Aux origines de l’oppression de la femme

L’oppression des femmes n’est pas encore terminée, que ce soit dans les pays moins développés ou même chez nous. Chaque être humain est avant tout un homme ou une femme, il s’agit d’une division fondamentale de l’espèce humaine et, comme toutes les divisions, la classe dirigeante l’exploite pour diviser les travailleurs. Il est impossible de mettre un terme à cette oppression sans comprendre d’où elle vient ni quand elle a commencé. Sans cela, on ne peut exactement savoir contre quoi on se bat et on ne peut s’en prendre au mal par la racine.

Comprendre la passé pour mieux lutter aujourd’hui

Pour Karl Marx et Friederich Engels, l’origine de l’oppression de la femme provient de l’apparition de la société de classes, il y a environ 10.000 ans. Loin d’être un ajout à la doctrine de la lutte des classes, leur analyse de la situation de la femme en fait intégralement partie. Selon eux, la lutte pour la libération de la femme ne peut être considérée en-dehors de la lutte pour l’émancipation de la société de classes, et vice-versa.

Beaucoup de personnes considèrent que la domination de l’homme sur la femme est issue de facteurs purement physiques: l’homme étant généralement plus musclé que la femme, celle-ci aurait toujours été soumise à la force brute de l’homme. Des images ridicules comme celle de l’homme de cavernes tirant sa femme par les cheveux contribuent à entretenir cette vision erronnée.

Notre explication se base non pas sur de prétendues «évidences», mais sur une analyse matérielle de la vie telle qu’elle existait dans les premières sociétés humaines ainsi que sur l’analyse des changements survenus au fur et à mesure de la progression technologique de ces sociétés. Là aussi, la prudence est de mise, car bien souvent les chercheurs ont observé ces sociétés à travers leurs propres préjugés, issus de leur vision sociale, et non selon la logique propre à ces sociétés.

Pour Engels (L’origine de la famille de la propriété privée et de l’Etat), le facteur déterminant pour comprendre l’histoire est en dernière instance la production de la société. Cette production se répartit entre la production de moyens de subsistance (outils, nourriture, vêtements, etc.) et la reproduction de l’espèce humaine elle-même.

A l’analyse matérialiste, il ne faut pas oublier d’ajouter la dialectique: si les êtres humains sont en dernier recours des produits de leur environnement, ce même environnement est lui aussi modifié par l’activité humaine : toute modification de l’environnement influence en retour l’activité humaine.

Nous ne connaissons pas tout des premières sociétés, loin de là, car elles n’ont laissé aucune trace écrite. Les seuls indices quant à leur vie sont des fossiles, des restes d’outils, d’objets, façonnés par elles.

L’homme a commencé à se distinguer du singe lorsqu’il a fabriqué des outils. La consommation de viande lui a aussi permis de survivre sous tous les climats, et donc de se répandre sur toute la surface de la planète. Le besoin de planification, d’organisation pour la chasse, a conduit à l’élaboration d’un mode de communication, puis d’un langage, qui a lui-même influé sur l’évolution du larynx – le fait d’avoir de meilleures capacités de parole constituant un avantage évolutif.

La production d’outils a demandé de plus en plus de dextérité et d’intelligence, l’évolution sélectionnant ainsi les humains dotés des meilleures mains et cerveaux de la même manière que la nécessité d’un langage forçait le développement des capacités oratoires. L’anatomie humaine a donc évolué en fonction des besoins du processus du travail, et vice-versa.

L’idée d’un couple strictement monogame était alors complètement inconnue. De même que l’inégalité entre les hommes, ce concept ne pouvait germer avant l’apparition des sociétés divisées en classes sociales. Le type de société était alors ce que Marx et Engels ont appelé le communisme primitif, un état social supposé avoir existé avant la division de la société en classes, et confirmé par le chercheur Morgan, qui étudiait la société des Iroquois d’Amérique du Nord. Dans les sociétés dites communistes primitives, on observe déjà une division stricte du travail entre hommes et femmes, selon les aptitudes de chacun: les hommes chassent, tandis que les femmes cueillent, cousent et cuisinent. Dans ces sociétés toutefois, les femmes étaient les égales des hommes, jouissaient d’une grande autonomie et participaient aux prises de décision. De l’observation des sociétés primitives, on voit donc que l’oppression de la femme n’a pas toujours existé. Ces conclusions ont cependant été niées par certaines féministes et certains chercheurs.

L’évolution humaine s’est étendue sur des milliers d’années. Les premières formes d’agriculture sont apparues il y a environ 10.000 ans. Pendant la plus grande partie de l’histoire humaine, il était impossible d’accumuler des richesses: il n’y avait en effet aucun endroit où stocker la nourriture ; les vivres consommées étaient périssables, et le mode de vie nomade, découlant de l’activité de chasse et de cueillette, interdisait de s’encombrer de lourds récipients. Dans ces sociétés de chasseurs-cueilleurs, et même dans les premières sociétés pratiquant l’horticulture, il n’y avait donc aucune raison de travailler plus que strictement nécessaire : toute la nourriture prélevée devait être consommée directement.

L’élevage et l’agriculture ont permis de produire plus de nourriture que nécessaire, en particulier la culture de céréales, dont les graines pouvaient être conservées plus longtemps que les fruits frais. La première accumulation d’un surplus de richesses a été un tournant majeur dans l’histoire humaine, en a causé la première révolution. Il était alors possible de produire plus pour la consommation de son groupe, mais aussi pour celle d’autres groupes : le commerce, le profit, et la division du travail (apparition de métiers d’artisans, de mineurs, d’intellectuels…) devenaient possibles. C’est ainsi, il y a quelques milliers d’années, que sont apparues les premières sociétés divisées en castes ou en classes.

Engels a expliqué dans son livre L’origine de la famille, de la propriété et de l’Etat comment l’apparition des classes sociales a entraîné l’apparition de l’inégalité et de l’oppression de la femme. Les surplus étaient au début partagés entre tous, de sorte qu’aucune plus grande partie n’était accaparée par une personne ou un groupe de personnes. Mais avec la croissance des communautés, la distribution est petit à petit devenue de plus en plus inégalitaire. On constate dans certaines communautés l’apparition d’une minorité d’individus qui forment un groupe plus riche et plus puissant que les autres.

L’oppression de la femme provient de la division du travail entre hommes et femmes, et des changements survenus dans l’importance des tâches ainsi réparties entre ces deux groupes. Dans les premières sociétés, en effet, le travail produit par les femmes avait une plus grande valeur économique que celui des hommes. Une grande partie de la production se faisait à la ‘maison’. De cette sorte, les femmes détenaient un grand pouvoir. Les femmes âgées jouissaient aussi d’un grand respect et d’une grande autorité.

Mais avec l’apparition de l’agriculture, et comme c’était l’homme qui effectuait les travaux les plus pénibles (labour, élevage…) dû à sa plus grande vigueur et à l’indisponibilité de la femme pendant la maternité. Ce dernier point était aussi renforcé par le fait que les sociétés agricoles désiraient obtenir autant d’enfants que possible afin de participer aux travaux agricoles et de défendre la communauté, au contraire des sociétés de chasseurs-cueilleurs qui tendaient à limiter les naissances. Par conséquent, les femmes devenaient moins utiles à la production de biens, et étaient de plus en plus reléguées à des fins de reproduction, tandis que le rôle des hommes devenait de plus en plus important.

Alors que la production s’éloignait du foyer, la répartition des tâches persistait. Les femmes se sont vues enfermées dans la famille, éloignée du processus de production, reléguées dans une fonction purement reproductive. A noter que ces changements se sont effectués sur de très longues périodes, et que les femmes n’ont pas forcément été forcées dans cette position «par les hommes». Pour les familles propriétaires en effet, la hausse du surplus bénéficiait à toute la famille.

Selon les endroits, cette évolution s’est effectuée de différentes manières et à différents rythmes. Mais partout on voyait se développer des sociétés agricoles sédentarisées là où existaient autrefois des sociétés nomades communistes primitives. Certains individus gagnaient en prestige grâce à leur rôle spécifique dans la production et dans la gestion. Leur richesse augmentait parallélement à leur pouvoir, jusqu’à ce qu’ils atteignent une position qui leur permette de s’ériger en classe sociale. C’est alors que prend forme la famille actuelle, dans le but unique d’assurer la transmission de l’héritage de père en fils. Auparavant, cette transmission ne posait aucun problème, et se faisait surtout de mère en fille, personne ne connaissant avec certitude le père de l’enfant. Mais alors que le poids économique de l’homme grandissait, il devenait nécessaire que l’héritage se transmette par la voie paternelle, donc d’assurer un moyen de connaître avec certitude le père des enfants. Partout donc où sont apparues les classes sociales, est apparue la famille monogame.

Le passage du clan à la famille est donc l’expression sociale de l’introduction de la propriété privée. La monogamie assurait l’héritage de cette propriété pour les enfants du père. Mais cela n’explique pas encore l’inégalité entre hommes et femmes. Son origine est à chercher du côté du rôle des hommes dans la guerre, dans le commerce, dans le travail… Au fur et à mesure que la production s’éloignait du foyer (les tâches autrefois réservées aux femmes étant même effectuées par des artisans masculins ou par des esclaves), le foyer devenait un endroit purement destiné à la reproduction. Alors apparut la division entre les sphères publique et privée. Les femmes des propriétaires étaient enfermées dans leur foyer. D’où les théories de l’inégalité afin de justifier cela.

Mais avec l’apparition de la société capitaliste moderne il y a deux siècles, beaucoup de choses ont changé, surtout lors des dernières décennies. On a inventé l’aspirateur, l’eau courante, le frigo, le four à micro-ondes,… toutes choses qui facilitent le travail de la femme au foyer et lui permettent d’avoir plus de temps pour se consacrer à d’autres activités. Mais l’oppression perdure.

Le salaire moyen des femmes est toujours plus faible que celui des hommes. Le harcèlement sexuel est un phénomène courant, de même que la violence domestique et les viols. Les capitalistes tirent profit de la réduction de la femme à une image érotique, à un statut d’objet sexuel. La femme reste responsable de la plus grande partie des tâches ménagères et de l’éducation des enfants. Sous le capitalisme, la famille est restée un centre de reproduction privée. Si les familles de la classe dirigeante ont besoin de la famille pour assurer la reproduction de leur propre classe, il en est de même pour les familles de la classe ouvrière.

La nature de l’oppression de la femme est différente selon les classes. Les femmes de la haute société sont reléguées à un rôle décoratif, un signe de prestige pour leurs maris, avec pour mission de leur fournir des héritiers. Elles peuvent consacrer du temps à un vrai boulot sans devoir subir le poids du foyer à la fin de leur journée, car elles peuvent se permettre d’engager des serviteurs pour se faciliter la vie. L’oppression s’exprime par un ennui, un sentiment d’inutilité, des petites guerres contre les femmes des autres.

Pour les penseurs du dix-neuvième siècle, l’oppression de la femme prolétaire ou petite-bourgeoise venait du fait qu’elle devait choisir entre son emploi et sa famille. Mais le capitalisme moderne nous a montré que la femme peut, et doit même travailler tout en continuant à se charger de l’essentiel du foyer. Alors que la femme est légalement libérée, et que le besoin d’assurer la paternité des enfants ne se fait quasiment plus sentir (d’autant plus que l’héritage des familles ouvrières ne vaut souvent pas grand’chose), l’égalité entre hommes et femmes qui existait dans les sociétés primitives n’a pas réapparu.

Tant que persiste la reproduction privée au sein de la famille, l’oppression de la femme continuera. La société actuelle dispose d’assez de richesses que pour transformer les tâches ménagères en un travail social, sur base de services publics ménagers employant des travailleurs dans des conditions décentes et bien rémunérés. Mais cela est impossible à réaliser tant que le but ultime de la société est de faire du profit. Seule une société socialiste peut permettre la fin de l’oppression de la femme. L’oppression de la femme est apparue avec les classes sociales : il faut faire disparaître ces classes.

 

Article par ELISA (Mons)

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