Titre troisième. Comment les marxistes voient l’histoire: le matérialisme historique

49. L’histoire est considérée comme une science. Tu parles également de la sorte à propos du travail de l’historien. Mais un scientifique ne travaille-t-il pas avec des lois, des lois qui résument les événements isolés en formules simples et rassemblent des événements différents sous la même dénomination? Quand je regarde l’histoire, je ne vois que des événements fortuits, des grands champs de bataille, des grandes personnalités. Tous les événements (à part quelques relations limitées) semblent se suivre au hasard. L’histoire semble totalement menée par des faits séparés. L’histoire est-elle une science? N’est-ce pas le simple récit absurde de faits, comme l’on voit tous les jours tomber des pommes, voler des oiseaux, rouler des autos – sans que ça ne mène à l’énoncé de lois générales?

C’est effectivement l’histoire telle qu’enseignée à l’école. Un catalogue confus de faits qui se suivent par pur hasard. Le seul fil rouge que l’on trouve dans les manuels scolaires c’est en effet les grandes personnalités historiques: Jules César, Charles Quint, Napoléon, Hitler, tel général, tel roi, prince ou président. Ci et là, des liens sont tracés, mais alors toujours de façon très limitée. À la longue, le fil conducteur se perd derrière la masse des faits. L’historiographie moderne est en vérité un gros tas de briques (les faits), alors que ce dont il s’agit, c’est d’ajouter ces briques à une maison.

50. Et vous savez bien sûr comment faire…

Ben…oui. Pire encore: nous savons depuis plus de cent cinquante ans comment le faire. Laisse-moi expliquer. Les gens font eux-mêmes leur vie, ils font eux-mêmes leur histoire. Mais: ils le font dans des conditions qu’ils n’ont pas choisies eux-mêmes. Ils le font dans les conditions héritées des générations passées. En clair: je peux choisir d’acheter une trappiste ou une tasse de café, je peux même choisir de ne pas aller au bistrot, je peux choisir de rester debout ou assis, je peux même choisir de continuer ou non à vivre. Mais on ne m’a pas demandé si je préférais naître en 1302 ou en 1968, on ne m’a pas demandé si je voulais naître sous le régime féodal médiéval ou sous le capitalisme moderne. En d’autres mots, j’ai le libre choix à l’intérieur des limites que les générations précédentes m’ont fixées, à l’intérieur des rapports sociétaux que les générations précédentes m’ont transmis.

51. Qu’est-ce que cela a à voir avec l’histoire en tant que hasard ou processus conforme à des lois? Avec l’histoire comme connaissance livresque, utile pour des quiz, ou comme science?

Parce que l’histoire elle-même réduit la liberté de choix des humains, parce que nos activités se déroulent à l’intérieur de limites héritées; il existe une corrélation entre les différentes générations, c’est-à-dire une cohérence à l’intérieur de l’histoire. Cette cohérence peut se décrire par des lois et des tendances générales. Un petit mot d’explication… Mes parents, tout comme leurs parents, sont des enfants du capitalisme moderne. Les tiens aussi. Mais si nous remontons suffisamment loin, nous tombons tôt ou tard dans un modèle totalement différent de société: où ce ne sont pas les banquiers, les industriels et leurs représentants politiques qui sont les maîtres. Nous tombons dans une société où la noblesse terrienne et le clergé agitent le sceptre: la société médiévale, féodale. Si nous remontons encore plus loin, mille, quinze cent ou deux mille ans… nous tombons dans une société différente à nouveau, où une minorité de la population s’enrichit principalement grâce au travail de prisonniers de guerre, d’esclaves: la société esclavagiste romaine. Toutes ces sociétés ont leurs lois dynamiques spécifiques: leurs caractéristiques générales d’apparition, d’épanouissement et de déclin.

52. Si j’ai bien compris, le marxisme voit l’histoire en premier lieu non comme une collection chaotique de faits, mais comme une suite de systèmes sociaux, de modèles de société.

Exactement. Pour comprendre l’histoire dans son ensemble, il faut la concevoir comme une série d’organismes sociétaux qui se relayent dans le temps. Les sciences naturelles parviennent à établir des lois en isolant les faits et en les comparant. Les sciences sociales doivent partir de la société dans son ensemble. Dans les sciences naturelles, il faut commencer par séparer les faits. Dans les sciences sociales, il faut commencer par les rassembler.

53. Peux-tu dire brièvement ce qu’est la société humaine?

La société humaine est un rapport de collaboration entre les humains pour pouvoir survivre. Avant l’avènement de la culture, de la religion, de la politique et de la philosophie, il y avait la lutte pour la survie. Pour faire l’histoire, les gens doivent d’abord vivre. Ils doivent d’abord s’être assuré leurs moyens matériels de survie. En d’autres mots, avant tout: accomplir un travail. Nous, humains modernes, avons ceci en commun avec nos ancêtres les primates.

54. Plutôt évident. Mais pourrais-tu être plus concret?

Les primates modernes et les humains ont des ancêtres communs. La recherche paléontologique tout comme la recherche génétique l’ont démontré, chacune a sa manière. Les humains ont commencé à se distinguer des autres primates à partir du moment où ils sont passé
1. d’une utilisation fortuite d’outils à leur fabrication systématique.
2. de l’action fortuite en groupe à la collaboration systématique dans le travail. L’humanisation des primates est totalement résumée dans ces deux lignes de force qui sont bien sûr interdépendantes.

55. Voici une explication fort courte de l’avènement de l’humain…

Bon, cite n’importe quelle caractéristique physique de l’humain, et tu verras qu’elle en dépend.

* la station debout procède autant de la thermorégulation dans l’habitat mi-jungle/mi-savanne que de la nécessité, une fois sur le sol, d’avoir la vue la plus large possible sur son environnement. Mais c’était la condition nécessaire pour avoir les mains libres pour le transport des vivres et pour l’utilisation, la fabrication et le transport des outils.

* Le pouce et index opposables permettent de saisir avec précision, une condition pour la fabrication et l’usage efficace d’un outil.

* La disparition d’une période spécifique de fertilité: une façon de consolider dans le temps les liens sociaux et d’organiser le partage du travail et la collaboration hommes-femmes.

* Le langage articulé: le lien principal entre les gens, l’outil social par excellence.

Je me risque même à défier Richard Leakey et Jane Goodall de trouver une caractéristique humaine qui ne découle pas de la socialisation par le travail et/ou la fabrication d’outils. Mais c’est inutile: tous deux sont d’accord avec cette thèse matérialiste. Eh bien, Friedrich Engels avait déjà cette idée il y a plus d’un siècle. Dans les années 1870, dans l’article “Die Anteil der Arbeit in Menschwerdung des Affen” (Le rôle du travail dans l’humanisation des singes) il explique que l’homme ne s’est pas mis à travailler parce qu’il était un humain, mais que c’est le travail qui l’a fait homme: l’homme ne s’est pas mis à faire des outils parce qu’il avait un meilleur cerveau, mais que son cerveau s’est développé grâce à la pratique de la fabrication d’outils et de la collaboration dans le travail. Ainsi, même le cerveau humain est en dernière instance la conséquence et non la cause du travail; des études récentes ont montré que le cerveau des premiers hominiens (par ex. Lucy) n’était pas plus grand que celui des primates actuels.

56. Le jeune Marx savait-il aussi que la fabrication et l’utilisation d’outils d’une part, et d’autre part la collaboration caractérisent la société humaine?

Oui, mais il l’exprimait autrement. Il appelait les outils et les techniques pour les fabriquer “les forces de production”. La collaboration dans le travail, les rapports entre travailleurs, il les appelait “rapports de production”. Pour Marx, les forces de production et les rapports de production sont la base de toute société organisée.

57. Maintenant on y arrive…

Oui… Dans la production de leur vie matérielle, les gens entretiennent entre eux certains rapports: les rapports de production. Ces rapports existent indépendamment de la volonté des gens.

* Les rapports de production reflètent un certain niveau de développement des forces de production: l’agriculture irriguée des premières civilisations suppose une caste dirigeante de prêtres-guerriers, le moulin à vent un propriétaire terrien féodal, un moulin à vapeur le capitalisme industriel.

* L’ensemble de ces rapports de production forme la base économique de la société, le fondement économique.

* A ce fondement économique correspond un modèle étatique et des dispositions légales, le fondement politico-juridique. À l’antique système de l’esclavage correspondent les états esclavagistes classiques de l’Antiquité; à la société féodale correspond un pouvoir d’état dominé par les propriétaires terriens appartenant à la noblesse et à l’église; à la production capitaliste moderne correspond le système étatique et législatif bourgeois moderne.

* …Et correspondent certaines idéologies. Aux anciens empires asiatiques correspondent les religions de résignation comme le taoïsme, l’hindouisme et le bouddhisme, où l’homme gagne son ciel en cédant une partie de son travail aux classes dirigeantes. L’Antiquité classique connaît aussi bien les anciennes religions patriarcales que les philosophies qui représentent divers courants politiques d’oppression ou de lutte; au Moyen-Âge, la religion sert à calmer et effrayer la population pauvre; dans la société capitaliste moderne, le rôle du libéralisme, sous ses différentes formes, est de convaincre les travailleurs que ceci “est le meilleur des mondes possibles”; dans le stalinisme, un stade intermédiaire et dégénéré entre capitalisme et socialisme, et qui a échoué, une phraséologie marxiste dénaturée servait à justifier le pouvoir tyrannique des parasites du parti.

Et enfin, en dernière instance, chez les gens, c’est leur vie sociale qui détermine leur conscience.

58. N’est-ce pas un peu déterministe et partial? La conscience ne peut-elle pas exercer une influence sur la société?

C’est pour éviter cette erreur que j’ai employé l’expression “en dernière instance”. Il est vrai que l’économie, et de là, la politique, créent finalement l’espace dans lequel la conscience humaine, et donc les idéologies, peuvent se développer. Mais il est également vrai que les idées peuvent ralentir ou accélérer, favoriser ou entraver des processus sociaux. Il y a donc assurément interaction entre superstructure et fondation, entre politique, idées et ordre socio-économique… Réfléchis bien: si tout se passait selon un processus préprogrammé, alors être membre d’un parti révolutionnaire n’aurait pas de sens. Même la participation consciente à des manifestations ou actions n’aurait aucun sens. On pourrait simplement rester assis dans son fauteuil en attendant que la révolution éclate d’elle-même, sans aucune participation consciente des gens. Mais étant donné que les révolutions supposent la participation active des masses, les idées justement y jouent un rôle très important. Disons-le ainsi: les mouvements révolutionnaires modernes ne se serviront pas plus des idées des vieux protestants révolutionnaires du 16ème siècle que la Révolution Française ne se serait servie des idées du marxisme et du léninisme. Ces deux manières de penser et d’intervenir politiquement supposent chacune leur propre et spécifique modèle économico-social: le protestantisme révolutionnaire suppose la société de transition entre féodalisme et capitalisme industriel; le marxisme à son tour ne pouvait apparaître que dans la société industrielle moderne. Un chevalier médiéval ne défendra pas son pouvoir avec des idées libérales et la gendarmerie, mais avec le catholicisme et le fil de son épée. Un capitaliste moderne ne va pas, durant une grève, enfiler une armure pour aller à cheval renverser les piquets de grève. (Mis à part l’un ou l’autre milliardaire excentrique). Un pharaon ou un roi asiatique ne va pas ramener l’ordre parmi ses paysans rebelles en organisant des milices fascistes ou des escadrons de la mort, mais en envoyant des mercenaires armés d’armes blanches. Leurs prêtres expliqueront à la population que les besoins matériels sont des péchés, que l’on n’atteindra jamais l’état d’illumination si l’on cherche le bonheur dans une vie matérielle confortable.

B. LES MODÈLES PRÉ-CAPITALISTES DE SOCIÉTÉ.

59. Tu as expliqué les différents aspects d’une société. Mais tu n’as toujours pas expliqué pourquoi ni comment le différentes sociétés sont apparues dans cet ordre-là. J’ai maintenant plus ou moins une idée du fonctionnement d’une société; mais je ne sais toujours pas comment ces différentes sociétés se sont relayées.

Pour cela il faut analyser d’un peu plus près ces différentes sociétés.

J’ai déjà expliqué que l’homme a dû, au début, vivre principalement de ce que la nature lui offrait, sans grande modification par le travail. Il vivait de plantes et d’animaux sauvages, comme chasseur-cueilleur. Les gens étaient aussi pour la plupart nomades. Lorsque les ressources naturelles d’un territoire étaient épuisées, ils déménageaient et laissaient les réserves de plantes et d’animaux se reconstituer. Leur mode de vie nomade et leur subsistance tirée de sources sauvages rendait absurde toute velléité de propriété privée de terres ou d’animaux. La nécessité d’une collaboration étroite dans le travail forçait les gens à un partage juste et équitable du produit de la chasse, la pêche ou la cueillette. Si nous trouvons les (anciens) Bushmen et Indiens des prairies si sympathiques, généreux et chaleureux, nous devons trouver les causes de ces caractéristiques d’abord dans leur mode de vie matérielle. Comme la propriété privée était peu développée, il n’y avait pas encore de séparation entre intérêt personnel et intérêt collectif. Ces gens n’étaient pas “communistes” parce qu’ils avaient une nature noble. Leur mentalité sociale et solidaire, considérée par nous comme noble, provenait de la structure communiste primitive de leur société.

60. Communiste primitive? Les hommes peut-être. Mais les femmes n’étaient-elles pas opprimées?

C’est ce qu’on voit dans les westerns. Je peux t’assurer que si un Indien appelait une femme “squaw” (= putain), on lui faisait son affaire. Pour autant que le mariage existât déjà, il aurait retrouvé ses maigres possessions devant la tente. (Chez les Navajos, c’étaient les femmes qui prenaient l’initiative du divorce en exposant rituellement les affaires du mari devant la maison commune). Chez de nombreuses tribus indiennes, des femmes siégeaient même au conseil de guerre (alors que la guerre était une affaire d’hommes). La confection de chaussures, indispensables pour les déplacements longs, était une tâche féminine. Lorsque les femmes, chez les Hurons de la région des Grands Lacs par exemple, n’approuvaient pas l’une ou l’autre guerre, elles refusaient de fournir aux hommes les chaussures, et c’en était fini des projets de guerre. Chez d’autres peuples de chasseurs-cueilleurs également (les pygmées Aka du plateau du Kalahari) et d’autres peuples d’agriculteurs primitifs (certaines régions de Chine), les femmes étaient les chefs. Chacun régnait sur son propre territoire: les femmes, chargées de la gestion de la communauté et de la récolte de nourriture dans les environs régnaient sur ce territoire. Les hommes régnaient sur les terrains de chasse et de bataille. Lorsque ces derniers rentraient à la maison, fini de faire l’important. Les femmes portaient alors la culotte. Le communisme primitif était en principe matriarcal.

61. Tu dis: “Pour autant que le mariage existât déjà”. La famille n’est-elle pas le mode de vie naturel des hommes, femmes et enfants?

Non. Du moins pas sous la forme que nous connaissons. En principe, les relations sexuelles entre humains échappent aux règles. Mais cela a naturellement des inconvénients: les unions consanguines par exemple. C’est certainement une première raison pour limiter la liberté des relations sexuelles et diviser la population en groupes à l’intérieur desquels aucune relation sexuelle ne sera permise. Deuxièmement, chaque groupe essayera de garder ses biens communs à l’intérieur de la communauté immédiate; ce qui n’est pas possible lorsqu’il il y a constamment des déplacements imprévisibles des membres du groupe. Il y avait évidemment des différences énormes de peuple à peuple. La recherche anthropologique et historique nous apprend que dans le communisme primitif, de nombreuses formes de mariages de groupe, de polyandrie, de polygamie et d’échanges de partenaires ont existé. Pas parce que les gens étaient des sauvages, mais simplement parce qu’ils n’éprouvaient pas le besoin de notre noyau familial bourgeois moderne. Il n’y avait pas encore de propriété privée digne de ce nom à transmettre à la génération suivante. Pourquoi l’homme se soucierait-il alors de savoir qui est le père de tel enfant? Pourquoi la femme se soucierait-elle de la paternité de son enfant, ce qui chez nous est surtout un problème de devoir d’entretien, lorsque la communauté entière se charge d’entretenir la progéniture?

Il existait certaines formes de mariage “en couple”. Dans des grands groupes de chasseurs-cueilleurs, il est nécessaire que la tribu se scinde régulièrement, ou qu’un certain nombre de membres s’éloignent du groupe pour un certain temps, afin de ne pas épuiser les ressources naturelles du milieu. Bien. Mais l’unité naturelle de survie de la société est formée d’un petit nombre d’hommes, ou un seul homme, d’une ou plusieurs femmes et de leurs enfants. Ce mariage “en couple”, qui ne ressemble que superficiellement à notre mariage bourgeois moderne, en est le reflet “juridique”.

62. Que penses-tu de cette expression souvent utilisée “le plus vieux métier du monde”?

Encore un de ces mythes bourgeois, de présenter comme “naturelle” pour la femme, l’occupation la plus humiliante et dégradante qu’est la prostitution. Pour commencer, la prostitution suppose des rapports d’échange complexes: de préférence des rapports d’échange où de l’argent est négocié. Sous le communisme primitif, les valeurs d’échange individuelles étaient exceptionnelles (et utilisées surtout dans des échanges rituels de cadeaux et de services réciproques). En outre, comme les relations entre hommes et femmes étaient assez souples, la prostitution était sans doute superflue. Chez la plupart des peuples, hommes et femmes étaient relativement libres dans leur choix d’un partenaire. Ils étaient uniquement limités par des préceptes liés au partage de la tribu en grandes familles. Les sentiments bourgeois de culpabilité à propos de la sexualité n’existaient pas encore, donc pas non plus l’hypocrisie bourgeoise. Mais si jamais les femmes attendaient un service en retour pour leurs faveurs, elles pouvaient parfois le payer cher.

Chez les Sioux par exemple, les femmes qui s’offraient contre paiement étaient brûlées vives. La sexualité était encore considérée comme une affaire sociale et charnelle, et non économique. La prostitution comme métier n’est pas plus ancienne que le commerce régulier des autres marchandises.

63. Bien. J’ai compris ceci: le communisme primitif est né dans la société des chasseurs-cueilleurs; parce que les gens étaient nomades et vivaient de la production spontanée de la nature, les velléités de propriété sur les grands moyen de production (le sol) n’avaient pas de sens. Il n’y avait pas de grandes différences en richesse matérielle. Je suppose qu’il n’existait pas encore non plus de véritables rapports d’autorité. Les femmes étaient bien considérées et jouaient un rôle dirigeant dans la société. Et pourtant cette société n’a pas survécu. Elle a disparu. Comment?

Le mode de vie des chasseurs-cueilleurs est capable de subvenir aux besoins d’un nombre limité de gens sur un territoire déterminé. Lorsque le nombre de gens croît, ceux-ci doivent eux-mêmes intervenir sur le renouvellement de leurs sources de nourriture. Ils vont se mettre à semer des plantes et élever du bétail. De chasseurs-cueilleurs ils deviennent cultivateurs. Et cette évolution fut, toutes proportions gardées, une véritable révolution. Après avoir vécu trois millions d’années de la cueillette et de la chasse, nous voyons dans la période allant de 10000 à 2000 avant J.C. la majorité de la population du monde passer d’un mode de vie fondé principalement sur la cueillette et la chasse, à un mode de vie où l’agriculture et/ou l’élevage vont graduellement dominer. Comparés à trois millions d’années, 8000 ans c’est une période très courte.

64. Le communisme primitif a immédiatement décliné?

Non. Du point de vue subjectif de ces gens eux-mêmes, la révolution agricole fut un processus extrêmement progressif. Ils procédaient d’abord au brûlage des terres, puis ils semaient, les cendres fonctionnant comme engrais naturel. En même temps, ils domestiquaient petit à petit quelques animaux. Mais ils demeuraient des nomades. Après un délai de maximum deux à trois ans, le sol était à nouveau épuisé et ils devaient à nouveau se déplacer. La propriété privée du sol était toujours aussi dépourvue de sens qu’auparavant. L’agriculture est née sous la forme de potagers temporaires et l’élevage sous forme d’élevage nomade sans grande prétention à la propriété individuelle. En quelques mots: au début, ont prévalu les rapports du communisme primitif. Mais à mesure qu’augmentait la densité de population, les familles se virent contraintes de cultiver, avec de brèves interruptions, le même lopin de terre. Jusqu’au moment où un renversement qualitatif eut lieu, et l’agriculture nomade devint sédentaire. Une limitation importante à la propriété privée disparut. Le sol pouvait désormais devenir l’objet d’une appropriation privée.

65. Donc, c’est par la sédentarisation que déclina le communisme primitif?

Le déclin du communisme primitif est un concours de diverses conditions découlant de l’existence de cette nouvelle agriculture. A mesure que la population se densifiait et que les moyens de déplacement s’amélioraient (l’invention de la roue par exemple), s’est instauré un système de troc des surplus de produits agricoles et de main d’œuvre. Ce surplus de main d’œuvre provenait des nouvelles techniques agricoles et de la constitution de groupes humains plus importants. Dans la société primitive des chasseurs-cueilleurs, conserver des surplus de nourriture n’aurait été que gaspillage: la population était si rare que les différents groupes se rencontraient beaucoup moins régulièrement; les gens devaient être tellement prudents et économes vis-à-vis de la nature qu’une surexploitation aurait signifié un suicide collectif. Mais à présent, un grand surplus était intéressant pour se procurer d’autres produits via le système du troc.

66. La production d’un surplus régulier par rapport aux besoins immédiats du travailleur fut-il tellement lourd de conséquence?

Certainement. Le surplus amena une véritable révolution dans le rapport entre les hommes:

1. Lorsque la force de travail de l’homme peut produire un surplus au-delà des besoins immédiats du travailleur, l’exploitation devient possible. Désormais, la force de travail peut être soumise afin de lui faire produire pour quelqu’un qui travaille moins ou pas du tout. Diverses formes d’esclavage et de subordination deviennent possibles. Jadis les prisonniers de guerre étaient soit tués, soit intégrés à la tribu après un certain temps. Maintenant ils pouvaient être réduits à l’esclavage.

2. Un surplus peut aussi être échangé. Un surplus régulier peut être régulièrement échangé. Certains groupes humains peuvent graduellement se libérer de la production de nourriture et se consacrer entièrement à l’artisanat ou aux occupations spirituelles (prêtres). C’est la naissance des métiers et artisanats. Marx appelle ça le processus de division du travail. Auparavant, n’existait que la division du travail selon le sexe, les capacités physiques et l’âge. A présent apparaît une division du travail permanente entre fourniture de denrées alimentaires et artisanat; entre activité physique et spirituelle.

3. Avec la régulation du troc des groupes d’artisans vont s’installer au même endroit, ou encore, des populations entières se consacrer au commerce et à l’artisanat. Les villes apparaissent: division du travail entre ville et campagne. Ce qu’on appelle le processus de civilisation n’est rien d’autre que ce processus de division du travail entre ville et campagne.

4. Pour les femmes aussi, le progrès dans l’agriculture eut un prix. Non seulement apparaît, grâce au commerce, la propriété privée des moyens de production: la terre et le bétail. L’accroissement de la richesse a lieu principalement du côté des hommes: l’élevage s’est développé à partir de la chasse – une activité masculine; utiliser de lourds outils de labour et du bétail de trait est plus indiqué pour les hommes que pour les femmes; comme pour toute activité qui exige des déplacements sur des longues distances, la part du lion du commerce tomba aussi aux mains des hommes. Le statut des femmes y perdit des plumes. Petit à petit, les enfants ne furent plus classés dans le groupe familial de la femme, mais dans celui de l’ascendant masculin. Engels appelle cette perte du droit matriarcal le déclin historique de la femme. La femme devient quasi une pièce de bétail destinée à servir l’homme et son plaisir, et engendrer sa progéniture. La femme a perdu son rôle dirigeant dans la société. Au lieu de chef, elle devint l’esclave du ménage.

67. OK. Autant pour le recul de la position des femmes. Mais tu parles aussi de l’urbanisation comme étant le début du processus de civilisation. Tu as cité la division de travail entre ville et campagne. Il se fait que je sais que les villes les plus anciennes se trouvaient au Moyen-Orient (Jericho, les villes égyptiennes, la Mésopotamie) et plus loin vers l’Est en Asie (la civilisation de l’Indus vers 4000-3500 avant JC, les civilisations chinoises…) Explique-t-on pourquoi l’urbanisation a commencé là-bas?

Regardons d’abord la démarche logique derrière l’avènement de villes. Dans une ville vivent principalement des gens qui ne s’occupent pas de la production de denrées alimentaires. La condition primordiale pour l’existence des villes est donc la présence de suffisamment de surplus agricoles pour entretenir une population qui ne pratique pas l’agriculture (Thèse). La population qui commerce avec les artisans doit également être suffisamment grande pour que les produits de l’artisanat trouvent un débit suffisant (Antithèse). Ce sont les recto-verso du processus d’urbanisation. (Synthèse).

On a vu que la pression démographique était le moteur principal du développement de l’agriculture. Croissance démographique et agriculture intensive vont de pair. La pression démographique force les gens à inventer de nouvelles techniques agricoles. Les nouvelles techniques agricoles permettent à leur tour un accroissement de population plus rapide et une densité démographique plus grande. Eh bien, le Moyen-Orient et une partie de l’Extrême-Orient ont un atout majeur: des fleuves aux rives fertiles. Les premières civilisations du monde sont nées le long de fleuves dont les rives étaient chaque année inondées et recouvertes de limon fertile. Jéricho près du Jourdan (5500 avant JC), la région du Tigre et de l’Euphrate (4000-3000 avant JC), la civilisation du Delta du Nil et du Nil supérieur (4000-3000), le Fleuve Jaune en Chine (2000 avant JC), les civilisations du delta du Mékong, la région des Cinq Fleuves en Inde, etc… Dans le Nouveau Monde également, le processus de civilisation a suivi cette logique: les Indiens et les chutes d’eau dans les Andes, le lac de Tenochtitlan, les rives du Yucatan (les Mayas). Même chez les Maoris on retrouve des ébauches de travaux d’irrigation sous la direction de leurs shamans. Toutes les civilisations qui sont directement issues des sociétés tribales primitives ont une chose en commun: une gestion centrale des ressources en eau. Elles reposent sur les gigantesques productions agricoles des terres irriguées. Parce qu’à son époque, à l’exception de la civilisation égyptienne, seules les civilisations asiatiques étaient étudiées, Marx appela ces civilisations premières: formations asiatiques, ou modes asiatiques de production.

68. Tous les historiens acceptent-ils ce concept de mode asiatique de production?

Non. Nous avons déjà dit que le regard étroit et fragmenté (non-dialectique) des historiens sur l’histoire entrave leur compréhension scientifique. Eh bien, la discussion sur les modes asiatiques de production en est l’exemple le plus tragi-comique. Se basant sur les différences – inévitables – entre toutes ces civilisations, ils ont conclu que Marx avait généralisé trop vite en ramenant ces diverses civilisations à un seul et unique stade dans le processus de civilisation. Comme contre-faute dialectique se dresse la figure de Thor Heyerdahl. Elevé dans le refus inconscient du marxisme, et sur la base de correspondances entre les divers empires du monde, il essaya de démontrer qu’elles s’étaient mutuellement influencées. Avec son bateau Kon-Tiki (1947), il essaya de montrer qu’il existait des contacts réguliers entre les cultures océaniques et les premières cultures américaines. Vingt ans plus tard il essaya (avec ces expéditions Ra) de démontrer que la civilisation égyptienne avait eu une influence très importante dans l’avènement des civilisations andines. Il n’est pas venu un moment à l’idée de Thor Heyerdahl que ces civilisations se ressemblaient tellement parce qu’elles se sont développées dans des conditions de milieu similaires. S’il avait accepté le concept de mode de production asiatique, il aurait peut-être consacré sa vie à quelque chose de plus fructueux. Heyerdahl était un être passionné et érudit. C’est d’autant plus tragique qu’il a gaspillé sa vie et ses talents à poursuivre une chimère, qui avait été réfutée déjà au milieu du 19ème siècle par Marx.

69. Raconte un peu de façon plus concrète comment se présente le mode de production asiatique.

Une première caractéristique politique qui saute aux yeux dans ces premiers états est la domination tyrannique de rois-prêtres, secondés par une caste dirigeante de prêtres, de fonctionnaires et de militaires. Ces seigneurs sont issus d’une couche de simples prêtres paysans, qui graduellement, grâce à l’existence d’un surplus agricole, ont su se libérer de la production de nourriture. Le temps libre dont ils jouissaient, ils l’ont consacré à étudier les relations entre les mouvements des corps célestes, les saisons et les marées. Sur base de ceci, ils ont établi un calendrier qui leur permettait de prédire plus ou moins bien à quel moment il faudrait semer. Ils prirent aussi la direction des travaux d’irrigation. Ces débuts du mode asiatique de production se retrouvent encore dans certaines régions de la Chine Méridionale. Chez les “Sculpteurs de Montagnes”, nous voyons un simple prêtre de village, lui-même paysan, dominer les relations tribales de quatre tribus. À l’aide de ses “conversations avec le ciel” et la “sagesse infinie” qui lui est insufflée par … son buffle d’eau (un animal de trait), cet homme détermine le moment où il réunira ses quatre tribus pour “sculpter” dans la montagne de nouvelles terrasses qui seront ensemencées, creuser des canaux d’irrigation pour inonder les terrasses (la culture du riz) … Eh bien, les grands seigneurs des premiers empires: les rois sumériens, acadiens et assyriens, les pharaons égyptiens, les empereurs chinois et plus tard les souverains incas, les maharadjahs indiens, les seigneurs d’Angkor, etc… ont tous commencé aussi modestement pour atteindre finalement richesse et pouvoir. En échange de leurs conseils pour la construction et la gestion des canaux d’irrigation, ils recevaient une part du surplus agricole, et sont parvenus, au cours du temps, à exiger de la population qu’elle vienne travailler en dehors de la période des semis et des récoltes à la construction de leurs temples, luxueux palais ou forteresses. Un moyen important pour faire travailler pour soi des tranches de plus en plus importantes de la population est évidemment les guerres de conquête contre les peuples voisins; par exemple, la première grande période de l’Empire égyptien (env 3000-2200 avant JC) débuta avec l’assujettissement de la Haute-Egypte par la Basse-Egypte. Les deux empires étaient déjà eux-mêmes le résultat d’une telle politique de conquête.

70. S’agissait-il déjà de sociétés de classes?

Pas encore. Il régnait assurément une grande inégalité sociale, à cause de la structure en castes. Au contraire d’une caste, une classe se définit par la propriété des moyens de productions. Ces premières civilisations doivent plutôt être considérées comme un stade de communisme tribal primitif sorti de ses gonds. La propriété privée existait, mais de façon marginale. L’esclavage existait, mais accessoire et temporaire. Le pays entier appartenait à une seule grande famille et la caste des nobles était à ses ordres. Dans les campagnes existait encore la propriété collective communiste primitive du sol. Une classe est un groupe de gens qui, chacun pris à part, se trouve dans un rapport identique de propriété privée vis-à-vis des moyens de production. Le capitaliste appartient à une classe. Le gros propriétaire terrien du Moyen-Âge appartenait à une classe. Le puissant fonctionnaire du modèle de société décrit ici n’appartient pas à une classe mais à une caste. Le tyrannique bureaucrate du stalinisme n’appartenait pas à une classe ( d’ailleurs, la propriété privée des moyens de production n’existait pratiquement plus sous le stalinisme) mais à une caste de parasites.

71. La propriété terrienne féodale était donc impensable sous le mode asiatique de production…

Quand même… comme état décadent de cette société. Lorsque le pouvoir central s’affaiblissait (guerres d’épuisement, crises alimentaires, révolutions de palais, tensions internes…) il pouvait arriver que des fonctionnaires locaux se mettent à se comporter comme des potentats féodaux. Dans la Chine de la fin du 18ème et début du 19ème siècle par exemple, à cause, notamment, des pratiques commerciales scandaleuses et brutales des pays occidentaux, le pays devient tellement surexploité et désemparé (utilisation de l’opium entre autres), que le pouvoir glisse visiblement du centre impérial vers les seigneurs de guerre et propriétaires terriens locaux. Ici, le féodalisme fut une crise, un phénomène de déclin du despotisme oriental.

72. Ces premières civilisations furent pourtant durables. Aucune forme de civilisation n’a subsisté aussi longtemps que le mode de production asiatique.

En effet. Il n’y existait pas de lutte de classe dans le vrai sens du terme. Les révoltes paysannes aboutissaient tout au plus au remplacement d’une dynastie par une autre. Les envahisseurs étrangers détruisaient soit la société tout entière, soit, et de préférence, ils se contentaient de faire fonctionner le système pour leur propre compte. Il y avait en fait pas mal de richesse à ramasser dans ces sociétés. Ainsi firent les Hyksos en 1700 avant JC et Alexandre le Grand et ses successeurs à partir du 4ème siècle avant JC en Egypte. De même les Mongols au 13ème siècle et les Manchous à partir du 17ème siècle en Chine. Et de même aussi des Mogouls aux 16ème et 17ème siècle en Inde. La plupart des inventions technologiques furent ou bien étouffées, ou bien tout simplement interdites ( ce qui était possible dans un pouvoir hyper-centralisé). Pour chasser au 17ème siècle les Européens, les Japonais mi-féodaux/mi-“asiatiques” construisirent plus d’armes à feu que toutes les nations européennes réunies. Mais lorsqu’en 1643 les Portugais et les Espagnols furent expulsés (200000 chrétiens japonais et occidentaux furent massacrés) et que les marchands hollandais furent déportés sur une île devant Nagasaki, la cour ordonna la destruction de toutes les armes à feu. Elles représentaient en fait une menace pour l’autorité des chefs de guerre à cheval, les Samouraïs. Alors qu’ici l’aspect asiatique centralisateur fit pencher la balance, en Europe, c’est l’anarchie féodale qui l’emporta. La production d’armes à feu ( par les artisans et la bourgeoisie marchande) eut beau ébranler la puissance des chevaliers, le pouvoir ne fut jamais suffisamment centralisé pour se permettre d’interdire la production d’armes à feu. Conclusion: le mode de production asiatique a connu très peu de contestation structurelle; on peut dire que ces sociétés sont restées “en dehors de l’histoire”. Seule l’Europe occidentale industrialisée (à partir de la fin du 18ème siècle) a réussi à envoyer ce mode de société dans les oubliettes de l’histoire. L’occupation britannique en Inde; l’ouverture forcée des frontières japonaises dans les années 1850 sous la menace de l’artillerie marine américaine; le pillage de la Chine par toutes les nations européennes (mais surtout par la bourgeoisie britannique qui se métamorphosa pour l’occasion en trafiquant de drogue, le plus grand trafiquant de drogue de l’histoire du monde civilisé).

73. Hum… “en dehors de l’histoire”. Il n’y avait par conséquent plus moyen de le faire évoluer vers un mode de société progressiste.

Exactement. Les formes de société qui précédèrent le capitalisme, sont d’ailleurs nées dans des régions où le milieu naturel ne permettait pas un mode de production asiatique. Le monde méditerranéen, par exemple. Là, au premier millénaire avant JC, une nouvelle forme de civilisation est issue des sociétés tribales: la société esclavagiste.

74. La société esclavagiste est donc le chaînon suivant dans la chaîne d’organismes sociaux qui ont finalement conduit au capitalisme.

Dans l’Europe méditerranéenne, les cartes étaient différentes qu’en Orient. L’environnement n’est pas du tout favorable au mode de production asiatique et le despotisme oriental qui l’accompagne. Mais la proximité des riches territoires d’Asie et d’Egypte donnèrent une impulsion au commerce et à l’industrie. Seules les régions les plus directement impliquées dans le commerce avec l’Egypte ont connu quelque chose qui s’apparente au despotisme oriental: le royaume de Crête, qui depuis le troisième millénaire avant JC, s’était enrichi grâce à sa position centrale dans la mer Egée et qui dominait quasi totalement la distribution des richesses orientales en Europe; grâce, notamment, à sa flotte de guerre, la plus puissante de l’époque. Les Crétois étaient d’excellents commerçants et des pirates redoutés dans toute la méditerranée orientale, y compris le Sud de la Grèce. Après le déclin de la Crète aux environs de 1400 avant JC, la civilisation grecque trouva sa propre dynamique. Premièrement, par la centralisation du pouvoir dans les mains des chefs de tribus et rois locaux. Les récits d’Homère chantent la puissance et la richesse d’une poignée de chefs de tribus qui, du haut d’une forteresse centrale urbanisée, règnent sur les petits paysans établis sur leur terre. Après le déclin de ces petits royaumes, le processus de civilisation a dû repartir à zéro. Après une sombre période de transition de trois à quatre siècles, à partir du 7ème siècle avant JC est née la nouvelle culture des états urbains de la Grèce Antique. Plusieurs de ces cités ont été les premières à pratiquer l’esclavage à grande échelle.

75. Et alors commence la lutte des classes entre esclaves et citoyens libres propriétaires d’esclaves.

Pas encore. La transition de la société tribale patriarcale vers une société esclavagiste a été marquée par une lutte de classe particulièrement sanglante entre les citoyens libres pauvres et les riches et nobles propriétaires terriens-commerçants. L’issue de cette lutte de classe a déterminé la forme d’état que se donnera la cité. Au 7ème siècle, la révolte des paysans pauvres exploités du Péloponèse contre la minorité des propriétaires terriens spartiates obligèrent ceux-ci à fonder un état aristocratique avec le régime de casernement pour lequel les Spartiates sont bien connus. À Milet, sur la côte d’Asie mineure, la lutte de classe aux environs de 600 avant JC entre les riches aristocrates-marchands et la population appauvrie et tyrannisée entraîna une guerre civile qui dura cinquante ans et qui, même aux normes de l’Antiquité, jouit d’une triste réputation à cause de la cruauté avec laquelle elle fut menée. Lorsque les pauvres étaient vainqueurs, ils entassaient les riches, avec femmes et enfants, sur l’aire de battage, et les faisaient piétiner par le bétail. Lorsque les riches étaient vainqueurs, ils s’emparaient d’innombrables pauvres sans distinction de sexes ou d’âge, les entortillaient dans des linges trempés d’un carburant et les faisaient flamber vivants comme des torches. Cette guerre conduisit finalement au déclin de Milet, une des villes les plus importantes de Grèce. C’est chez les Athéniens qu’aura lieu la lutte de classe la plus riche de conséquences. C’est à Athènes et quelques cités apparentées (l’île de Cnidos, Corinthe) que nous voyons s’implanter la première ébauche de la nouvelle civilisation, fondée en grande partie sur le travail des esclaves.

76. La lutte des classes à Athènes est donc l’exemple classique; comment les rapports sociaux et la lutte sociale mènent à l’importation massive d’esclaves. Explique.

Après que la noblesse tribale eut évincé les anciens rois vers de 8ème siècle avant JC, ce sont les grands propriétaires terriens qui ont dominé toute la vie publique à Athènes. Y compris le commerce avec l’Orient. Ils manipulaient de façon scandaleuse les prix pour leur propre profit et parvenaient, à l’aide de pots de vin, de népotisme, assassinats et intimidation, à obtenir du tribunal, l’Aréopage, qu’il se prononce systématiquement en leur faveur. Les riches devenaient plus riches, et les paysans et les artisans pauvres plus pauvres. L’apparition de la monnaie à partir du 7ème siècle renforça encore ces inégalités. De nombreux paysans s’endettèrent, perdirent leur terre, furent obligés à la longue de prendre avec leur famille le chemin du marché d’esclaves et furent finalement réduits en esclavage “pour dettes”. Ceci entraîna de violents désordres sociaux. Les tentatives brutales du noble Dracon en 621 avant JC pour restaurer l’ordre échouèrent. À la fin, même les Spartiates, qui étaient en général suffisamment malins pour ne pas se brûler les doigts en intervenant dans les autres cités, ne purent plus supporter la situation: ils envoyèrent une armée. Mais les paysans et artisans athéniens n’étaient pas des chatons à manipuler sans gants. Un des problèmes auquel les aristocrates athéniens tout comme les troupes d’intervention spartiates furent confrontés était le fait que la totalité de la population libre d’Athènes était armée. La défense de leur polis, leur cité, était fondée sur l’armement lourd de toute la population libre. La plupart des citoyens adultes mâles étaient des hoplites, des guerriers bien armés. Il fallut donc créer un organe d’hommes armés qui ait la haute main sur la population ordinaire: l’état. La suite de l’histoire politique et sociale d’Athènes n’est rien d’autre que l’établissement progressif de ce nouvel organe de pouvoir en Europe. L’état est né des contradictions de classes dans la société. Au début, l’état d’Athènes fut un organe pour protéger les aristocrates contre les révoltes de la population pauvre.

76bis. Mais l’antique Athènes est tout de même célèbre pour sa démocratie et sa culture politique très moderne?

En effet. Les grands propriétaires terriens ne sont pas parvenus à garder seuls le pouvoir et furent obligés à la longue d’accepter des limites aussi bien à l’étendue de leurs domaines qu’à leur puissance politique. Ils ont dû donner au citoyen athénien plus de voix au chapitre en ce qui concerne les organes politiques de concertation. La seule façon, pour les aristocrates, de conserver et leur tête et leur richesse, la seule manière d’atteindre une solution qui contente plus ou moins les deux parties, fut l’adoption massive de l’esclavage. Auparavant, l’esclave était simplement une aide complémentaire chez les aristocrates et chez les petits entrepreneurs agricoles ou artisanaux. Désormais, les esclaves seront envoyés par milliers dans les grottes des monts Laurion pour extraire les métaux précieux et accroître ainsi la richesse commune qui permettra aussi bien le train de vie luxueux des aristocrates que la participation démocratique des citoyens pauvres libres. Aux environs du 5ème siècle avant JC, on comptait une population de 400000 esclaves attiques contre une population d’hommes libres de quelques dizaines de milliers. La démocratie athénienne était entièrement fondée sur l’esclavage. La démocratie athénienne et quelques autres régimes apparentés ont formé la première grande phase du développement du mode de production esclavagiste.

77. Quelle fut alors la deuxième phase?

La démocratie athénienne avait ses limites. Il n’était guère possible, avec ce système, étant donné les moyens de communication peu développés, de contrôler des territoires plus grands qu’une ville. La domination des Athéniens sur la Ligue maritime attique (fondée à Délos au 5ème siècle avant JC comme alliance contre les Perses) n’était d’ailleurs pas du tout démocratique. Les alliés furent dominés et exploités honteusement par l’Athènes de Périclès. Celui qui n’était pas ponctuel dans la livraison de sa contribution financière pouvait s’attendre dans les délais les plus courts à une visite de la flotte de guerre athénienne. Les cotisations des alliés n’étaient d’ailleurs pas vraiment utilisées pour la défense commune. Elles furent consacrées aux grands et coûteux projets de prestige, comme la construction du Parthénon. A la longue, les Athéniens perdirent toute la sympathie des autres cités grecques. Une autre alliance d’oligarchies similaires sous l’autorité de Sparte mit fin en une trentaine d’années à la suprématie d’Athènes: ce furent les guerres du Péloponèse (431-404 avant JC). Les murs d’Athènes furent démolis, une garnison spartiate prit ses quartiers à Athènes, la démocratie athénienne fut abolie et remplacée par une dictature aristocratique sous la conduite de Critias: la Tyrannie des Trente. Mais les continuels désordres en Grèce, entraînant une succession de régimes différents (d’abord les Spartiates, puis les Thébains d’Epaminondas) affaiblirent les états-cités. Le vieux royaume de Macédoine se précipita dans ce vide de pouvoir et envahit toute la péninsule. Le fils du roi Macédonien Philippe, Alexandre, poursuivit l’œuvre de conquête de son père et poussa jusqu’en Asie, jusqu’à l’Indus. Dans son empire, et les empires de ses successeurs (les généraux qui se partagèrent après sa mort l’empire d’Alexandre) eut lieu une nouvelle fusion des anciennes traditions asiatiques avec les coutumes grecques: la civilisation hellénistique.

78. Et l’Hellénisme est donc la deuxième phase du développement du mode de production esclavagiste.

L’Hellénisme n’a pas vraiment conduit à une évolution qualitative du mode de production esclavagiste. Les seigneurs gréco-macédoniens étaient plutôt satisfaits de la productivité de l’ancien mode asiatique! Mais l’Hellénisme a cependant ajouté un nouvel élément important à la civilisation antique: la combinaison de l’esclavage et de l’impérialisme. Dans la phase athénienne il y avait beaucoup d’esclavage, mais pas vraiment de grand empire. Dans la phase hellénistique il n’y avait pas beaucoup plus d’esclavage qu’auparavant, mais il y avait bel et bien un empire. L’empire romain sera la synthèse des deux: un empire à gouvernement aristocratique dont le plus gros de la richesse proviendra du travail des esclaves.

79. Il y eut une lutte des classe dans la Rome antique?

Oui. L’histoire des débuts de Rome présente en fait beaucoup de ressemblances avec celle d’Athènes. A Athènes, les aristocrates se nommaient kalos-kagathoï (les éminents), à Rome, patriciens. Les masses populaires s’appelaient à Athènes (et quelques autres villes) hoi polloï (la masse), à Rome, les plébéiens. Et les relations étaient aussi dures, hypocrites et impitoyables entre plébéiens et patriciens à Rome qu’entre noblesse et petit peuple à Athènes. En 494 avant JC, à peine quinze ans après que la vieille noblesse tribale eut déchu le dernier roi et remplacé la monarchie par la domination des Anciens (chefs de famille rassemblés en un Sénat), les plébéiens en eurent assez: leur participation était bien sûr bienvenue lorsqu’il s’agissait de défendre Rome mais ils n’avaient aucun droit de participation politique, et bien sûr aucun droit lorsque des richesses devaient être partagées. Ils cessèrent de travailler et se dirigèrent, armés de pied en cape, vers la “Montagne sacrée” pour y fonder leur propre communauté démocratique de base sous la direction de l’assemblée du peuple, le comitia plebis et les tribuns du peuple. Les Romains à cette époque n’étaient pas aussi portés à la philosophie que les Grecs, mais ils savaient comment manipuler le peuple par un discours idéologique bien tourné. Les patriciens envoyèrent un ex-consul (chef de la république) Ménénius Agrippa vers les plébéiens. Ménénius Agrippa s’amena avec une histoire simple mais rusée: les patriciens sont l’estomac de la société; les plébéiens les mains. Si les mains refusent de nourrir l’estomac, l’estomac finira par mourir. Mais les mains aussi. Donc, expliquait Agrippa, personne n’avait d’intérêt à la révolution. L’idéologie dominante présente toujours l’intérêt particulier, égoïste, de la classe dominante comme étant l’intérêt commun. Tu vois, les Guy Verhofstadt/ président Bush, et les Johan de Lanotte/Tony Blair sont de tous les temps. Bon, de tous les temps de l’histoire de la société de classes. Eh bien, les plébéiens de l’Antiquité n’étaient pas encore aussi malins que les travailleurs salariés modernes. Ils ont marché dans cette petite histoire et sont retournés travailler.

80. Et ce fut la fin de la lutte de classe entre plébéiens et patriciens?

Pas du tout. Les tensions sont restées fortes durant plus d’un siècle. C’est vrai que le sénat à dû supporter à ses côtés la comitia plebis et que les tribuns du peuple romains eurent à certains moments beaucoup à dire (lorsqu’ils n’étaient pas d’accord avec l’une ou l’autre décision, les tribuns criaient “Veto!” “J’interdis!”). Mais on n’est jamais arrivé à une véritable fusion démocratique entre l’aristocratie et la plèbe. Il y eut une certaine fusion économique. Certains plébéiens, par le biais du commerce, de l’artisanat ou de la possession de terres, parvinrent à se hisser au niveau des dames et messieurs chics. De la sorte, la distance sociale entre certaines fractions de la plèbe et le patriciat diminua. De cette fusion naquit une nouvelle classe dominante à Rome: la nobilitas ou “noblesse de fonction”. L’état restait une affaire purement aristocratique avec ci et là un semblant de démocratie comme un emplâtre sur une jambe de bois.

81. Je n’ai pas encore entendu le moindre mot sur l’esclavage à Rome.

Il en était de l’esclavage à Rome, comme à Athènes avant l’introduction de la démocratie. Chaque petit paysan ou artisan pouvait se permettre un esclave comme main d’œuvre accessoire, mais à côté du travail de l’esclave, le fermage et les corvées mi-féodales de la population libre étaient des sources tout aussi importantes de revenus. Pour utiliser les mots de Marx: l’esclavage avait encore un caractère purement patriarcal (lié à la famille). L’esclavage des noirs en Amérique du Nord a aussi commencé de cette manière. Avant l’invention de la machine à égrainer le coton par Eli Whitney en 1793, l’esclavage à grande échelle aux Etats-Unis n’aurait tout simplement pas été rentable. Ce fut la demande croissante de vêtements en coton, la capacité accrue de l’industrie textile (grâce à la révolution industrielle) et l’invention du “cotton gin” de Whitney qui donna à l’esclavage nord-américain des noirs son ampleur. Les Romains de leur côté ont fait la connaissance du mode de production esclavagiste à grande échelle lors de leurs guerres contre les cités grecques en Italie du Sud et contre l’état esclavagiste le plus puissant de la région méditerranéenne méridionale: Carthage.

82. En quoi le mode de production esclavagiste romain différait-il du grec?

L’esclavage grec fut fort développé dans le secteur agricole, mais à cause de l’exiguïté de la péninsule grecque, on ne peut pas parler véritablement d’esclavage à grande échelle. La civilisation hellénistique connut une énorme concentration de grands domaines dans les mains de grands propriétaires terriens, mais pas une véritable extension qualitative de l’esclavage. Les Romains furent suffisamment malins pour exiger de leurs ennemis vaincus non seulement des richesses, mais aussi des soldats. C’est ainsi qu’aussi longtemps que les Romains gagnèrent des guerres, il y eut un afflux permanent de soldats. Les guerres ne menèrent donc pas, comme en Grèce, à l’épuisement et l’autodestruction de Rome. Grâce aux guerres continuelles, tant contre les alliés, les voisins italiens que contre les nations ennemies, des territoires de plus en plus grands se retrouvèrent sous l’autorité de la république romaine. Cette situation de guerre permanente impliquait, entre 200 et 167 avant JC, qu’un dixième environ de tous les Italiens mâles libres se retrouvait sans interruption sous les armes. Les Romains furent bien obligés de payer l’effort de guerre et de compenser le manque de main d’œuvre par la mise au travail d’un grand nombre d’esclaves. Ils créèrent une nouvelle unité de production: les latifundia, des domaines immenses cultivés par des milliers, parfois des dizaines de milliers d’esclaves. Perry Anderson cite un aristocrate, Lucius Domitius Ahenobarbus, qui, au 1er siècle avant JC gouvernait un domaine de 20000 hectares cultivés par une quantité innombrable de prisonniers. Dans les ateliers des artisans romains également, cela grouillait d’esclaves. Dans les dernières décennies de la république, 90% des ouvriers à Rome étaient esclaves ou issus d’esclaves. L’homme le plus riche de Rome à l’époque de César, Marcus Licinius Crassus, fit fortune en poussant les Romains dont la maison était en train de brûler à lui vendre le bâtiment pour une bouchée de pain, après quoi, et alors seulement, ses pompiers entraient en action. Les pompiers de Crassus étaient des esclaves. C’est à l’époque romaine que le mode esclavagiste de production de l’Antiquité atteignit son stade le plus développé, et le dernier.

83. Tu as déjà parlé de la lutte de classe entre hommes libres. Mais tu n’as encore rien dit sur la lutte de classe entre hommes libres et esclaves. Les esclaves se sont-ils donc laissé exploiter et maltraiter sans réaction?

Non. Il y a bien sûr eu des révoltes d’esclaves. Et sérieuses… Des révoltes qui firent chanceler l’empire romain tout entier, et remplirent de peur le cœur (et la bourse) des riches citoyens. Tu as certainement entendu parler de la révolte de Spartacus dans les années 73-71 avant JC. Et ce ne fut ni la première, ni la dernière.

84. Et pourtant tu décris la politique dans l’Antiquité presque uniquement comme la conséquence de la lutte de classe entre les différentes classes de la population libre.

Les épreuves de force politiques dans l’Antiquité eurent comme conséquence le perfectionnement et l’extension de l’esclavage. Etant donné l’état de la technologie, l’esclavage était la meilleure si pas l’unique manière de prendre le pas en Europe occidentale sur la société tribale. C’était aussi la seule manière de concentrer aussi rapidement autant de richesse entre les mains d’un aussi petit nombre. Regarde les Gaulois. Il ne faut pas considérer ces gens comme des demi sauvages. Leur société a connu un début d’urbanisation. Leurs forteresses auraient rempli de jalousie et d’admiration les chevaliers du Haut Moyen-Âge. Le travail manuel et l’artisanat en général étaient bien développé. Ils connaissaient même l’écriture (adoptée des colons grecs établis dans le Sud de la France). Mais une chose leur manquait pour décoller de la barbarie: l’esclavage massif. L’esclavage à grande échelle n’était pas seulement pour les Romains la condition nécessaire pour atteindre un état de civilisation aussi raffiné. C’était avant tout la condition sine qua non pour pouvoir entretenir une armée aussi nombreuse et bien drillée, et constamment sous les armes. Les rangs ouverts et désordonnés des bataillons de paysans celtes ne faisaient pas le poids devant les légions romaines disciplinées, obéissant aux ordres comme un seul homme.

85. Au sens large, historiquement, les révoltes d’esclaves ont donc été inutiles, étant donné qu’à l’époque, il n’y avait pas de meilleur mode de production possible?

Les esclaves ont pu fomenter des révoltes, mais pas une révolution; une rébellion, mais pas un changement progressif et durable de la société. C’est pourquoi Marx, dans la préface de la deuxième édition de son “18 Brumaire” écrivait que l’esclavage était “le socle passif” sur lequel la lutte de classe entre les classes libres des populations des civilisations antiques s’est déroulée. La perspective la plus radicale que les esclaves pouvaient avoir était l’assujettissement et la réduction à l’esclavage de leurs anciens maîtres et de la population libre. Les cartes auraient été échangées, mais le jeu restait pareil. Le mode de production esclavagiste en soi serait resté intact. Mais cela n’a jamais été aussi loin. Lorsque le sorcier/shaman syrien Eunos en 139 avant JC prit la tête d’une révolte d’esclaves, il fonda dans la lointaine Sicile un royaume taillé sur le modèle Hellénistique oriental (et donc condamné à être tôt ou tard foulé aux pieds par Rome, beaucoup plus développée). De même en 104 avant JC avec Salvius-Tryphon. C’était avec un projet similaire que quelque 30 ans plus tard Spartacus marchait sur la Sicile avec son armée d’esclaves, au lieu d’aller assiéger Rome après ses premiers succès militaires, et donc de tenter de soumettre la population romaine et la réduire éventuellement en esclavage. Spartacus ne réussit jamais à atteindre la Sicile, il fut intercepté et vaincu par les légions de Crassus.

86. Et la lutte des classes entre hommes libres ne pouvait-elle pas changer la société?

À cause de l’excédent économique apporté par l’esclavage, la masse des hommes libres à Rome était devenus des sans-emploi. A cause de leur long service militaire durant les guerres des 3ème et 2ème siècles avant JC, les paysans avaient perdu leurs terres au bénéfice des propriétaires de latifundia. Ils affluèrent à Rome pour y vivre aux frais de l’état de pains et de jeux (panem et circences). La seule occupation utile à la société que ces gens pouvaient encore exercer, était de s’enrôler dans l’armée pour agrandir le territoire romain et s’emparer de nouveaux esclaves. Le mot prolétaire vient de proles, progéniture. Les prolétaires étaient les gens qui ne servaient l’état qu’avec leur progéniture: promise à l’armée, devenue entre-temps, vers 100 avant JC, une armée de métier. Comme le disait l’historien/économe suisse anti-capitaliste Sismondi en 1830: si la société moderne vit aux frais du prolétariat, le prolétariat romain vivait aux frais de la société. Les sans-emploi peuvent aussi, comme les esclaves, se révolter, mais ils n’ont aucun pouvoir économique direct et ne peuvent ébranler la société. Les grands mouvements sociaux, comme celui sous la direction des Gracques (130-120 avant JC) ont lamentablement échoué. Les deux frères, Tibère et Caius, furent assassinés par une poignée d’esclaves à la solde d’aristocrates romains. Le prolétariat romain, quelques guerres civiles plus tard, fut réduit au rôle de ballon de jeu pour nobles rusés et généraux, tels Lucius Sergius Catilina ou Jules César qui, en manipulant le peuple, tentaient d’étendre leur pouvoir au détriment des clans familiaux régnants.

87. Lorsque j’examine cette impasse politique, je m’étonne que l’empire romain n’existe plus. Comment se fait-il qu’il soit tout de même tombé?

Le mode de production esclavagiste atteignit son plus grand épanouissement dans sa phase romaine. C’est ainsi qu’au cours du temps tous les avantages mais également tous les désavantages de l’esclavage furent mis en lumière:

** Plus grande est la part de l’esclavage dans le travail productif, moins la population libre se consacre au travail manuel; moins la population libre s’intéresse à l’innovation technologique. Il est effarant de constater que les grandioses réalisations architecturales et culturelles de l’Antiquité classique furent produites avec une technologie, qui, à part quelques petits progrès (comme l’utilisation du fer), venait tout droit de l’âge de la pierre. De même pour l’agriculture. Tu ne le croiras peut-être pas, mais les charrues de bois et de pierre étaient légions dans l’agriculture grecque et romaine.

** On peut difficilement mettre un esclave au travail sur des outils nouveaux, coûteux ou fragiles, qui demandent un certain soin de la part de l’ouvrier. Ils les laisse se détériorer, les fiche en l’air en un clin d’œil, maltraite les bêtes de somme et ne reste au travail que sous la menace du fouet. Les chevaux, mieux adaptés que les bœufs et les mules maladroites au labour des sols argileux lourds mais fertiles, grâce à leur corps souple et puissant, supportent trop mal les mauvais traitements infligés par l’esclave pour pouvoir leur être confiés. Le harnais fabriqué avec soin en cuir coûteux qui doit équilibrer le poids de la charrue sur les épaules de l’animal de trait n’est pas quelque chose que l’on prête facilement à un esclave. En lieu et place les animaux de trait étaient attelés au moyen de simples cordes qui se serraient autour de leur cou à chaque effort de l’animal, lui coupant la respiration. Et à un esclave, inutile de demander d’inventer un nouvel outil…il n’est pas du tout motivé. On peut facilement assujettir sa force musculaire et l’utiliser pour ses propres buts, mais son esprit, c’est une autre paire de manches.

Donc, aussi bien pour la population libre que pour les esclaves, la technologie stagnait. La richesse ne pouvait augmenter qu’en mettant toujours plus d’esclaves au travail.

** Plus d’esclaves, cela implique plus de guerres de conquête: la durée moyenne de “vie” d’un esclave dans une latifundia était de 7 ans; un temps trop court pour accroître par la procréation la population d’esclaves.

Plus de guerres signifiait plus de pouvoir aux généraux, plus de frais engendrés par l’occupation des territoires conquis, un appareil d’état plus grand, plus cher et moins souple, où se développe la corruption. Dans l’antique Rome aussi, les généraux, depuis Jules César et Auguste, tirent de plus en plus à eux la couverture, et utilisent l’état en tant qu’imperator pour exploiter à fond ses territoires. Et ceci sur la base d’un travail esclavagiste de moins en moins rentable. À la longue, l’état ne fut plus que le prétexte pour piller la société entière.

En plus de l’impasse politique, ces facteurs économiques forment les contradictions structurelles de la société esclavagiste.

88. Les empereurs signent donc le début du déclin de Rome?

Ce ne fut bien sûr pas immédiatement évident. Mais à partir du 2ème siècle de notre ère, la crise est manifeste. L’esclavage, et donc aussi la grande industrie esclavagiste, commence à péricliter. Vers 180 de notre ère, l’empereur Marc Aurèle arrête l’importation pour l’esclavage des prisonniers de guerre. Il établit ceux-ci dans les territoires frontaliers comme petits paysans asservis. Les grands propriétaires terriens romains se mirent également, petit à petit, à démanteler leurs grands domaines, et à installer leurs esclaves à part, sur un lopin de terre donné en fermage, en échange d’une utilisation régulière d’une partie du surplus de main d’œuvre. De cette façon, la société autour de la villa, l’habitation du maître, se mit à préfigurer de plus en plus la campagne médiévale: une ou plusieurs communautés villageoises de paysans, qui cultivent en famille un petit lopin de terre pour leur propre compte et qui doivent consacrer le reste de leur force de travail au dominus, le maître. Le surveillant se transforme en villicus, employé du maître dont le rôle était d’aller exiger le surplus: le précurseur direct du régisseur féodal. La production et l’économie à petite échelle typiques du Moyen-Âge ne sont pas nées après la décadence de Rome, mais furent un symptôme du déclin de la civilisation antique. Aux frontières de l’empire romain, les latifundia étaient depuis toujours des centres de production autosuffisants et fermés, qui ne s’occupaient que marginalement de produire pour le marché. Mais avec le déclin total des latifundia, l’économie domaniale fermée s’introduisit encore plus profondément dans l’empire romain. Des petites communautés fermées et autosuffisantes peuvent difficilement être rassemblées sous un pouvoir étatique central. En d’autres termes: le pouvoir central aussi commença à chanceler. Les défenses frontalières se détériorèrent. Dans les années 107-101 avant JC l’armée romaine (grâce à la réforme en armée de métier dont nous venons de parler) pouvait encore facilement lever un demi million de Cimbres, de Teutons et d’Ambrons, pour envahir le Sud de la Gaule en deux processions impressionnantes. En 167 de notre ère, les Barbares percent les fortifications, envahissent l’Italie en ne seront que difficilement vaincus par Marc Aurèle.

89. Donc, avec la crise du mode de production esclavagiste s’affaiblit également l’état romain. Est-ce là l’explication de l’instabilité politique croissante, qui est mentionnée dans les films qui traitent de cette époque?

Exactement. Bien que l’armée romaine ait déjà perdu beaucoup de ses plumes, elle restait encore la principale force politique dans l’Empire. Lorsque le fils de Marc Aurèle, le fou et cruel empereur Commode, fut assassiné par sa propre garde, les quatre principaux chefs de guerre se disputèrent la couronne impériale. Lorsque le vainqueur de cette guerre civile, Septime Sévère, le chef de l’armée du Danube, se retrouva sur son lit de mort après dix-huit ans de règne, il dit à ses deux fils: “Régnez en bonne intelligence, payez la solde des soldats et oubliez tout le reste.” Et Septime Sévère savait de quoi il parlait. Il se rappelait encore fort bien comment, après la mort de Commode, la noblesse romaine s’était bousculée autour des généraux pour mettre publiquement à prix la couronne impériale! Elle en était arrivée là, la puissante Rome. L’état n’était plus qu’un appareil monstrueux qui pressurait ses sujets, difficilement maintenus unis par la violence brute, sous l’autorité du plus offrant. Dans cette situation de déclin général, ce n’était un secret pour personne que l’état ne consistait qu’en un groupe d’hommes armés. Le fils aîné de Septime Sévère, Caracalla, “oublia effectivement le reste”. Il oublia même de gouverner en bonne intelligence avec son frère et le fit assassiner. Mais il n’oublia pas de payer les soldats. Lorsqu’il accorda à tous les habitants de l’empire romain la qualité de citoyens, ce n’est pas parce qu’il était devenu par contrecoup un démocrate philanthrope, mais parce que cela lui permettait de lever des taxes sur tous ses sujets libres. Des impôts pour lui et son armée. L’armée n’était plus depuis longtemps constituée de la majorité des citoyens italiens, mais de barbares. La préférence de Caracalla pour les blonds Germains était bien connue. Ils leur faisaient plus confiance comme garde du corps qu’aux Romains. Rome de se défendait donc pas seulement contre les barbares par des barbares, mais l’empereur romain se défendait des Romains à l’aide de barbares. Il était clair que l’Empire entrait en décadence.

90. Mais l’empire romain a encore survécu pendant deux cents ans…

J’ai déjà dit que la superstructure politique peut accélérer ou freiner certains processus en cours dans la fondation et dans le reste de la société. Dans les années 284-305 de notre ère, l’empereur Dioclétien rétablit l’ordre en transformant son empire en un grand camp militaire. Il entama également la scission de l’Empire devenu ingouvernable en deux empires distincts, l’empire occidental et l’empire oriental, encore sous une seule autorité centrale, provisoirement. Il parvint ainsi à freiner quelque peu le démantèlement complet. Mais en fait, ce fut le véritable début du morcellement définitif de l’Empire. Dans une tentative maladroite pour rassembler autour d’eux l’empire, les empereurs Constantin et Théodose firent passer le christianisme du statut de religion menaçante pour l’état à celui de religion d’état. Après la mort de Théodose en 395, ses deux fils allèrent chacun leur chemin à la tête d’empires totalement indépendants. Entre-temps, l’économie romaine était complètement ruinée, par la chute du mode de production esclavagiste. Peste et famine régnaient dans les villes. À cause entre autres de l’inflation, l’économie monétaire à la fin du 3ème siècle était pratiquement anéantie et les impôts étaient de plus en plus souvent perçus en nature. Vers la fin du quatrième siècle, on n’attendait plus que les barbares pour donner le coup fatal à l’empire romain occidental. Ceux-ci passaient à travers les frontières de l’empire occidental comme dans du beurre. Les Ostrogoths, les Wisigoths, les Huns, les Vandales: au 5ème siècle de notre ère tous se sont un jour tenus sous les murs de Rome et beaucoup ont effectivement pillé la ville. Rome se réduisit d’une grande ville d’un million d’habitants à un trou provincial de 30000 âmes. La capitale fut déplacée de Rome à Ravenne. Lorsque le Hun Attila s’annonça en 445 devant les portes de la “ville éternelle” comme le Flagellum Dei, le fléau de Dieu, ce ne fut pas l’empereur lui-même qui vint lui souhaiter la bienvenue pour épargner la ville, mais le représentant du nouveau pouvoir: le pape.

91. L’empire romain n’est donc pas simplement tombé aux mains des barbares parce que ceux-ci étaient devenus si puissants, mais parce que le système était pourri de l’intérieur. Ce fut la conséquence du déclin du système de production qui avait rendu jadis l’empire si riche et puissant. Mis à part le virage interne vers l’économie agricole à petite échelle, comment est né le féodalisme?

Le féodalisme européen occidental, la société classique féodale sous l’autorité de propriétaires terriens militaires et ecclésiastiques, est né de la fusion de deux systèmes en déconfiture. Nous venons de décrire la décadence de la civilisation classique romaine. Mais, à cause de ses contacts commerciaux séculaires avec la Rome antique, et l’accroissement rapide de la richesse et la puissance des chefs de tribus pillards, le communisme tribal des Germains fut également sapé. À l’époque de la fin de l’empire romain d’occident, il n’était guère difficile à des guerriers et chefs de tribus entreprenants de rassembler autour d’eux une suite de jeunes guerriers aventureux et avides de butin pour organiser une expédition de pillage. Ces chefs de tribus récompensaient leurs camarades de combat non seulement avec le butin pillé, mais aussi, finalement, avec le droit d’exploiter pour leur propre compte une communauté agricole. Une manière pour les nouveaux rois de:

1. placer le pouvoir d’état plus proche de la population active;
2. s’assurer, malgré l’économie défaillante, une armée de guerriers dévoués et compétents.

92. Pourquoi le pouvoir d’état devait-il se rapprocher de la population active?

Un salarié moderne, tu peux encore le convaincre qu’il est payé pour la totalité de son travail. L’échange de sa force de travail contre de l’argent camoufle l’exploitation. Mais lorsque tu forces un paysan asservi à travailler pour toi, par exemple, trois jours sur six au lieu de deux, il se rend très bien compte que le degré d’exploitation a augmenté de moitié et que l’exploitation totale absorbe maintenant non plus le tiers, mais la moitié du travail presté. Sous le féodalisme, les rapports d’exploitation sont tellement transparents que la proximité de l’appareil d’état est une nécessité. En outre, les rois n’avaient d’autre choix que de disperser leur armée sur leur territoire. Leur royaume ne consistait plus qu’en un patchwork de communautés autosuffisantes; il n’y avait pratiquement plus d’économie unifiée. Ce fut également la cause principale de l’échec, après sa mort, des tentatives de Charlemagne pour fonder un nouvel empire durable. À cause de la prépondérance de l’autosuffisance à petite échelle, l’aménagement dans les états féodaux était relativement anarchiste. Ce n’est qu’à partir du 16ème siècle que la bourgeoisie marchande allait réussir, par la création d’un marché national, à fusionner tant soit peu les forces de production et que dès lors de véritables états nationaux devenaient à nouveau concevables.

93. Cela m’étonne toujours qu’à partir d’une société aussi désordonnée et primitive que l’Europe médiévale, un système aussi supérieur que le capitalisme moderne ait pu se développer. On aurait plutôt dû s’attendre à ce que la société moderne se soit élevée à partir d’un système civilisé comme le mode de production asiatique ou la société esclavagiste romaine.

Premièrement, et avant tout: malgré les prémices primitives de la société féodale, celle-ci offrait tout de même plus de débouchés à l’innovation technologique que les sociétés esclavagistes. Nous avons vu qu’à la longue, l’esclavage entravait tout progrès des techniques de production. Les Romains connaissaient la puissance de la vapeur et savaient même l’utiliser dans une sorte de turbine (la turbine de Héron au 1er siècle de notre ère). Mais l’esclavage reléguait ces innovations au rang de curiosités plaisantes au lieu d’y voir des techniques pour améliorer la production. La vapeur ne fut pas utilisée par la noblesse romaine pour actionner des machines, mais pour ouvrir ou fermer des portes et augmenter la puissance de jet des fontaines. Donc: dans les appartements et lieux de loisir des aristocrates, les forces de production industrielles; mais dans les champs et les ateliers, les forces de production de l’âge de la pierre tardif et du premier âge du fer. Les paysans et artisans du Moyen-Âge, qui malgré tout, travaillaient toujours en partie pour leur propre compte, étaient beaucoup plus motivés pour inventer et utiliser des nouvelles techniques. Même les serfs, qui vivaient dans une situation très proche de l’esclavage, avaient tout de même suffisamment d’autonomie pour utiliser leurs outils avec plus de soin et d’inventivité que l’ancien esclave. Des méthodes de labour nouvelles, plus complexes et productives virent petit à petit le jour: l’utilisation de chevaux, des attelages plus adaptés, le travail de terres argileuses plus lourdes mais plus fertiles, des systèmes plus complexes de jachères. La société médiévale a eu ses moments de crise avec des terribles famines et des épidémies. Mais si l’on excepte ces malheurs, dans les grandes lignes, la production agricole et la population augmenta. Donc également le surplus agricole. Donc la division du travail…

94. Donc également l’urbanisation…

Parfait. La naissance des villes médiévales, où l’artisanat et le commerce se distinguent de la population rurale, ne fut effectivement possible que grâce à l’accroissement des échanges au niveau des surplus alimentaires. Ceci ne se passa pas bien sûr en un tournemain. Il fallut plusieurs centaines d’années. Mais la direction générale du processus est manifeste.

95. Mais le tout reste, du point de vue politique, une affaire anarchique, sur laquelle les rois ne régnaient que par le nom…

Oui. Mais cette anarchie, avec tous ses défauts, fut finalement un atout remarquable (dialectiquement). Les rois et les empereurs qui régnaient sur un patchwork de petits états, où les villes étaient par-dessus le marché souvent fort indépendantes, ne pouvaient soumettre tout le monde à leurs règles. Même le Comte de Flandre, dont le château était planté au milieu de Gand, n’avait rien à dire à propos de la gestion de la ville. On connaît des cas où des milices et des soldats du comte avaient rattrapé des serfs échappés. Aussitôt, les citoyens de Gand prirent les armes pour sauver les serfs. Les Gantois n’avaient pas oublié qu’eux-mêmes descendaient de serfs qui avaient trouvé leur liberté dans les murs de la ville. Même aux temps des souverains absolus et des premières républiques pré-bourgeoises, le contrôle de la vie matérielle et culturelle était soumis à des conditions. Prenons Spinoza, le citoyen philosophe néerlandais et esprit éclairé du 17ème siècle. Ses travaux critiques étaient une épine dans l’œil de tout souverain, et en particulier pour une minorité de Juifs fanatiques et les sévères gouverneurs calvinistes de Hollande. Sous la pression des calvinistes et des Juifs, son Traité théologico-politique fut retiré du marché. Mais grâce à l’imprimerie, des traductions allemandes et françaises circulaient déjà avant que l’édition originale ne soit détruite. Grâce à l’imprimerie, les anciens souverains, la noblesse et le clergé, ne purent jamais plus dormir sur leurs deux oreilles. Eh bien, l’imprimerie existait déjà depuis longtemps dans les empires asiatiques. Mais ces monarchies très centralisées avaient réussi à soumettre l’imprimerie à des règles strictes ou à l’interdire tout simplement. Dans la vieille Europe féodale, morcelée de la tête aux pieds, aucun souverain ou noble n’avait autant de pouvoir. Grâce à l’anarchie, les nouvelles techniques, nées souvent dans l’artisanat urbain, ne furent pas étouffées, tout au plus entravées: elles purent donc plus facilement se propager.

96. Tu prétends donc que le capitalisme est né de l’anarchie?

Certainement. Dans l’anarchie, grâce à l’anarchie, et malgré l’anarchie…

97. La société européenne médiévale n’avait-elle pas de contradictions structurelles?

Mais si. Tu sais bien que le développement de la société médiévale fut brutalement interrompu par des périodes de guerres, famines, épidémies et révoltes. Qui furent la conséquences d’ailleurs de baisses ou stagnations de la production agricole. Eh bien, comment se déroulaient ces crises?

1. Aussi longtemps que l’économie médiévale fut en grande partie une économie fermée de domaines, l’exploitation de la population travailleuse fut limitée par les besoins limités des seigneurs féodaux. Lorsqu’il y a un grand débit sur le marché, il est complètement inutile d’exiger par exemple des paysans cinquante sacs de blé au lieu de trente. L’exploitation resta donc limitée par les besoins immédiats de la noblesse terrienne et cléricale. Mais, avec l’apparition du marché, des villes et surtout du commerce monétaire, cette limite à l’exploitation disparut. Plus un seigneur exploitait ses paysans, plus il pouvait se permettre d’acheter des biens de luxe venant d’ailleurs. Ainsi, la domination de la noblesse et du clergé commença à peser de plus en plus sur les paysans: la production agricole devint insuffisante, le développement des technologies agricoles fut freiné. La moindre variation climatique, comme au 14ème siècle ( les derniers vignobles anglais disparurent durant ce mini âge glaciaire) conduisait à des famines répétitives.

2. La stagnation et le recul de la production et de la population forcèrent les nobles à entreprendre de plus en plus de guerres entre eux pour augmenter en nombre la main d’œuvre à leur solde. Cela mena à la longue à un conflit de plus de cent ans entre les couronnes anglaise et française: La Guerre de Cent Ans, qui dans les vingt premières années ne fut interrompue que par l’irruption de la peste parmi les populations sous-alimentées.

3. L’augmentation des impôts féodaux conduisit durant la même période à un enchaînement de révoltes paysannes, sous la direction d’une nouvelle classe née du marché: les fermiers libres qui, de simples paysans, étaient parvenus à devenir des propriétaires fonciers, suffisamment formés pour organiser et mener une révolte paysanne nationale. Mais à cause du caractère dispersé de la production agricole et la nécessité d’interrompre la révolte en période de moisson, ces révoltes furent matées par la noblesse: la jacquerie en France dans les années 1350 et la révolte de Watt Tyler en Angleterre à la fin du 14ème siècle.

4. L’essor du commerce et surtout la demande continuelle de la noblesse de produits de luxe stimulèrent le développement de la bourgeoisie marchande, les riches marchands. Ceux-ci deviendront au fil du temps les principaux adversaires politiques de la noblesse.

 

C. LE MODE DE PRODUCTION CAPITALISTE

98. Comment est apparu le capital?

Il est né de l’économie de marché mondial. Le développement du commerce durant le Moyen-Âge conduisit finalement à des contacts commerciaux internationaux. Le commerce avec l’Orient, et les richesses des empires asiatiques, permit le développement des états-cités italiens, où apparurent les premiers rapports véritablement capitalistes entre marchands et salariés. Dans la Venise du 13ème siècle, on comptait déjà 2000 salariés dans les chantiers navals. L’appât du profit, dans les siècles qui suivirent, poussa la bourgeoisie marchande médiévale à prospecter la terre entière. Une politique insatiable vis-à-vis des territoires nouvellement découverts provoqua une arrivée massive de produits en Europe occidentale. Les pratiques commerciales brutales, la renaissance de l’esclavage (principalement aux dépens de la population africaine), le pillage des métaux précieux dans le Nouveau Monde, etc… voilà les véritables forces derrière la naissance du capital: et non le fait que l’un était plus entreprenant ou économe qu’un autre, comme on essaye de nous le faire croire. Comme dit Marx, si l’argent est né avec du sang sur la joue comme une tache de naissance, alors le capital vint au monde dégoulinant de sang et de saleté par tous ses pores.

99. Comment apparurent alors les salariés modernes?

Ce ne furent pas seulement les habitants de ce qu’on appelle aujourd’hui le Tiers-Monde qui furent les dindons de la farce lors du développement du marché mondial. La petite agriculture médiévale déclina graduellement. Quand ce déclin n’était pas provoqué par la confiscation directe des terres par des propriétaires fonciers avides ou les guerres catastrophiques qui ont marqué la fin du Moyen-Âge, il était la conséquence de la concurrence meurtrière de la nouvelle agriculture extensive. À cause du déclin des modes de production médiévaux, une population nombreuse et complètement démunie se retrouva sans emploi, laquelle (à partir de la fin du 15ème siècle) put être mise au travail dans les nouvelles unités de production qui apparaissaient ça et là à côté d’ateliers existants: les manufactures. Dans la manufacture, le patron n’était plus le maître de guilde – artisan, mais le marchand, qui dirigeait non plus des apprentis et compagnons, mais des salariés.

100. En d’autres mots: le capitalisme est donc plus ancien que le Révolution industrielle.

De plus de 300 ans. La Révolution industrielle s’est accomplie, d’une façon générale, dans une société où le mode de production capitaliste existait déjà: où les propriétaires de capital et les salariés vivaient côte à côte. Lis le “Livre des Gueux” de Louis Paul Boon. Boon parle de marchands, qui, à partir de la fin du 15ème siècle, “délocalisaient” leur production à la campagne, pour échapper aux règles des Guildes. Ils rassemblaient là-bas non seulement la production textile de l’artisanat familial, mais de nombreux salariés qui se retrouvèrent de fait rassemblés dans un même espace. Ce fut d’ailleurs l’épanouissement de la manufacture lainière flamande qui poussa la noblesse anglaise à chasser d’innombrables familles paysannes de leurs terres pour y mettre des moutons gardés par des bergers salariés.

101. Mais tu ne peux tout de même pas nier que la Révolution industrielle, avec ses nouvelles et monstrueuses forces de production, a complètement ébranlé la vieille société?

La Révolution industrielle a changé la société, et pas qu’un peu. Dans la période des manufactures, la production était encore fondée sur les mêmes leviers que les anciennes sociétés: l’adresse humaine, la force musculaire des hommes et des animaux, l’eau et le vent. C’est pourquoi la différence de productivité entre le travail artisanal familial et le travail en manufacture n’était pas suffisamment important pour abolir complètement le travail à domicile. Plus fort encore: quand la manufacture supprimait le travail à domicile dans un secteur, dans un autre, la manufacture rappelait à la vie l’ancien artisanat familial en tant qu’entreprise de sous-traitance. La manufacture restait trop dépendante des produits semi-finis, livrés principalement par l’artisanat rural, pour révolutionner l’économie. L’énergie de la vapeur, au cours des 18ème et 19ème siècles sonna le glas de l’ancien artisanat. Contre la machine à vapeur, ni les bêtes ni les hommes, ni le vent ni l’eau n’étaient de taille à lutter.

102. Et les gens qui perdirent leur gagne-pain, devinrent une nouvelle fois des travailleurs salariés?

Tu commences à comprendre. Le capital, dans la lutte sauvage de la concurrence, manifeste une tendance naturelle à se concentrer de plus en plus en un petit nombre de mains. Non seulement les anciens artisans ont dû y passer, mais les capitaux plus modestes furent effacés ou avalés par les grands. Et celui qui se retrouvait sans capital, devait finir par devenir travailleur salarié. Un capitaliste en tue plusieurs autres, dit Marx. Ce processus se déroule encore à présent: les multinationales qui s’entre-dévorent, ou fusionnent volontairement, les luttes de marché et les crises boursières qui effacent de la carte les capitalistes plus faibles, les petits ou moyens propriétaires de capitaux qui tombent au niveau des salariés sans capital. Il s’agit des lois dynamiques fondamentales du capital. Tandis que le commerce mondial, la mobilité internationale du capital et la soif insatiable du profit intensifient les différences entre riches et pauvres, le capitalisme, le capital, avec sa grande extension et ses moyens modernes de communication, suscite un prolétariat de plus en plus nombreux et étendu. Le capitalisme produit ainsi son propre fossoyeur.

103. Ceci est une des contradictions du capitalisme. Mais économiquement, ce système semble assez bien agencé, avec sa technologie qui se renouvelle sans cesse.

Regardons les choses encore une fois de façon dialectique. Les possibilités d’adaptation technologiques du capitalisme sont aussi énormes que les forces de production avec lesquelles il a anéanti les formes antérieures de société. Le renouvellement technologique continu est un avantage énorme du capitalisme. Mais ces possibilités technologiques (indispensables en fait à la modernisation des processus de production afin de contenir la concurrence) ont un revers. Elles sont si puissantes qu’elles finissent par saturer le marché. Les prix de gros s’effondrent alors. Les capitalistes sont obligés de démanteler des moyens de production, c’est à dire, de fermer des entreprises et de mettre les ouvriers sur la rue. Autrement dit, le capital, la plus grand ressort dynamique derrière le développement des forces de production, derrière l’accroissement de la richesse, est à présent devenu le plus grand frein à la production de biens et de services. Et l’histoire nous apprend que lorsque forces de production et rapports de production entrent en opposition, la société a atteint ses limites naturelles. Alors survient une période de grand désordre social. Quelque chose de nouveau doit être mis en place, sous peine de catastrophes humanitaires inégalées qui bouleverseront le système tout entier, et pourraient même mener à terme à la débâcle collective des classes. Les deux grandes crises structurelles du capitalisme au 20ème siècle ont conduit à des massacres sans précédents dans l’histoire. Maintenant, nous sommes empêtrés depuis plus d’un quart de siècle dans une troisième crise, et l’humanité dispose de la technologie pour s’exterminer plusieurs fois en un clin d’œil. La crise du système mondial pourrait bien cette fois-ci déboucher sur la destruction ou du moins sur une régression de la civilisation. C’est le véritable enjeu de la politique aujourd’hui: une nouvelle civilisation, qui utiliserait les réalisations techniques et culturelles d’aujourd’hui pour s’élever à un autre niveau, ou bien la chute collective des capitalistes et des travailleurs: le socialisme ou la barbarie.

104. Le capitalisme a-t-il également des phases de croissance?

Vu historiquement, le mode de production capitaliste et la société bourgeoise qui s’appuie dessus sont passés par trois phases de développement. Premièrement, l’accumulation primitive ou originelle; deuxièmement, le stade de la libre concurrence; troisièmement le stade ultime de l’impérialisme.

105. Commence par le commencement: qu’est-ce que l’accumulation primitive?

L’accumulation primitive est la genèse, l’histoire des premiers pas du capital. Le concept “accumulation primitive” comprend tous les processus qui ont permis l’apparition du capital. Et j’ai déjà nommé les principaux: le pillage des territoires nouvellement découverts à partir de la fin du 15ème siècle; la re-introduction de l’esclavage dans le Nouveau Monde surtout par l’assujettissement des populations d’Afrique; l’expropriation des anciennes terres communales médiévales et des étangs par les grands propriétaires terriens pour en extraire les produits agricoles et minéraux, y élever des moutons pour l’industrie lainière et y faire de la pisciculture, (En Angleterre, ces expropriations étaient devenues légales par le Enclosure Act qui extorqua aux populations originales les anciens commons -les terres communales); les pratiques commerciales malhonnêtes en Inde et autres forfaits.

Une chose est remarquable: tous ces processus sont des processus non-capitalistes. Ils ne reposent pas sur l’exploitation du travail salarié. Ils produisirent l’accumulation initiale de richesse qui fut graduellement investie en tant que capital dans les nouvelles manufactures, les premières entreprises véritablement capitalistes. L’accumulation primitive est le prélude non-capitaliste au capitalisme.

106. La manufacture est donc la forme typiquement capitaliste de l’accumulation primitive?

Je dirais plutôt: la combinaison de la manufacture et des formes pré-capitalistes d’entreprise. Nous avons déjà dit qu’à l’époque des manufactures il n’y eut pas un changement radical de l’économie. La manufacture coexistait encore avec le travail familial, même de type féodal, où les guildes avaient encore tout à dire. Jusqu’au 19ème siècle, le nombre de gens vivant à la campagne était encore partout beaucoup plus important que le nombre de gens vivant en ville. Mais le développement du commerce avait mené à l’apparition d’une classe de petits fermiers pour qui l’agriculture était accessoire tandis que le travail à domicile pour des marchands itinérants devenait la tâche principale. Ces prolétaires ruraux étaient avec un pied encore dans le Moyen-Âge et l’autre dans la société bourgeoise moderne. Ils formaient alors en fait la majorité du prolétariat vis-à-vis des ouvriers complètement démunis des manufactures. Pour ainsi dire: les paysans du Moyen-Âge ne sont pas tous devenus du jour au lendemain des ouvriers industriels; le démantèlement de la campagne médiévale est un calvaire qui a duré plusieurs siècles, avec quelques interruptions.

107.Et sur le plan politique? Nous voyons, durant la même période que tu appelles l’époque de l’accumulation primitive, apparaître les souverains absolus: Charles Quint, François Ier, Henry VIII… Ce n’étaient tout de même plus de simples chefs de guerre qui ne régnaient parfois que sur leur propre domaine de la couronne, les terres autour de leur château? L’absolutisme était-il déjà une première forme d’un état bourgeois ou une nouvelle forme de féodalisme?

Posons la question autrement. Quelle était la classe dominante sous l’absolutisme: la noblesse ou la bourgeoisie marchande (parmi laquelle se trouvaient déjà les premiers capitalistes, les manufacturiers)? Cette question est actuellement encore débattue entre historiens. Prenons comme point de départ ce sur quoi la plupart sont d’accord. Le développement des contacts commerciaux, stimulés par l’arrivée de richesses venues des territoires d’outre-mer, a conduit lentement mais sûrement vers un marché national. Ce marché national était une condition économique pour la naissance de l’état national souverain. En ce sens, l’apparition d’une société bourgeoise fut une condition de l’absolutisme. Qu’il existe une relation entre les sociétés pré-bourgeoises et l’absolutisme n’est nié par personne. Immanuel Wallerstein par exemple, dans son “Modern World System” s’appuie carrément sur cette relation. Mais il commet selon moi une erreur capitale: il confond implicitement cette relation politico-économique avec la domination de la bourgeoisie. Autrement dit: lorsqu’on lit Wallerstein, on a l’impression que sous l’absolutisme occidental régnait déjà politiquement la bourgeoisie.

108. Et d’après toi ce n’est pas vrai…

Contrairement à l’imprécision relative avec laquelle Wallerstein traite cette question, Perry Anderson dans son “Lineages of the Absolutist State“, rassemble, selon moi, quelques solides arguments comme quoi la classe dominante était en fait encore et toujours la noblesse. Dans l’Orient primitif au-delà de la Prusse, c’est manifeste: là le féodalisme s’est renforcé via l’absolutisme. Ce fut même un moyen d’introduire le servage là où il n’existait que peu ou pas encore, ou plus du tout: la Prusse, l’Europe de l’Est, la Russie. Mais en Occident, où l’on entendait déjà les premiers vagissements du capitalisme, les choses étaient plus compliquées. Ici, à cause de l’ampleur du commerce et la nécessité qui en découle de tirer toujours plus d’argent du fermage, les paysans étaient devenus pour la plupart des producteurs libres. En Angleterre, le servage avait disparu vers la fin du 14ème siècle. Durant les guerres qui annoncèrent la fin du Moyen-Âge, la noblesse féodale classique terrienne s’était en bonne partie entre-massacrée et pour le reste elle était supplantée à la tête des armées par les nouveaux mercenaires. En bref: les structures féodales furent fortement fragilisées par la crise structurale du féodalisme. Les souverains ne régnaient plus seulement via le cadre de la noblesse, ils faisaient de plus en plus usage de fonctionnaires bourgeois. Le déclin des anciens rapports de dépendance signifiait évidemment une menace pour le pouvoir de la noblesse. C’est pourquoi le pouvoir localement perdu de la noblesse se réorganisa au plan national, sous la forme de l’absolutisme. L’absolutisme est simplement une renaissance de la noblesse en tant que classe régnante (jadis sur une région) au niveau d’un état national. Une compensation pour le pouvoir perdu localement. L’absolutisme est bien la synthèse de la bourgeoisie et du féodalisme, mais c’est le féodalisme qui aura le dernier mot. Ceci me semble l’approche la plus scientifique de la question.

109. Mais l’on voit déjà malgré tout à cette époque les premières révolutions bourgeoises: les Pays-Bas au 16ème siècle, l’Angleterre dans les années 1642-1660…

Au début, tout le monde était content de la solution absolutiste. Les nobles étaient soulagés d’avoir encore leur tête et leurs terres et les bourgeois-marchands voyaient dans un souverain fort un contrepoids à l’arbitraire des puissants locaux. Mais tous deux en sortirent finalement floués. Balançant habilement entre les deux classes, les souverains absolus devinrent des potentats sans vergogne, qui d’une part contraignirent la noblesse à une soumission humiliante, et d’autre part pressurèrent la bourgeoisie pour se payer leur luxe scandaleux et leurs perpétuelles guerres dynastiques. La bourgeoisie en eut finalement assez des souverains. En premier, les Pays-Bas calvinistes s’arrachèrent à la couronne d’Espagne. Un siècle plus tard, en 1649, les bourgeois puritains anglais (également des calvinistes), après une terrible guerre civile de 7 ans, traînèrent Charles Ier sur l’échafaud. Les guerres appelées “de religion” des 16ème et 17ème siècles n’étaient rien d’autre qu’une première forme de guerre civile révolutionnaire entre l’absolutisme féodal et la nouvelle société bourgeoise. En Hollande, cela déboucha sur la fondation de la République des Pays-Bas. En Angleterre, la révolution du 17ème siècle déboucha sur un compromis entre bourgeoisie et noblesse embourgeoisée: d’abord la Restauration de Charles II en 1660, puis la Glorious Revolution de 1689.

110. Et voilà pour la période d’accumulation primitive. Maintenant la libre concurrence…

Le deuxième stade se confond en grande partie avec la Révolution Industrielle. Disons, pour l’Angleterre, de la deuxième moitié du 18ème siècle jusqu’à la fin du 19ème siècle. La période de la libre concurrence annonce l’âge adulte de la société bourgeoise. Durant cette période, la bourgeoisie se hisse jusqu’au poste de classe dominante. En France, la bourgeoisie marchande provoque la Grande Révolution de 1789-1815. En Angleterre les puissants pistons à vapeur des nouvelles machines tirent la société vers sa configuration industrielle moderne. En même temps que les anciennes barrières commerciales, les capitalistes anéantissent les derniers obstacles politiques à leur pouvoir et leur enrichissement. En 1831, les industriels conquièrent, au moyen du Reform Bill, la réforme du droit de vote, leur part de pouvoir: dès lors, la bourgeoisie dominera l’Angleterre. Sur le continent, la bourgeoisie libérale industrielle essaye de conquérir le pouvoir politique via les révolutions des barricades de 1830 et 1848. Mais son désarroi devant une force nouvelle, les mouvements ouvriers organisés, la fait fuir, là, dans les bras de vieilles dynasties (dans les duchés allemands), ici, dans les bras de régimes brutaux républicains de droite (la France), dont l’impuissance sera finalement sanctionnée par le coup d’état de Louis Bonaparte, le futur Napoléon III. La politique étrangère de la bourgeoisie est en grande partie dominée par ce qu’on appelle “la diplomatie de la canonnière”. Dans les années 1830-1840 la marine britannique a bombardé intensivement les côtes de la Chine pour pouvoir, au nom du libre commerce, continuer à inonder l’Empire Céleste d’opium et les soldats britanniques coupaient les mains des tisserands indiens pour assurer la prépondérance de l’industrie textile anglaise. La reine Victoria règne, mais la “Chamber of Commerce” dispose. Dans les années 1850 le Japon fut “ouvert” sous la menace de l’artillerie de la marine américaine. En 1870-71, l’Italie et l’Allemagne se sont unifiées pour devenir des états nationaux bourgeois.

111. Avant que tu ne m’expliques comment l’impérialisme, le troisième stade, est né, pourrais-tu me décrire en une phrase de quoi il s’agit?

L’impérialisme est la politique internationale du capital financier. C’est le stade le plus évolué et le dernier du capitalisme. Tout comme l’empire esclavagiste romain sous les empereurs fut le stade le plus évolué et le dernier du mode de production esclavagiste.

112. L’impérialisme est donc comparable à la globalisation?

La globalisation est un concept vague et confus, inventé par des gens qui n’ont pas bien compris l’histoire du capitalisme. L’économie capitaliste a toujours été une économie globale, mondiale. Je dirais même plus: le capitalisme n’a pas fait apparaître le marché mondial, il est lui-même né de l’économie internationale du Moyen-Âge tardif. Le capitalisme est plutôt un produit que la cause de la globalisation. Les marxistes se diront cependant anti-globalistes, parce que c’est à présent devenu un terme reconnu désignant un mouvement mondial. Les anti-globalistes (tous courants confondus) réagissent aux situations intolérables qui règnent en ce dernier stade du capitalisme, l’impérialisme. Les anti-globalistes sont donc en réalité des anti-impérialistes. Ce serait une dénomination plus précise pour leur mouvement. C’est vrai que la circulation internationale du capital est à notre époque plus rapide et se passe à plus grande échelle. C’est vrai aussi qu’au cours des derniers trente ans, des régions jusque là presque entièrement rurales se sont industrialisées, et sont même devenues des grandes puissances industrielles. En ce sens, on pourrait parler de la globalisation comme d’un nouveau stade dans le développement du capitalisme. Mais ce n’est pas un stade d’évolution qualitative dans l’histoire universelle, comme l’étaient l’accumulation primitive, la libre concurrence et l’impérialisme. Tout le développement économique et politique de cette “ère de globalisation” se joue encore et toujours dans le cadre de l’impérialisme. Simplement, les processus caractéristiques de l’impérialisme, tels que décrits par Lénine, ont plus d’ampleur et se déroulent à un rythme manifestement plus soutenu.

113. Comment est né l’impérialisme?

Il est né directement de la libre concurrence et des crises de surproduction typiques du 19ème siècle. Approchons le problème de façon dialectique. La libre concurrence signifie libre accès au marché à tous ceux qui ont du capital. Concurrence signifie lutte entre capitalistes pour la conquête du marché. Des nouvelles techniques de production doivent être introduites pour produire des marchandises et services meilleur marché. Et comme on l’a dit: dans la concurrence, un capitaliste peut en tuer plusieurs autres. Lorsque le marché est saturé, c’est à dire, lorsque les travailleurs ne parviennent finalement plus à racheter ce qu’ils ont eux-mêmes produit, le marché s’effondre. Alors se resserre la lutte entre concurrents pour la domination du marché. Le capital est concentré en un nombre de plus en plus petit de mains. Jusqu’à ce que le marché soit dominé par une poignée d’entreprises gigantesques, les monopoles. Ainsi, le capitalisme monopoliste apparaît comme l’antithèse de la libre concurrence. La concentration du capital (une loi fondamentale de la dynamique du capitalisme) est la cause principale de l’impérialisme.

114. Quelles sont les caractéristiques de l’impérialisme?

Je suis le même schéma que Lénine dans son traité fondamental “L’impérialisme comme stade suprême du capitalisme” (1916)

1. La production se concentre en monopoles. Ceci s’est surtout produit dans la deuxième moitié du 19ème siècle.

2. Les grandes banques (les Fuggers, les Médicis, les Rothschilds, les Goulds) devenues riches durant le Moyen-Âge tardif par les prêts d’état aux souverains dépensiers, devaient, après les révolutions démocratiques bourgeoises, soit disparaître, soit partager le pouvoir politique avec le reste de la bourgeoisie. Les banques jouaient à nouveau le rôle de médiateurs discrets entre les entreprises, les petits et grands financiers. Mais ici aussi, suivant les mêmes lois (destruction du concurrent, fusion et reprise), se produit une concentration du capital. Ainsi sont nés, vers la fin du 19ème siècle, des géants financiers qui régentaient la circulation monétaire de nations entières (les Morgans, les Carnegies, les Harrimans aux USA; le Crédit Lyonnais et le Comptoir national en France; la Deutsche Bank en Allemagne)

3. Comme le capital bancaire s’investissait de plus en plus dans des entreprises, ou rachetait des entreprises en faillite pour les reprendre, et vice-versa, comme de plus en plus d’industriels s’intéressaient à la spéculation bancaire, capital bancaire et capital industriel fusionnèrent. Ainsi est apparu, à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème siècle le capital financier.

4. La libre concurrence se limite encore en grande partie à la circulation internationale des marchandises. A cause de l’essor du capitalisme et l’accumulation constante de capital dans les pays les plus développés, il se produisit pour ainsi dire, un “débordement” de capital. Le capital aussi était de plus en plus exporté. Autrement dit, alors que l’ancien capitalisme se caractérisait par l’exportation de marchandises, pour l’impérialisme, c’est l’exportation de capital, l’internationalisation de l’investissement qui le caractérise: les premières vraies multinationales apparaissent.

5. Les monopoles ne se partagent pas uniquement le marché national. Apparaissent des cartels et trusts internationaux qui se partagent entre eux la production et la vente sur le marché mondial. Des fusions et des reprises ont lieu à l’échelle mondiale. Les multinationales se concentrent en super-multinationales.

6. ­à cause de l’essor de la production et de l’exportation de capital, le processus de colonisation s’accélère: les grandes puissances se partagent entre elles des continents entiers (l’Afrique par exemple).

115. Et ces développements ont bien sûr eu des conséquences importantes pour la politique mondiale.

En effet. À l’époque où les pays occidentaux étaient surtout à la recherche de marchés et de partenaires commerciaux, les guerres se limitaient surtout à la conquête de comptoirs commerciaux et le maintien de certains équilibres stratégiques. Les guerres de l’opium dans les années 1839-1840, par exemple, n’eut pas comme conséquence que la Chine entière fut foulée aux pieds par l’Occident. Malgré leur supériorité militaire spectaculaire, les Britanniques se contentèrent du rattachement de l’île de Hong-Kong, pour en faire un simple comptoir commercial. Au début du 20ème siècle, les cartes avaient changé. L’impérialisme, maintenant, exigeait que toute la politique chinoise se plie à ses quatre volontés. La révolte anti-impérialiste de la “société des poings de l’harmonie et de la justice” (la révolte des boxers) en 1901 provoqua une coalition immédiate et à grande échelle de l’Allemagne, du Japon, de la Grande-Bretagne, des USA, etc, qui asservit ouvertement et par les armes l’empire chinois à l’Occident. La Chine passa de l’état de partenaire commercial exploité à celui de quasi colonie.

116. Et les conflits entre les grandes puissances?

Ils sont passés des guerres dynastiques à propos de territoires-débouchés en guerres de franc pillage et combats pour la puissance mondiale. Le siècle de l’impérialisme est également le siècle de deux guerres mondiales.

117. Penses-tu qu’il pourrait y avoir bientôt une troisième guerre mondiale?

Si le capitalisme continue à exister, des conflits mondiaux entre grandes puissances sont inévitables. Mais je ne crois pas à une vraie guerre mondiale dans les prochaines années.

118. Pourquoi pas ?

Une guerre mondiale exige l’investissement de tous les moyens et de toute la population de plusieurs pays développés, grands ou petits. Concrètement: pour mener une guerre mondiale, les nations capitalistes développées doivent être en état de réduire le niveau de vie des travailleurs au minimum vital. Cela ne serait possible qu’en démantelant le mouvement ouvrier, en l’assujettissant, et si possible, en l’anéantissant (comme l’a fait le fascisme dans les années 30). Mais le mouvement ouvrier moderne n’est pas si facile à abattre et assujettir. En fait, la politique de crise de la bourgeoisie dans les années 70 aurait déjà dû conduire à une baisse totale du niveau de vie de tous les ouvriers occidentaux. Mais ça n’a pas marché grâce à la puissante résistance du mouvement ouvrier. Même la collaboration des dirigeants ouvriers avec les régimes de droite n’a pas réussi à museler complètement les travailleurs. Les attaques des capitalistes et de leurs gouvernements sur le niveau de vie des travailleurs, ces derniers 20 ans, a rendu la vie plus dure et plus précaire. Mais d’une défaite totale comparable à celle contre le fascisme entre les deux guerres mondiales, il n’en est pas encore question.

119. L’effondrement du stalinisme ne fut-il pas une défaite considérable? Je veux dire: je sais que vous avez toujours été les ennemis du stalinisme. Et la plupart des travailleurs en Occident ne se sentaient pas vraiment prêts à faire la queue pour du pain ou de la viande et de vérifier chaque fois qu’on a envie de parler si la table n’est pas truffée de micros. Et pourtant, il ne m’a pas échappé que la déconfiture du stalinisme dans les années 90 a découragé pas mal de gens de gauche.

D’accord. Même si les événements de 1989-1991 n’ont pas signifié la déconfiture du socialisme, mais celle du stalinisme, les révolutions démocratiques dans le bloc de l’Est ont abouti à la victoire du capitalisme. La presse de droite écrivait à l’époque que “le socialisme est le chemin le plus long du capitalisme au capitalisme”, que “la fin de l’histoire approchait.” L’effondrement du stalinisme et la confusion dans les rangs de la gauche qui s’ensuivit, fut une défaite idéologique. En bref: les esprits des travailleurs socialistes étaient bel et bien déconcertés, mais leurs organisations sont restées intactes. Et ils l’ont aussitôt fait sentir aux gouvernements occidentaux: dans les vagues de grèves des années 90, qui appartiennent aux plus importantes de l’histoire sociale du prolétariat moderne. Les actions contre le Plan Global du gouvernement De Haene en novembre 93 ne se comparaient déjà plus dans la presse à celles des années 60-70, mais avec la grève quasi-révolutionnaire de 1936. La vague de grèves en France à la fin de 1995 contre le plan Juppé, scella directement le sort de ce gouvernement de centre-droit. Le premier gouvernement Berlusconi fut après quelques mois forcé de se retirer par un mouvement de masse où s’impliquèrent toutes les couches de la classe ouvrière italienne, jusqu’aux pensionnés!

120. OK. Les ouvriers ne se sont pas laissés faire. Mais je ne me souviens tout de même d’aucune vraie grève au contenu radicalement révolutionnaire dans les années 90, comme dans les années 60. Le Plan Global a été installé, morceau par morceau. Le niveau de vie et la sécurité d’emploi ne sont pas vraiment en progrès, pour beaucoup de gens. Le taux de syndicalisation parmi les ouvriers français, tes enfants chéris apparemment, baisse dangereusement. Les régimes renforcent partout leur emprise sur la population. Des villes entières, à l’occasion de manifestations, sont transformées en camps retranchés. L’extrême droite est en progrès et on n’a pas l’impression qu’elle va disparaître d’elle-même. La presse commence à attaquer ouvertement le mouvement ouvrier: après la scandaleuse campagne d’intox contre Roberto d’Orazio et ses partisans dans la presse wallonne, la presse nationale tout entière attaque aujourd’hui le droit de grève; d’abord dans le secteur public, ensuite ce sera le tour du secteur privé. Le tribunal condamne depuis des années déjà les piquets de grève à des astreintes. Les partis sociaux-démocrates ( après avoir épuré leurs rangs des opposants de gauche dans les années 80 et 90) commencent ouvertement à prendre leurs distances vis-à-vis du passé de leurs travailleurs. On aurait plutôt l’impression que Tony Blair a été à l’école de la CIA et non à l’Institut de formation du Labour Party. La large base électorale de l’extrême droite est passive, pas vraiment prête à l’action, mais elle existe et semble assez stable. Même une défaite électorale sévère ne rejettera plus les fascistes dans les catacombes, tout au plus elle ébranlera leur base. J’admire ton optimisme, mais je vois l’avenir dans des couleurs moins roses.

Tu as raison de ne pas devenir trop optimiste à la moindre apparition de mouvements de gauche dans la société. Les marxistes n’ont d’ailleurs jamais décrit ces dernières années comme étant unilatéralement de gauche ou de droite. Les deux tendances sont présentes dans la société. Et c’est normal. Aucune période d’agitation sociale n’a jamais été une situation unilatéralement de droite ou de gauche. Les années 60 non plus. On ne le sait peut-être pas suffisamment, mais à la fin de la grève générale de mai 68 (qui ne fut pas uniquement une action étudiante, mais un mouvement de lutte révolutionnaire de 12 millions d’ouvriers et de jeunes français) plus d’un million de types de droite et d’extrême droite ont défilé dans les rues de Paris. En Belgique, le VMO, la milice fasciste de la branche la plus radicale du mouvement flamand fut particulièrement active à la même époque. Les périodes d’agitation sociale et politique sont toujours des périodes de polarisation: le face-à-face hostile des extrêmes et la fuite massive loin du centre politique. L’économie déséquilibrée, la trahison de la direction social-démocrate et la confusion après l’effondrement du bloc de l’Est ont donné les coudées franches aux tendances droitières dans la société. Mais ces dernières années, nous voyons que la gauche également est en train de se réarmer: le mouvement contre la globalisation n’est plus un mouvement qui s’occupe d’une problématique limitée; c’est en train de devenir un véritable mouvement qui remet en question le capitalisme entier.

121. Où reste donc le parti de masse qui rassemblera les forces de la gauche?

C’est pour le moment le grand handicap de la gauche. Le virage à droite et l’embourgeoisement de la social-démocratie a laissé les ouvriers et les jeunes sans base politique. Les directions syndicales (tout aussi vendues) ne sont pas prêtes à se mouiller pour appeler à la vie un nouveau parti socialiste combatif. Parce que la social-démocratie, dans les années 90, n’a pas non plus été prête à entamer la lutte de façon sérieuse contre l’extrême-droite, nous l’avons fait nous-mêmes: avec le peuple que nous étions. Cela ne pouvait pas conduire à l’éradication complète du fascisme, nous le savions dès le début. Seule une mobilisation de masse des syndicats aurait pu y parvenir. Mais avec nos Blokbusters, nous sommes quand même devenus un concept bien connu chez les plus anciens, et une véritable tradition de lutte chez les jeunes. Nous nous trouvons à présent devant un défi similaire: le LSP-MAS ne mettra pas directement à genoux le capitalisme; il restera durant les premières années un parti de cadres comptant quelques centaines de membres. Mais ces quelques centaines formeront la base d’un parti de masse à organiser dans le futur. Nous nous sommes d’abord adressés aux jeunes. Et partout en Europe ils ont répondu à notre appel: dans la lutte contre le fascisme et plus tard dans le mouvement anti-globalisation. Maintenant nous nous adressons aussi à toi pour que tu deviennes membre ou nous apportes ton soutien sous l’une ou l’autre forme.

122. Regarde. Je trouve tout ça très sympathique et je me retrouve certainement dans certaines de vos idées. Mais pourquoi serais-je le premier à me lier à un parti qui dans le futur sera peut-être bien la force de gauche la plus importante en Belgique et en Europe?

C’est très sain que tu sois aussi critique. Nous n’avons que faire de robots staliniens qui ne réagissent que sur ordre et avalent tout sans réfléchir. (Celui qui a peur de ses propres dirigeants aura également peur de l’ennemi de classe). Mais tu pourrais te poser la question autrement: “Si pas moi, alors qui? Si pas maintenant, alors quand?” Regarde, le socialisme est une affaire sérieuse et tu peux voir à l’implication de nos membres qu’ils prennent très au sérieux leurs idées et leur engagement. Mais tu ne les vois pas déambuler avec une longue figure, comme chez la plupart des autres groupes d’extrême-gauche, dont pas mal de membres ne sont là que pour se masturber intellectuellement et œuvrer à la Grande Cause. Il n’est pas interdit de rire. Chez nous, les gens rompent avec leur routine quotidienne, ennuyeuse et mortifère. Nos jeunes sont des jeunes, vigoureux dans leur enthousiasme indompté et nous leur laissons donner libre cours à leur créativité. C’est ainsi d’ailleurs qu’ils se développent le plus vite. Nos ouvriers ne sont pas des paumés ramassés en rue et lavés du cerveau, mais des hommes qui participent activement aux discussions et qui forment nos étudiants et nos jeunes à la pratique du travail politique et syndical dans le milieu ouvrier. Chez nous, ce n’est pas un problème qu’un postier soit président, que des jeunes de 18 ans siègent à notre direction nationale et il devrait logiquement en être ainsi dans tout parti qui se dit parti des travailleurs et des jeunes. Soit, pour aller à l’essentiel: être membre d’une organisation révolutionnaire ne peut être qu’enrichissant. Pour toi aussi. En outre, l’histoire nous montre que, lorsque la société entière est saisie d’une agitation révolutionnaire (ce qui à notre époque est tôt ou tard inévitable), des petits partis de cadres se transforment en quelques semaines en partis de masse. Les bolcheviks, en 1917, passèrent en quelques semaines de quelques dizaines de milliers (c’était très peu pour l’immense Russie) à plusieurs centaines de mille. Le POUM (le Parti des travailleurs pour un Marxisme unifié) dans l’Espagne des années 30, passa durant l’année 1936 d’un groupuscule de quelques centaines de membres à un mouvement de masse de plus de trente mille membres.

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