce avec le reste du monde ont joué un rôle important. Le revenu des médecins cubains à l’étranger, et pas uniquement au Venezuela, est la source la plus importante de devises étrangères et le pays a également une industrie biotechnologique en plein essors.

Le rythme des réformes en faveur du marché a ralenti et, dans certains cas, a même été renversé. En 2004, le dollar a été interdit sur le marché intérieur, mais il a été remplacé par « le peso convertible ». Le rôle de Fidel Castro dans cette période a été à de bloquer les contres réformes en faveur du marché, alors que Raúl Castro est considéré comme largement plus ouvert au marché. La maladie de Fidel en 2006 a déclenché beaucoup de spéculations sur ce qui se produira à sa mort. Clairement, une couche de la bureaucratie est attirée par « la voie chinoise », qui combine des réformes en faveur du marché à une poigne de fer constante sur l’Etat par le parti communiste.

Quand Raúl Castro a formellement pris, l’année dernière, la charge de la présidence, il a parlé de la nécessité de supprimer des lois inutiles, d’ouvrir l’agriculture à l’initiative privée et de permettre des écarts de salariaux. En mars 2008, la vente de lecteurs DVD, de téléphones portables, et d’ordinateurs a été libéralisée.

L’économie cubaine a une faible productivité agricole, ce qui est un problème non négligeable. La moitié des terres arables, possédées par l’Etat, sont laissées en friche. Ainsi, l’île qui pourrait être autosuffisante en nourriture est contrainte d’importer 60-80% de la nourriture qu’elle consomme. Raúl a donc permis à des fermiers privés de cultiver des parcelles de terre d’Etat pour stimuler la production alimentaire.

Raúl a également annoncé qu’il coupera dans l’énorme appareil bureaucratique, y compris dans ses privilèges. Les voyages internationaux officiels seront réduits de moitié et les vacances accordées aux fonctionnaires du parti seront abolies. Mais des prestations sociales pour la population seront également coupées. Le 27 décembre, le parlement cubain a approuvé une réforme des pensions qui élève l’âge d’accès à la retraite de cinq ans, à 60 ans pour les femmes et à 65 ans pour les hommes. Dans la même session, Raúl a annoncé qu’en janvier 2009 le nouveau système salarial sera présenté. Des écarts salariaux seront autorisés en liant les salaires à la productivité.

Le 6ème Congrès du Parti Communiste est prévu pour cette année. Raúl veut que ce Congrès discute des «changements structurels». Le résultat de tous ces changements sera un clivage économique croissant dans la société cubaine qui risque de déchirer la cohésion sociale actuelle. Une pression existe, particulièrement issue de la jeune génération, pour supprimer les règles bureaucratiques et ouvrir la société. 73% de la population cubaine est aujourd’hui née après la révolution et n’a plus le même attachement émotionnel au gouvernement.

Raúl Castro a encouragé la tenue de discussions plus ouvertes, même s’il n’envisage pas d’abandonner la règle du parti unique. Début 2008, une discussion a eu lieu dans une des universités de Cuba entre le porte-parole du parlement, Ricardo Alarcón, et les étudiants. Une vidéo de cette discussion a été publiée sur Internet. Un des étudiants y demande : «Pourquoi le commerce de détail de tout le pays utilise le peso convertible alors que nos ouvriers et paysans sont payés en peso ordinaire, qui vaut 25 fois moins ? Vous avez besoin de trois jours pour gagner assez pour acheter une brosse à dents.» Il a également demandé pourquoi les voyages sont limités car il voulait pouvoir aller visiter l’endroit où le Che a été tué. Toute la question est de savoir si cette critique sera récupérée par l’aile pro-capitaliste de la bureaucratie ou si une gauche socialiste peut être constuite à Cuba.

 

Nouveaux problèmes économiques

L’an dernier, Cuba a enduré le passage de trois ouragans. Les dégâts sont montés à presque 10 milliards de dollars, l’équivalent de 20% du PIB du pays. Plus d’un demi-million de maisons ont été détruites ou endommagées et beaucoup de récoltes ont été détruites. Selon Raúl Castro, cela prendra 3 à 6 ans pour que le pays surmonte cette catastrophe.

L’économie entière s’est développée plus lentement durant l’année 2008, avec une croissance du Produit Intérieur Brut de 4.3 %, à comparer à l’objectif de 8% et à la croissance de 7.5 % de l’année 2007. En conséquence des ouragans, le pays a souffert d’une augmentation des prix des denrées alimentaires au moment même où le prix de son principal produit d’exportation, le nickel, baissait brusquement. Le déficit comercial a augmenté de 70%.

La crise économique internationale a également conduit à la diminution des investissements des entreprises étrangères. La compagnie internationale canadienne Sherritt (extraction minière) a décidé de reporter ses investissements à plus tard pour l’augmentation de la capacité extractive du nickel. Telecom Italia a annoncé qu’elle vendrait ses parts de la compagnie de télécom cubaine, etc. Seul le secteur du tourisme est parvenu à demeurer fort, établissant un nouveau record en 2008 avec 2,35 millions de visiteurs. Cuba reçoit du pétrole bon marché du Venezuela, mais la brusque chute des prix du pétrole rendra au Venezuela sa générosité plus difficile dans la période à venir.

 

Nouvel espoir avec Obama ?

La pression monte pour que le nouveau président des USA laisse tomber l’embargo contre Cuba, en application depuis 1962. En juin, l’Union Européenne a levé ses sanctions politiques contre Cuba, mises en application en 2003, malgré les protestations des USA. Cuba est également davantage intégrée dans les différentes plateformes intergouvernementales latino-américaines. Pendant le sommet des présidents latino-américains au Brésil en décembre 2008, de nouvelles demandes ont été faites pour abolir le blocus. Evo Morales, le président de la Bolivie, a même proposé que tous les pays menacent de couper leurs relations diplomatiques avec les USA si Obama ne met pas fin aux sanctions avant le sommet des OAS (Organisation des États Américains) en avril 2009. Cuba fait également partie du Groupe de Rio (organisation des Etats latino-américains et des Caraïbes créée en 1986 en alternative à l’Organisation des États Américains dominée par les Etats-Unis).

L’Assemblée générale de l’ONU a voté en octobre 2008, pour la 17ème fois, une résolution invitant les USA à laisser tomber les sanctions. Seuls Israël et la République de Palaos (en Océanie) ont voté contre avec les USA, alors que 185 pays ont voté pour.

Le soutien des sanctions aux USA diminue également, particulièrement parmi la deuxième génération de Cubain-Américains. Selon un sondage d’opinion effectué par l’institut pour la recherche d’opinion publique de l’université internationale de Floride, 55% des Cubain-Américains sont maintenant contre l’embargo, 66% sont en faveur de lever les restrictions pour voyager à Cuba, 23% croient que l’embargo fonctionne mal et 56% pense qu’il ne fonctionne pas du tout. La BBC a interrogé Carlos Saladrigas, un Cubain-Amercian de 60 ans de Miami. Il a voté pour les républicains toute sa vie, mais à la dernière élection il a voté pour Obama. «Vous ne devez pas être très futé pour vous rendre compte qu’après avoir essayé quelque chose pendant 50 ans, peut-être est-il temps d’essayer autre chose». Il pense qu’une meilleure manière d’arriver à un changement à Cuba est de permettre à des Cubain-Américains de visiter l’île en agissant en tant qu’«agents de changement».

Obama a indiqué durant sa campagne qu’il supprimera les restrictions les plus dures mises en application par Bush en 2004, le nombre de visites vers Cuba avait été limité à une fois tous les trois ans (contre une fois par an avant). Bush a également réduit la somme que les visiteurs pouvaient prendre avec eux à Cuba de $3.000 à $300. Beaucoup de compagnies US voudraient s’établir à Cuba et suivre l’exemple du Canada, devenu le partenaire commercial principal de Cuba. Beaucoup de stratèges bourgeois comprennent également que la manière la plus efficace de mettre Cuba sur la voie capitaliste est d’inonder le pays avec des marchandises bon marché, au contraire des sanctions qui ont aidé à maintenir le soutien du régime cubain.

Nous, socialistes, réclamons la fin immédiate des sanctions, sans contre partie. Le futur de la révolution cubaine est étroitement lié à la lutte pour le socialisme dans la totalité de l’Amérique Latine. Une restauration capitaliste serait une catastrophe pour la population de Cuba, mais également pour l’ensemble de la gauche sur le continent. De même, une percée socialiste dans d’autres pays en Amérique Latine ouvrirait la voie pour une fédération socialiste qui serait décisive pour sauvegarder les conquêtes de la révolution cubaine.

 

Article par Marcus Kollbrunner

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