Chapitre VII. La contre-révolution déclenche la révolution

Depuis le début, le gouvernement s’était porté garant de la fidélité de la caste des officiers à la république. En mars 1936, le gouvernement avait même été jusqu’à délivrer à l’armée un certificat de bonne conduite qualifiant l’état-major de «fidèle serviteur du pouvoir établi.» Pourtant, le coup d’état se préparait incontestablement dans les hautes sphères de l’armée et de l’oligarchie.

En mars 1934 déjà, des milieux monarchistes, accompagnés d’un représentant de l’armée, avait conclu un pacte secret avec Mussolini pour s’assurer la fourniture nécessaire en armes et en capitaux afin de renverser la république. L’adhésion du mouvement phalangiste à l’idée du soulèvement permet une unification totale des forces réactionnaires, et ce au profit des éléments les plus authentiquement fascistes, en contact étroit avec les grands chefs militaires.

Le soulèvement éclate finalement dans la nuit du 16 au 17 juillet 1936, à partir du Maroc espagnol ; le général Franco lance alors un appel aux garnisons afin que ces dernières s’emparent des villes. Jusqu’au matin du 18 juillet, le gouvernement ferme les yeux et passe ces faits sous silence. Lorsqu’il apprend la nouvelle du soulèvement, le chef du gouvernement prononce cette phrase célèbre, témoignage reflétant à sa juste valeur la détermination du Front Populaire à combattre le fascisme : «Ils se soulèvent. Très bien. Et bien moi, je vais me coucher.» (1) Anecdote intéressante et pour le moins révélatrice : la veille de l’insurrection fasciste, la presse ouvrière parut trouée d’espaces blancs : la censure gouvernementale avait supprimé des éditoriaux et des morceaux d’articles annonçant le coup d’Etat ! (2)

Contre toute évidence, le gouvernement nie la gravité de la situation. Le 18 juillet au soir, un Conseil des ministres refuse la demande de l’UGT de donner des armes aux travailleurs. Dans la capitale, puis dans d’autres villes, des centaines de milliers de travailleurs envahissent les rues pour les réclamer. Il est clair que les politiciens bourgeois au gouvernement craignaient mille fois plus une classe ouvrière armée qu’une Espagne fasciste. Leur couardise et leur politique de conciliation permettra par la suite dans une large mesure aux éléments fascisants d’épurer à coups de revolver l’armée de ses éléments «subversifs»…

«De façon générale, d’ailleurs, la guerre civile commence par un massacre dans les casernes et les prisons militaires. C’est en pataugeant dans le sang des soldats socialistes et des officiers républicains que les ‘rebelles’ quittèrent les casernes pour marcher sur les quartiers ouvriers.» (3)

Dès lors, sous l’impulsion du prolétariat de Barcelone –qui, dès le 19 juillet, presque sans armes, prend victorieusement d’assaut les premières casernes- c’est l’ensemble du prolétariat de la péninsule qui prend l’offensive et commence à organiser la lutte armée. Dans la plupart des grandes villes, le peuple assiège les casernes, érige des barricades dans les rues, occupe les points stratégiques. On raconte que dans certaines régions, la population laborieuse se lance à l’assaut des bastions rebelles avec des armes de fortune tels que des canifs, des couteaux de cuisine, des fusils de chasse, des pieds de chaise, de la dynamite trouvée sur les chantiers, des poêles, des fourches,…bref, avec tout ce qu’elle peut trouver, et parfois même à mains nues.

La dynamique qui se met alors en place est très bien décrite par Pierre Broué : «Chaque fois que les organisations ouvrières se laissent paralyser par le souci de respecter la légalité républicaine, chaque fois que leurs dirigeants se contentent de la parole donnée par les officiers, ces derniers l’emportent…par contre, ces mêmes officiers sont mis en échec chaque fois que les travailleurs ont eu le temps de s’armer, chaque fois qu’ils se sont immédiatement attaqués à la destruction de l’armée en tant que telle, indépendamment des prises de position de ses chefs, ou de l’attitude des pouvoirs publics légitimes». (4) Bien souvent, les travailleurs peuvent compter sur le soutien ou du moins la sympathie d’une frange importante des soldats. C’est le cas dans la marine de guerre où la quasi-totalité des officiers sont gagnés au soulèvement, mais où les marins, sous l’impulsion de militants ouvriers, se sont organisés clandestinement en «conseils de marins». Ces derniers se mutinent ; certains, en pleine mer, exécutent les officiers qui résistent, s’emparent de tous les navires de guerre et portent ainsi au «soulèvement des généraux» un coup très sérieux. «Au soir du 20 juillet, sauf quelques exceptions, la situation est clarifiée. Ou bien les militaires ont vaincu, et les organisations ouvrières et paysannes sont interdites, leurs militants emprisonnés et abattus, la population laborieuse soumise à la plus féroce des terreurs blanches. Ou bien le soulèvement militaire a échoué, et les autorités de l’Etat républicain ont été balayées par les ouvriers qui ont mené le combat sous la direction de leurs organisations regroupées dans des ‘comités’ qui s’attribuent, avec le consentement et l’appui des travailleurs en armes, tout le pouvoir.»(5)

La lutte armée ne représente effectivement qu’une facette de ce vaste mouvement d’ensemble initié par la classe ouvrière : en réalité, la contre-révolution, matérialisée par le coup d’état, a pour réponse immédiate le déclenchement de la révolution. Le putsch des chefs militaires et des fascistes ne réussit qu’à faire jaillir un puissant processus de transformation de la société. L’Espagne se couvre d’une multitude de comités ouvriers (les «comidades-gobiernos» : comités d’usines, de villages, de salut public, d’approvisionnement, de ravitaillement, de police, de défense, comités révolutionnaires, populaires, antifascistes,…) qui entreprennent la remise en marche de la production et la direction des affaires courantes. «Tous décident souverainement, non seulement des problèmes immédiats de maintien de l’ordre et de contrôle des prix, mais aussi des tâches révolutionnaires de l’heure, socialisation ou syndicalisation des entreprises industrielles, expropriation des biens du clergé, des factieux ou tout simplement des grands propriétaires, distribution entre les métayers ou en exploitation collective de la terre, confiscation des comptes en banque, municipalisation des logements, organisation de l’information, écrite ou parlée, de l’enseignement, de l’assistance sociale.»(6)

En Catalogne, à la fin du mois de juillet, les transports et l’industrie sont presque entièrement aux mains des comités ouvriers de la CNT. A Barcelone, les travailleurs, dès les premiers jours, prennent en main les transports en commun, le gaz, l’électricité, le téléphone, la presse, les spectacles, les hôtels, les restaurants, et la plupart des grosses entreprises industrielles. Seuls quelques artisans et petits ateliers industriels conservent leur caractère d’entreprise privée. Le 23 juillet, un article du journal «The Times» résume la situation à Barcelone : «Le prolétariat armé est en possession de la ville» ! (7)

Dès que les nouvelles arrivent des villes, le même processus apparaît dans les campagnes : les paysans se jettent sur les terres. Ces derniers n’ont plus l’intention d’attendre en vain que le gouvernement légifère. Entre février et juillet 1936, la prétendue «réforme agraire» initiée par le Front Populaire avait fourni de la terre à 190.000 paysans…sur 8 millions (moins d’un sur 40). (8) A ce rythme, il eût fallu plus d’un siècle pour donner de la terre à tout le monde…C’est pourquoi, rapidement, les villageois se débarrassent de leurs conseils municipaux et s’empressent de s’administrer eux-mêmes. Se met alors en place un profond mouvement de collectivisation de la terre, jamais vu dans toute l’histoire. En Aragon, les ¾ de la terre sont collectivisés.

Grâce à cette combativité populaire exemplaire, non seulement l’échec de l’insurrection des militaires et des fascistes est consommée en quelques jours, mais en outre, les masses détiennent pratiquement le pouvoir entre les mains. La lutte contre l’insurrection a eu pour effet de jeter le prolétariat à l’assaut de l’Etat bourgeois.

Le journal anglais «The Guardian» du 29 juillet 1936 publie une interview d’un garagiste français qui habitait Barcelone et qui a entretemps fui vers Toulouse ; ce dernier relate que «Plus personne à Barcelone n’obéit au gouvernement, ou plutôt à ce qu’il en reste. Le pouvoir est passé entre les mains des groupes ouvriers, guidés par leurs passions politiques et sociales (…) Il est assez curieux de constater que la Mairie de Port Bou est la seule qui fonctionne encore normalement, sous le contrôle de la garde civile. Partout ailleurs, des comités locaux ont été érigés, et les Mairies désertées de leurs occupants.»(9)

Il n’y a pourtant rien de «curieux» à cela : la situation qui s’est créée à Barcelone, comme dans de nombreuses régions de l’Espagne, n’est rien d’autre qu’une situation de double-pouvoir caractéristique de toute révolution ouvrière : à côté des gouvernements officiels de Madrid et de la Catalogne ont surgi des organes de pouvoir contrôlés essentiellement par les travailleurs, et par le biais desquels les masses organisent la lutte contre le fascisme. Lorsque les autorités se remettent de leur stupeur, elles s’aperçoivent tout simplement qu’elles n’existent plus. L’Etat, la police, l’armée, l’administration, semblent avoir perdu leur raison d’être. Le gouvernement est suspendu dans les airs et n’existe plus que par la tolérance de la direction des différents partis ouvriers. A la fin du mois de juillet, les masses contrôlent les deux tiers du pays.

Ces dernières exercent le pouvoir, mais celui-ci n’est pas organisé ni centralisé. Les comités, organes d’auto-administration de toutes les couches de la population laborieuse, qui poussent comme des champignons à travers presque toute l’Espagne, souffrent en fait d’une lacune fondamentale : l’absence d’un parti véritablement révolutionnaire à même de leur impulser une dynamique d’ensemble et, en se servant de leur force, de démettre définitivement de ses fonctions le gouvernement bourgeois. Autrement dit, de permettre à la classe ouvrière, appuyée par les masses paysannes, de s’accaparer du pouvoir politique.

Ces comités auraient pu être élargis à chaque entreprise, chaque lieu de travail, chaque district, en y incluant la population paysanne, ainsi que les milices ouvrières. Reliés via un système de délégués -démocratiquement élus et révocables à tout instant- dans le but de former des comités locaux, régionaux, et national, ils auraient pu ainsi constituer les bases d’un nouveau régime : un Etat ouvrier, Etat de type nouveau reposant sur la représentation directe des travailleurs. A défaut d’une direction politique à la hauteur de ces tâches, l’Etat ouvrier demeurera en Espagne au stade embryonnaire, et ne se centralisera pas sous forme de conseils ouvriers à l’échelle du pays, comme ce fut le cas en Russie en 1917 avec les soviets.

Une chose est certaine : les masses voulaient en finir avec le capitalisme. Elles tentaient d’imposer une politique révolutionnaire à leurs dirigeants, mais ceux-ci étaient trop aveugles, trop malhonnêtes, trop peureux ou trop sceptiques que pour appréhender la situation correctement. Ils seront par conséquent les principaux obstacles sur la voie d’une prise de pouvoir effective : la révolution va s’arrêter à mi-chemin. Car si, par la force des événements, les travailleurs s’étaient effectivement accaparé une partie importante du pouvoir d’Etat, l’appareil officiel restait encore, lui, dans les mains de ses anciens possesseurs…

Qu’est ce que la terreur blanche?

L’expression «terreur blanche» est souvent utilisée pour désigner la période de réaction entreprise par la bourgeoisie suite à la révolution russe d’octobre 1917. La haine et l’effroi éveillés par la prise du pouvoir des travailleurs russes poussa la bourgeoisie mondiale dans une escalade de terreur, de violence et de destruction pour écraser le jeune Etat ouvrier. Sous la collaboration bienveillante des pays de l’Entente, les armées blanches procédèrent à des massacres féroces. Dans l’Oural et dans la Volga, les bandes de gardes-blancs tchécoslovaques coupèrent les mains et les jambes des prisonniers, les noyèrent dans la Volga ou les firent enterrer vivant. En Sibérie, les généraux pendirent des milliers de communistes, une quantité innombrable d’ouvriers et de paysans. La vague de révolutions qui déferla sur toute l’Europe dans l’immédiat après-guerre suscita la peur de la bourgeoisie et généralisa ces méthodes. A Kecskemet, en Hongrie, deux cents civils, hommes, femmes et enfants, qui ne se dispersèrent pas au commandement d’un major, furent mitraillés dans la rue. Un reporter socialiste relata ce crime ;des officiers l’enlevèrent en plein jour, lui coupèrent les oreilles et le nez, lui crevèrent les yeux et le jetèrent dans le Danube. En Finlande, l’armée bourgeoise fusilla plus de quatorze mille prolétaires et en tortura à mort plus de quinze mille dans les prisons…Les historiens bourgeois s’adonnent souvent à cœur joie pour dénoncer les crimes de la «dictature bolchévique» pendant la guerre civile, mais ont une fâcheuse tendance à «oublier» de replacer les choses dans leur contexte et à gommer de l’histoire les crimes commis par ceux d’en face.

Références:
(1) «La Révolution Espagnole 1931-1939», de Pierre Broué
(2) «Révolution et contre-révolution en Espagne», de Felix Morrow, chap.2, p.78
(3) «Histoire de l’Internationale Communiste», de Pierre Broué, chap.31 : «Front populaire : image et réalités «, p.679
(4) «La Révolution Espagnole 1931-1939», de Pierre Broué, p.67
(5) «La Révolution Espagnole 1931-1939», de Pierre Broué, p.70
(6) «La Révolution et la Guerre d’Espagne», de Pierre Broué, p.111-112
(7) «The Spanish Revolution 1931-1937”, de Peter Taaffe et Ted Grant, p.41
(8) «The Spanish Revolution 1931-1937”, de Peter Taaffe et Ted Grant, p.35
(9) «The Spanish Revolution 1931-1937”, de Peter Taaffe et Ted Grant, p.50

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