Chapitre XII. La contre-révolution stalinienne

Les staliniens vont exceller dans un travail consistant concrètement à aider le fascisme à triompher, en déployant une campagne immonde et une répression féroce contre tous les éléments révolutionnaires ou ce qui s’en rapproche, allant dans bien des cas jusqu’à l’élimination physique pure et simple.

L’Espagne devient le champ où opèrent en toute impunité les tueurs de Staline : c’est d’ailleurs en Espagne que sera recruté et formé le jeune tueur Ramon Mercader, futur assassin de Trotsky. En novembre 1936, le consul général d’URSS à Barcelone dénonce le journal du POUM «vendu au fascisme international». (1) Le 12 décembre, le POUM est éjecté du gouvernement catalan. La presse stalinienne se déchaîne contre les révolutionnaires : les militants du POUM sont traités d’espions, de terroristes, de saboteurs, d’assassins. On accuse même ses miliciens de jouer au football avec les fascistes entre les lignes de feu, sur le front d’Aragon !

Le désarmement des travailleurs est poursuivi systématiquement, et les arrestations et assassinats de militants ouvriers se multiplient. C’est le conflit irréductible entre les aspirations des travailleurs et la politique stalinienne visant à bloquer ces aspirations qui précipitera la crise que l’on a appelée «les journées de mai 1937» en Catalogne. A la tentative des staliniens de reprendre le contrôle de l’immeuble de la «Telefonica» (central téléphonique contrôlée par les miliciens de la CNT depuis le 19 juillet), les travailleurs de Barcelone répondent spontanément par la grève générale avec occupation d’usines et construction de barricades. La résistance des travailleurs est qualifiée de «putsch hitlérien» par «L’Humanité». (2) Elle réussit pourtant dans un premier temps à tenir en échec l’offensive contre-révolutionnaire. Pris à l’improviste, les dirigeants de la CNT et de la FAI ne trouvent malheureusement rien de mieux que de prêcher le calme, d’appeler les travailleurs à abandonner les barricades et à retourner au travail. Le POUM, quant à lui, couvre, par son silence et ses hésitations, la trahison des chefs anarchistes. Lâché par sa direction, le prolétariat de Barcelone est finalement écrasé. Ces événements marquent une étape décisive dans l’étranglement du mouvement révolutionnaire espagnol entamé depuis quelques mois.

Mais, ainsi que le disait Trotsky, «le Front populaire ne pouvait remplir sa mission d’étouffer la révolution socialiste autrement qu’en abattant morceau par morceau son propre flanc gauche.» (3) C’est pourquoi, rapidement, le POUM est dissout, ses locaux sont occupés, ses journaux interdits, et la majorité de ses dirigeants arrêtés. En juin ’37, Andrès Nin, accusé d’espionnage au service de Franco, est arrêté par la police officielle puis livré aux services secrets soviétiques ; il est soumis à un terrible interrogatoire puis lâchement exécuté. Ses tortionnaires voulaient obtenir de lui une fausse confession comme celles qu’ils avaient arrachées en août ’36 à Zinoviev et Kamenev dans le cadre des procès de Moscou, afin de construire de fausses accusations et de mettre en scène un véritable «procès de Moscou espagnol». Mais il ne confessera rien du tout. Toutefois, même si l’héroïsme de Nin sous la torture sauva sans doute bien des vies, de nombreux militants trotskistes ou poumistes subiront le même sort; on les accuse d’être «des fascistes déguisés qui emploient un langage révolutionnaire pour semer la confusion». (4) «En assassinant Andrès Nin, on voulait écraser le POUM (…) Par un tragique paradoxe, ce n’est pas à la bourgeoisie elle-même qu’il a été réservé de réaliser cette tâche, mais au parti communiste et aux membres des autres sections de la III° Internationale, spécialement recrutés pour réaliser cette œuvre contre-révolutionnaire. Lorsque Nin eut été assassiné, que de nombreux autres camarades de son parti eurent été massacrés ou fusillés, que des centaines de militants du POUM eurent été emprisonnés, qu’un grand nombre d’autres eurent été odieusement maltraités dans les ‘tchékas’ du S.I.M., dans les cachots de la police d’Etat, sur les pontons ou dans les camps de travail du sinistre commandant stalinien Astorga, le POUM fut déclaré dissous afin de lui interdire toute manifestation politique publique.»(5) Le 20 juin 1937, après l’arrestation des dirigeants du POUM, «L’Humanité» titre : «Le trotskisme au service de Hitler. Un vaste complot ourdi par les dirigeants du POUM et ceux de la Phalange est découvert à Madrid.» Dans cet article, on peut lire : «La liaison entre les dirigeants du POUM aujourd’hui en prison et les fascistes de la 5ème colonne est établie de la manière la plus indiscutable». (6) L’auteur de ces lignes, Georges Soria, agent du GPU, reconnaîtra lui-même à la fin de sa vie que ces affirmations reposaient sur du sable.

Le procès intenté aux dirigeants du POUM débutera en octobre ’38 devant le «Tribunal central d’espionnage et de haute trahison», créé à l’origine pour poursuivre les fascistes. Les dirigeants du POUM ne seront finalement pas condamnés pour trahison (du fait de l’absence totale de preuves) mais à cause, entre autres, dit la sentence, de «l’attitude du POUM qui persiste dans sa ligne révolutionnaire et entretient le dessein de dépasser la république démocratique et d’imposer ses propres conceptions de la société» (7) ; il s’en suivra de solides peines de prison pour chacun d’eux. Il mérite quand même de s’attarder quelque peu sur cette belle démonstration de «dialectique stalinienne» : alors que les hommes de Staline s’évertuent à convaincre que les poumistes sont des agents aux mains de la contre-révolution, ceux-ci sont finalement condamnés par les juges à cause…de leurs conceptions révolutionnaires. On cerne ici toute l’incohérence cynique de la machination : le but du Parti Communiste est de mettre le POUM hors d’état de nuire en décapitant sa tête, et ce sous quelque prétexte que ce soit.

Après s’être attaqué au POUM et aux trotskistes, les staliniens s’attaquent à la CNT et à la FAI. Le journal des miliciens cénétistes «Frente Libertario» est interdit, le comité régional madrilène de la CNT, tout comme la rédaction du journal anarchiste de Bilbao, sont arrêtés, et l’imprimerie cénétiste est remise dans les mains des staliniens. En juillet 1937, la CNT est à son tour chassée du gouvernement. Se référant à ces événements, Trotsky écrit : «Dans le domaine des idées, le stalinisme est un zéro. Il dispose en revanche d’un appareil colossal qui exploite le dynamisme de la plus grande révolution de l’histoire et les traditions de son héroïsme et de son esprit de conquête…Staline est passé de la violence révolutionnaire des exploités contre les exploiteurs à la violence contre-révolutionnaire contre les exploités. Sous les mots et les formules anciennes, c’est la liquidation de la révolution d’Octobre qui est en train de se réaliser. Personne, si ce n’est Hitler, n’a porté au socialisme autant de coups mortels que Staline.»(8)

Références
(1) «La révolution et la guerre civile en Espagne», de Guy Van Sinoy
(2) «Chronique de la révolution espagnole», publiée par l’»Union Communiste», éditions Spartacus, p.62
(3) «Leçons d’Espagne», de Léon Trotsky, p.40
(4) «La Révolution Espagnole 1931-1939», de Pierre Broué, chap.8, p.93
(5) «L’assassinat d’Andres Nin : ses causes, ses auteurs «, de Juan Andrade
(6) «Révolution et contre-révolution en Espagne», de Felix Morrow
(7) «Révolution dans la guerre d’Espagne», de Wilebaldo Solano
(8) «Oeuvres» de Léon Trotsky, 1938

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