Russie et Europe de l’Est : La profonde récession conduit à des manifestations violentes à travers toute la région

La grave récession actuelle provoque de plus en plus de mouvements de protestations à travers les pays baltes et l’Europe de l’Est, certains ayant déjà conduit à de violents conflits avec la police. La restauration capitaliste qui a suivi la chute des régimes staliniens est un échec qui éclate de plus en plus ouvertement au grand jour.

Récemment, en Lituanie, la police a balancé du gaz lacrymogène contre plus de 7.000 manifestants en dehors du Parlement à Vilnius. Cette manifestation, à l’initiative des syndicats, avait pour but de protester contre un plan d’austérité avec hausses de taxes et coupes dans les budgets sociaux. En ligne de mire des attaques en plus d’une augmentation de la TVA: le secteur public, les allocations sociales, les remises de taxes sur les médicaments et le chauffage domestique.

En Bulgarie, pays ravagé par la corruption, des centaines de manifestants ont été arrêtés et blessés lors d’incidents violents survenus à Sofia (la capitale). Ces troubles ont accru l’instabilité du gouvernement en place. Le mouvement de protestation a apparemment été déclenché par le meurtre arbitraire d’un étudiant lors d’un incident lié à un crime, ce qui a amené les étudiants à protester contre le terrible chaos social qui règne dans leur pays. La dureté de la vie en Bulgarie s’est intensifiée au cours de cet hiver qui a été particulièrement rude à cause des coupures de gaz et de courant dues au conflit gazier entre l’Ukraine et la Russie.

A Riga, capitale de la Lettonie, on estime à 10.000 le nombre de manifestants qui ont défilé contre les conditions sévères exigées par le Fond Monétaire International en échange de son prêt pour renflouer l’économie du pays. Des batailles de rue ont eu lieu contre la police. Sous la pression des syndicats et des partis d’opposition, le président letton Valdis Zatlers a menacé de convoquer des élections anticipées. Après quelques années de croissance économique, ce pays de 2,2 millions d’habitants souffre maintenant d’une désastreuse vague de licenciements et de chômage due à la récession qui s’approfondit. L’an dernier, le gouvernement letton a dû se tourner vers le FMI pour être renfloué. De nombreux fonctionnaires n’ont pas reçu leur salaire pour ces dernières semaines tandis que la TVA et les impôts ont été augmentés.

La crise économique qui s’aggrave a pour résultat une catastrophe sociale pour des millions de gens. Elle est aussi à la base de l’instabilité et des batailles de rue. Après les années de « boom », les économies de la région vont sans doute chuter de 5% en 2009, avec une inflation qui atteindrait les 13%! Les tensions sociales et les mouvements de protestation s’étendent rapidement ; on s’attend bientôt à ce que la Roumanie, qui a rejoint l’Union Européenne en même temps que la Bulgarie (en 2007) se mette à souffrir elle aussi de «troubles à l’ordre public». Même l’Estonie, dont le gouvernement a plus de réserves monétaires que la plupart de ses voisins, a souffert d’une contraction de 3,5% de son économie au cours du dernier trimestre de 2008. La popularité de son Premier Ministre, Andrus Ansip, baisse rapidement.

 

Les économies d’Europe de l’Est sont «mal équipées»

Les pays d’Europe de l’Est sont «mal équipés» face à l’impact de la récession mondiale, et risquent une «explosion sociale», selon le Dr Jonathan Eyal de l’Institut Royal des Services Unis à Londres. «Ces économies sont encore souvent fragiles… avec des structures politiques fragiles, des partis politiques qui ne sont pas bien formés, et de faibles institutions. Elles sont mal préparées pour ce qui vient de les toucher… L’an passé, c’étaient les pays d’Europe occidentale qui étaient chancelants ; mais maintenant c’est la périphérie, plus faible, qui subit la pleine force de la crise».

Le fabricant automobile Dacia (Renault) a stoppé sa production en Roumanie pour deux mois, après que la demande locale ait été divisée par deux. Ce sont maintenant 400 emplois qui sont menacés. Des entreprises telles que Dacia assuraient à la population locale que leurs usines «low-cost» (« à bas coûts », mais aussi à bas salaires…) seraient le futur de l’Europe de l’Est, en remplaçant l’industrie occidentale. Mais maintenant, les patrons avides veulent augmenter leurs profits en délocalisant vers des régions du monde encore moins bien payées. Une câblerie japonaise basée en Roumanie a ainsi récemment annoncé qu’elle déménageait sa production au Maroc.

Ce ne sont pas seulement les ouvriers, mais aussi les classes moyennes émergentes de la région qui sont soufflées par la tempête de la récession mondiale. De larges couches de la nouvelle classe moyenne ont effectué des hypothèques en euros mais, avec la chute des monnaies locales, le remboursement devient quasi impossible pour nombre d’entre eux. Les emplois dans le secteur public vont être taillés à la hache par les gouvernements qui tentent de pallier aux baisses de revenus des impôts et à la hausse de leur dette nationale. Qui plus est, la chute de leur monnaie signifie que les salaires vaudront encore moins.

A travers toute l’Europe de l’Est, l’année 2009 verra une récession qui ira en s’aggravant, avec des licenciements massifs, une inflation en hausse, et une pauvreté croissante. La restauration capitaliste sera perçue par des millions de gens comme n’ayant été qu’un gigantesque canular, et une cruelle illusion. Après la chute des régimes staliniens à la fin des années ‘80 et au début des années ‘90, les travailleurs de la région se sont vus dire qu’ils devraient «avaler la pilule» s’ils voulaient obtenir la prospérité d’une économie de marché. Ceci signifiait un «capitalisme de thérapie de choc» – la fermeture de la plupart de l’industrie, l’effondrement de la sécurité sociale, et un gigantesque bond des chiffres du chômage et de la pauvreté de masse. Dans l’ensemble de la région, les économies des anciens Etats staliniens se sont contractées d’au moins un tiers. L’espérance de vie a terriblement chuté dans la plupart des pays (voir aussi notre article sur socialistworld.net La Russie et l’Europe de l’Est dans les années 90 – le capitalisme tue »).

La région est devenue la proie du capital privé et des oligarches avides qui ont pillé les économies nationales via des plans de privatisation gangrenés par la corruption. Le terme de «capitalisme mafieux» résume bien l’état des réseaux entre les gouvernement corrompus et les oligarches riches jusqu’à l’obscénité qui contrôlent la plus grande partie de la richesse de la région, tandis que la plupart des travailleurs sont tombés dans un abysse de grande pauvreté et de privations. De larges couches de la population de la région, surtout les jeunes, sont forcés d’émigrer afin de trouver un travail – d’habitude les emplois les plus mal payés et dans les pires conditions.

La «belle époque» ne faisait finalement référence qu’aux quelques dernières années de croissance économique. Toutefois, ces années de «boom» ont surtout été prélevées sur les bas salaires et les conditions de travail draconiennes. Maintenant, même ces emplois sont en train de partir en fumée.

L’entrée de beaucoup de pays de la région dans l’UE a été vendue comme étant le chemin vers «la prospérité et la stabilité» mais, maintenant, les travailleurs et leurs familles contemplent le visage de la pauvreté et de l’instabilité.

 

La restauration capitaliste est un échec

Pendant des décennies, le capitalisme triomphant a juré que son idéologie néolibérale était la «seule issue» pour les peuples des ex-Etats staliniens. Aujourd’hui, il n’y a même plus lieu de débattre sur le fait que la capitalisme a échoué à «récolter les fruits» pour la masse des habitants de l’Europe de l’Est. Les attaques contre les emplois, les conditions de travail et les services publics vont inévitablement provoquer plus de protestations de masse.

Il est vital que des syndicats indépendants soient construits afin de mener les luttes des travailleurs contre les coupes et les tentatives des patrons de faire payer la crise de leur système à la classe salariée. Toutes les pertes d’emploi, coupes salariales et sociales doivent être combattues. Les banques et industries en faillite doivent être nationalisées, sous le contrôle et la gestion démocratiques des travailleurs.

La situation est également catastrophique en Russie. Après neuf ans de croissance économique ininterrompue, le taux de chômage officiel (toujours sous-estimé) a atteint 5% à la fin de l’an dernier, avec une perte de 400 000 emplois fin novembre. Au cours du même mois, la production industrielle a chuté de 10% par rapport à novembre 2007. Le marché boursier russe a perdu les trois-quarts de sa valeur depuis l’été 2008.

L’économie russe est extrêmement endommagée par la chute du prix du pétrole, de 147$ du barril à la mi-juillet, à à peine 35-40$ fin 2008. Le rouble va probablement poursuivre sa descente, de 35 à 40 roubles pour un dollar au cours des six prochains mois, ce qui entamera le niveau de vie russe.

Même des oligarches notoires sont pris par l’angoisse. Selon le magazine Forbes, Oleg Deripaska, qui était auparavant l’homme le plus riche de Russie avec sa fortune supposée de 28 milliards de dollars, est maintenant menacé par le possible effondrement de son empire commercial. Ses dettes en décembre 2008 ont été estimées par le Wall Street Journal à 14 milliards de dollars.

Telle est la profondeur de la crise que le régime de Poutine a organisé un plan de renflouement massif en faveur des banques et de ses oligarches favoris, d’une valeur totale de plus de 200 miliards de dollars.

Pendant tout un temps, l’économie russe paraissait capable d’éviter le pire de la crise économique mondiale en comparaison de l’Europe occidentale et des USA. Mais maintenant, des villes et cités entières, dont l’emploi est souvent dominé par un seul principal employeur, tel que la sidérurgie, sont réduites à ne plus travailler que 3 à 4 jours par semaine, et les travailleurs sont envoyés un mois ou deux en «congé» non-rémunéré. Dans d’autres parties de la Russie, les salaires ont été hachés jusqu’à 50 à 60%.

Des mouvements de protestation grandissent dans les cités de toute la Russie, et pourraient reproduire les événements récents d’Europe de l’Est. «La Russie se prépare à une répétition du même scénario qui s’est joué à Riga», a confié Pave Sirovs, du journal letton Diena. D’importantes luttes industrielles ont éclaté au cours des derniers mois en Russie, y compris dans le secteur automobile. Dans certains cas, des concessions importantes ont pu être remportées contre les patrons. L’opposition grandit, même au sein de couches sociales sur lesquelles Poutine se reposait précédemment. Des «manifestations automobiles» se sont déroulées dans l’extrême orient russe et ailleurs, contre la hausse soudaine des taxes à l’importation de voitures fabriquées à l’étranger. A Vladivostok (ville de Russie extrême-orientale bordée par la Mer du Japon), les manifestants portaient des pancartes sur lesquelles était écrit «M. Poutine, pourquoi n’êtes-vous pas patriote ? Pourquoi n’avez-vous pas acheté une Lada au lieu de vous faire conduire en BMW?». En guise de réponse, Poutine a envoyé de Moscou, à 4.000 km de là, la redoutée police anti-émeute afin de réprimer les protestations.

Parmi la «classe politique» à Moscou, des rumeurs courent quant à un complot de Poutine qui viserait cette année à contraindre le Président Medvedev à la démission, faisant porter le chapeau de la crise à son «allié».

Il est clair que le soi-disant «contrat social» de Poutine avec le peuple russe – promettant de meilleures conditions de vie en échange de la «stabilité» pour son régime autoritaire et de limitations aux droits démocratiques – est en passe d’être rompu, au fur et à mesure que la crise économique mène à une détérioration sociale.

 

Le danger de l’extrême-droite

En plus de mener la bataille sur le front industriel, les travailleurs de Russie et d’Europe de l’Est vont arriver à la conclusion qu’ils ont besoin de partis politiques qui représentent leurs intérêts de classe, en opposition aux diverses tendances de partis pro-capitalistes qui ont dominé la scène politique lors des deux dernières décennies.

Cela implique la construction de nouveaux partis des travailleurs, armés d’un programme socialiste, et qui entreprendront la lutte contre les partis corrompus des oligarches et du capitalisme. Ces nouveaux partis doivent lutter pour un socialisme authentique, ce qui n’a rien à voir avec les régimes staliniens monopartites et bureaucratiques qui ont été au pouvoir dans l’ex-Union Soviétique et en Europe de l’Est.

L’économie planifiée sous ces régimes a d’abord vu une importante amélioration du niveau de vie et du bien-être social, mais la domination et le contrôle bureaucratiques et parasitaires, avec l’absence d’une réelle démocratie ouvrière et d’un contrôle ouvrier sur la société ont en fin de compte mené à la stagnation puis à l’effondrement économique. Le véritable socialisme signifie que les travailleurs contrôlent et gèrent démocratiquement l’économie, dans l’intérêt de la majorité.

En l’absence d’une alternative socialiste claire face à la tempête économique et sociale qui s’annonce, l’extrême-droite et le nationalisme populiste et réactionnaire peuvent accomplir des percées, surtout parmi les légions des jeunes sans emploi, démoralisés et désillusionnés. L’an dernier a connu de violentes confrontations en Tchéquie, entre les partisans du soi-disant «Parti des Travailleurs» (une organisation d’extrême-droite) et la police, lors de laquelle plusieurs centaines de ces partisans ont tenté de défiler dans une zone principalement rom.

Cet incident doit constituer un avertissement strident pour la classe salariée de la région ; l’extrême-droite, de même que les politiciens « traditionnels » pro-capitalistes, vont tenter de se servir des minorités et des immigrants en tant que boucs émissaires, responsables des conséquences de l’économie de marché et de deux décennies de néolibéralisme débridé.

Le mouvement ouvrier, à travers toute la région, doit rejeter le poison du racisme et de la xénophobie, et organiser une résistance unie des travailleurs contre les coupes sociales et les attauqes sur les emplois. Le véritable ennemi est le système capitaliste et ses représentants politiques, qui ont amené la catastrophe sociale aux peuples d’Europe de l’Est et de l’ex-Union Soviétique. Voilà l’ennemi qui doit être abattu, et remplacé par une société rationnelle et humaine – une société socialiste.

 

 

Article par NIALL MULHOLLAND

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