V. La question nationale à Bruxelles

V. La question nationale à Bruxelles

Bruxelles n’est pas à voir séparément de la problématique de la question nationale en Belgique. Il s’agit plutôt d’un point de cristallisation pour les contradictions communautaires dont les conséquences se répercutent profondément et façon très concrètes dans la vie quotidienne des habitants de Bruxelles et de sa périphérie. Il est donc impossible de regarder l’histoire de Bruxelles (le développement des relations entre les différentes communautés, la lutte linguistique, etc…) sans régulièrement revenir aux développements nationaux.

Un grand problème pour qui veut étudier l’histoire de cette ville est d’ailleurs aussi le fait que la question linguistique y est déjà, et depuis longtemps, une pomme de discorde et que Bruxelles est instrumentalisé par les francophones tout comme par le mouvement flamand. En conséquence, chaque étude est presque inévitablement partisane et bien des travaux tentent de démontrer des choses complètement opposées. Chaque source, chaque chiffre doit donc être lu avec grande prudence.

Nous ne voulons pas ici livrer une histoire complète de la question linguistique à Bruxelles, mais bien essayer d’en esquisser les grandes lignes pour relever les différentes et nombreuses sensibilités avec lesquelles tenir compte pour élaborer un programme pour Bruxelles.

Vis-à-vis de la question nationale, les marxistes ont toujours développé un programme pour le mouvement ouvrier, celui de la démocratie la plus complète possible pour atteindre l’unité entre tous les travailleurs, quelle que soit leur origine ou leur langue. Nous défendons les droits linguistiques de chacun et nous nous opposons à chaque moyen coercitif d’imposer une langue, que cela soit le néerlandais ou le français. Nous nous opposons également à la politique de séparation menée aujourd’hui à Bruxelles et dans la périphérie. Les intérêts d’un travailleur ou d’un employé francophone à Bruxelles ou dans la périphérie ne sont absolument pas les mêmes que ceux d’un entrepreneur, même s’ils parlent la même langue. Qu’est ce qu’un chômeur francophone bruxellois a en commun avec le riche propriétaire francophone d’une grande villa dans une des communes à facilités ? Là où les patrons ont besoin, malgré leur langue, de diviser – le plus et le mieux – la classe ouvrière, les travailleurs ont besoin d’unité pour assurer les acquis du mouvement ouvrier comme les services publics, la sécurité sociale, des salaires et des conditions de travail convenables, etc.

N’oublions pas qu’en dernière instance, l’ensemble des partis bourgeois des deux côtés de la frontière linguistique défendent et appliquent fondamentalement la même politique. C’est justement leur unanimité absolue sur les questions socio-économiques qui fait qu’ils se profilent finalement tous sur la question nationale. Malgré toute la rancoeur qui s’est développée dans les différentes communautés au cours de l’histoire, la seule issue est la lutte en commun pour plus de démocratie et de moyens pour manier la réalité linguistique à Bruxelles et ainsi assurer que chacun dispose des droits linguistiques. Cela ne peut se faire sans obtenir plus de moyens pour des revendications essentielles telle que d’avoir un travail et des services dans sa propre langue, ce qui est limpide au regard des difficultés pour trouver assez de personnel bilingue pour les hôpitaux et les services de police. Ce n’est d’ailleurs pas une coïncidence si ces deux services combinent de mauvaises conditions de travail avec de bas salaires.

1. L’histoire de l’utilisation des langues à Bruxelles avant 1830

Bruxelles est historiquement une ville flamande, une des quatre « capitales» (Bruxelles, Louvain, Anvers et Hertogenbosch) du duché de brabant qui s’étendait jadis sur une région principalement néerlandophone. D’ailleurs, à l’opposé du comté de Flandre, en cette période sous tutelle française et où le français était utilisé comme langue administrative, à Bruxelles la langue administrative a été fort longtemps le néérlandais, à l’exception de l’un ou l’autre texte en français (les archives bruxelloises le démontrent). Jusqu’à l’occupation française (qui commença en 1793), on peut supposer qu’il y avait à Bruxelles comme en Flandre et en Wallonie une frontière linguistique avant tout sociale. Au Moyen Age, en effet, le français était la langue de la Cour, non seulement en France, mais aussi dans plusieurs pays européens, entre autres en Angleterre. La grande majorité de la population s’exprimait, elle, en différents dialectes flamands ou wallons. Alors que la formation des nations dans les autres pays a conduit au rejet du français, cela n’a pas été le cas en Belgique. La bourgeoisie qui s’est développée s’est servie, tout comme l’aristocratie, du français et a de plus en plus commencé à imposer cette langue comme unique langue véhiculaire.

En Wallonie, ce processus s’est développé presque automatiquement et sans résistance. La bourgeoisie y avait établi une industrie fortement développée, ce qui a immédiatement clarifié les avantages d’une langue unifiée (et plus particulièrement le français au vu des débouchés importants dont l’industrie pouvait disposer en France) contre l’usage des différents dialectes locaux wallons. A Bruxelles, pour des raisons sur lesquelles nous reviendrons plus tard dans ce texte, ce processus s’est développé plus difficilement tandis qu’il avait à peine commencé en Flandre.

Comme les parties de ce texte sur l’histoire de Belgique l’ont illustré, le facteur clé dans la non-francisation de la Flandre a été l’arriération économique de la région et le manque d’investissements dans l’industrie. De petits fermiers n’avaient aucunement besoin d’apprendre une autre langue, au contraire de travailleurs forcés de vendre leur force de travail dans des conditions économiques spécifiques. L’acceptation d’une nouvelle langue ne dit finalement pas grand-chose sur la langue en elle-même. Aujourd’hui, la montée irrésistible de l’utilisation de la langue anglaise n’est pas due aux qualités intrinsèques de cette langue, mais bien à la position dominante des Etats-Unis qui imposent de ce fait leur langue sur le marché international et donc au monde entier.

En 1793-1794, Bruxelles et le reste des Pays-Bas autrichiens ont été annexés par la République Française. Les institutions de l’Ancien Régime ont donc été abolies et remplacées par un nouveau système. La bourgeoisie française aspirait à une région unilingue aussi vaste que possible qui créerait ainsi les meilleures conditions pour développer les moyens de production. Ce processus est remarquable dans tous les pays où la bourgeoisie a voulu établir un Etat-nation : la langue de l’élite dirigeante est imposée progressivement comme langue véhiculaire pour généralement se développer comme langue maternelle et repousser finalement totalement les vieux dialectes locaux. Peu de bourgeoisies ont pu vivre avec l’idée d’un Etat multilingue, l’exception la plus connue étant la Suisse.

Sous le régime français, aucune place n’a été laissée au néerlandais et, entre 1793 et 1815, une politique active de francisation a été menée. Au début, dans leurs rapports avec les autorités, les Bruxellois ont eu le choix entre le néerlandais et le français. Mais le régime français a à la longue imposé le français comme unique langue officielle. Que cela ait méné au mécontentement est indiqué par la réquête des artisans bruxellois au roi des Pays-Bas (souverain de nos régions de 1815 à 1830) qui demande à rétablir les droits linguistique du néerlandais dans la capitale. Mais ce sont surtout les classes sociales les plus basses qui ont continué à utiliser le flamand, même après la formation de l’Etat unilingue de Belgique. Ces dernières ont continué à utiliser le flamand dans la vie de tous les jours jusqu’au moment où l’enseignement génénal leur est devenu accessible, mais elles étaient de toute façon exclues de la vie culturelle et sociale francophone.

Après la victoire sur la France, les grandes puissances de ce temps ont voulu endiguer le danger français par la création d’un Etat tampon. Le Royaume Uni des Pays-Bas a été établi et élargi : pour la première fois depuis 1585, les Pays-Bas du nord et du sud étaient unifiés. Le nouvel Etat comprenait alors presque l’ensemble du Benelux actuel avec à sa tête Guillaume Ier d’Orange. Avant tout intéressé par les bassins industriels du sud, il a offert à la bourgeoisie industrielle des fonds énormes et un soutien sans faille. De futurs géants industriels comme John Cockerill ont eu, avec le soutien de Guillaume Ier, la possibilité de s’établir et de se développer sans restriction. La bourgeoisie belge francophone est ainsi très rapidement devenue aussi orangiste qu’elle était précédemment napoléonienne. Cependant, une discorde a éclaté avec la bourgeoisie francophone sur sa politique linguistique.

Guillaume Ier avait prudemment accordé de nouveaux droits au néerlandais dans les provinces flamandes pour l’état civil et la justice. Dans ces provinces, le français et le néerlandais étaient tous deux reconnus alors que seul le français l’était en Wallonie. Dès 1819, le néerlandais a néanmoins été reconnu langue officielle des provinces de Flandre-Occidentale et Orientale, d’Anvers et du Limbourg. En 1822 ont suivi les arrondissements de Bruxelles et de Louvain. Cela a mené à des protestations de grande ampleur de la part des couches moyennes francisées qui se sentaient attaquées dans leurs privilèges et avaient peur de perdre leur position. Ces couches ont obtenu le soutien de l’église catholique qui voyait dans le néerlandais un moyen d’introduire le calvinisme diabolique.

La création de la Belgique débuta par une révolte populaire contre la misère, la faim, les impôts élevés,… . Mais cette insurrection a par la suite été récupérée par la bourgeoisie comme un « mouvement contre l’occupant hollandais ». La bourgeoisie francophone a saisi là sa chance de mettre sur pied un Etat unilingue. Mais alors que la francisation s’est poursuivie en Wallonie en atteignant constamment plus de couches de la population, en Flandre et à Bruxelles une « frontière linguistique sociale » a continué d’exister. En 1842, une étude faite sur base du recensement linguistique a indiqué que dans les quartiers riches vivaient 20 % de la population, 40 % des électeurs et seulement 10 % des néerlandophones. Par contre, dans les quartiers pauvres, le quartier des Marolles exclu, vivaient 50 % de la population, 80 % des néccesiteux et 60 % des néerlandophones. Peu à peu, le français s’est toutefois imposé comme langue écrite.

2. Flux migratoires dans la capitale

En 1830, Bruxelles comptait 100.000 habitants, et 150.000 une génération à peine plus tard. A la fin du XIX siècle, la capitale comprenait déjà 600.000 habitants. Une telle explosion de la population a eu bien entendu des conséquences sur les relations linguistiques. Dans une première période, ce sont surtout les travailleurs wallons qui se sont établi à Bruxelles, surtout dans les Marolles où on retrouve encore aujourd’hui différents noms de lieux qui comprennent le terme « wallin » (à connotation péjorative à l’origine). Le mildiou de 1845 et la mauvaise récolte de seigle un an plus tard en Flandre ont mené à une pénurie de vivres qui a donné le coup de grâce à l’industrie flamande du textile, déjà affaiblie. Un exode rural massif a commencé et beaucoup de Flamands se sont rendus à Bruxelles. Mais ces derniers n’étaient pas systématiquement francisés tandis que sur le plan politique et culturel, ils ne représentaient aucun poids, tout autant que leurs collègues wallons d’ailleurs.

Un grand nombre d’étrangers se sont aussi établi à Bruxelles. En 1846, 45 % des habitants n’étaient pas nés à Bruxelles et un immigré sur cinq provenait d’un autre pays (35 % de France, 26 % d’Allemagne et 21 % des Pays-Bas). En général, ils étaient plus instruits que leurs co-immigrés flamands et wallons. Les Français prenaient d’une manière générale rapidement des positions-clés au sein des entreprises, de l’administration et plus largement dans toutes les fonctions où on utilisait le français écrit, comme dans les imprimeries ou encore les maisons d’édition. Les néérlandophones se retrouvaient plus dans l’élite du personnel à domicile, comme les gouvernantes et les enseignants privés.

En 1846, presque la moitié de la population active à Bruxelles était composée d’ouvriers manuels, mais seulement 4 % de ceux-ci travaillaient dans l’industrie lourde. 90% des entreprises à Bruxelles n’employaient que de 1 à 5 travailleurs. Cependant, tirer sur base de ce constat qu’il n’y avait pas à Bruxelles de prolétariat serait une erreur. Des dizaines de milliers de personnes vivaient dans des centaines de ruelles, serrées commes des sardines en boîte. Un tiers des habitants n’avait qu’une chambre pour toute la famille, servant le plus souvent d’atelier de travail en journée. Dans quelques quartiers, il n’y avait qu’une pompe à l’eau et une toilette pour 70 personnes. Presque un quart de la population était inscrite sur les listes de nécessiteux.

3. La montée du mouvement flamand – les conséquences des lois linguistique consécutives pour Bruxelles

Il est impossible de donner une idée correcte des développements à Bruxelles sans faire appel aux développements dans le pays entier. La position des Flamands à Bruxelles, une petite minorité à l’heure actuelle, est basée sur les relations entre Flamands et francophones en Belgique. En échange d’une représentation garantie pour la minorité flamande à Bruxelles, les Francophones ont obtenu que la minorité francophone au sein de la Belgique ne soit pas un jour subordonnée à la majorité flamande. La lutte à Bruxelles, souvent accompagnée de manifestations de masse des différents côtés, a créé une situation institutionnelle très compliquée, dans laquelle différents éléments mènent à l’amertume chez une partie importante de la population. La division communautaire et la complexité institutionnelle sont présentées par différents commentateurs comme un obstacle au progrès dans la lutte contre la pauvreté, par exemple. Il est sûr et certain que tous les politiciens bruxellois, flamands comme francophones, se cachent derrière cela pour ne pas devoir résoudre les problèmes énormes auxquelles la ville est confrontée. Nous résumons ici, aussi brièvement que possible, les différents développements nationaux, sur lesquels nous reviendrons sans cesse pour leurs conséquences concernant Bruxelles.

Comme nous avons déjà eu l’occasion de le mentionner dans ce texte, le manque d’investissements dans l’industrie et l’absence de toute construction d’une économie capitaliste moderne en Flandre a empêché la bourgeoisie, malgré ses tentatives, de réussir à imposer la francisation. De plus, elle s’est très vite heurtée à une résistance et le flamingantisme s’est par la suite expression dans les différents partis. En Flandre, les flamingants ont rapidement formé un front autour de questions spécifiques dans lequel se sont évidemment impliqués des Flamands de Bruxelles. Des flamingants connus et populaires à Bruxelles, comme Vanderkindere et Buls, ont néanmoins pu obtenir leur position non pas grâce à leur flamingantisme mais plutôt à leurs idées progressistes. Peu à peu, des lois ont accordé plus de place au néérlandais dans l’Etat : le néérlandais a ainsi été reconnu en Flandre dans la justice en 1873, dans l’administration publique en 1878 et pour quelques cours dans l’enseignement secondaire officiel en 1883. Mais ces concessions n’ont finalement été que tactiques et n’ont en aucun cas stoppé la francisation. Les garanties du bilinguisme de la Flandre étaient ténues et ce n’est qu’à grand peine que ces lois ont été appliquées.

Ce n’est qu’à partir de 1880 seulement que, en dehors du secteur textile traditionnel, se sont faits sentir les premiers signes d’industrialisation en Flandre. La « deuxième révolution industrielle » – période de croissance commencée en 1895 et avec laquelle la bourgeoisie belge est entrée dans la phase de l’impérialisme, stade dans lequel le capital financier est centralisé et qui voit la formation de monopoles – a été combinée à un certain glissement économique vers le nord. Toutefois, ce n’est qu’après l’exploitation des mines du Limbourg après la Première Guerre mondiale que la Flandre a connu une réelle croissance économique. Une plus grande aristocratie ouvrière a alors pu se développer, la bourgeoisie ayant eu besoin de travailleurs mieux qualifiés à qui étaient offerts des salaires plus élevés. A Bruxelles, le mouvement ouvrier était à ce moment dominé par l’industrie artisanale et les couches plus instruites de la population, le plus souvent bilingues. Tout comme en Flandre (à l’exception de l’industrie textile), toute tradition industrielle était absente. La fonction de capitale a été privilégiée à la suite de quoi les principaux sièges des entreprises et de l’administration belge ont été établi à Bruxelles. L’attraction des couches plus qualifiées et le rejet de la population pauvre et non instruite est une constante dans l’histoire de Bruxelles, constante que l’on retrouve d’ailleurs encore aujourd’hui dans presque chaque « projet de rénovation » de cette ville.

A mesure que le mouvement ouvrier s’est plus clairement affirmé, la répression pure a commencé à côtoyer une stratégie de conciliation des classes sociales dans laquelle les loges maçoniques ont joué un rôle important. En 1893, cette collaboration a obtenu le suffrage plural qui a offert aux libéraux et aux socialistes plus d’opportunités électorales. A Bruxelles, par exemple, les libérauxs sont rapidement devenus la formation politique dominante. Mais cela a également initié un processus qui a sans cesse plus fait sentir le poids numérique des Flamands en Belgique. Il est à noter que les revendications du mouvement flamand ont toujours été petites-bourgeoises et limitées à des revendications linguistiques. Toujours est-il qu’une nouvelle série de lois a alors été acquise : en 1890, les collèges néerlandophones ont été introduits dans les universités publiques, en 1891 le néerlandais a été introduit dans les Cours d’Appels bruxelloises et liègeoises, en 1897, le néerlandais a été accepté dans la Garde civile et, en 1899, également dans le droit pénal militaire.

Mais à nouveau, l’application de ces lois a considérablement laissé à désirer tandis que toutes ces frustrations combinées aux changements socio-économiques (le début de l’industrialisation, surtout par l’intermédiaire d’investissements des holdings wallon-bruxellois en Campine, sur l’axe Bruxelles-Vilvorde -Willebroek-Boom…) ont conduit à une modification de l’attitude du mouvement flamand. La formation d’une élite flamande pour concurrencer l’élite francophone et obtenir plus de moyens financiers est ainsi toujours plus devenue le point central des efforts du mouvement. Dans cette lignée, le point de litige qui a suivi a logiquement été la néerlandisation de l’enseignement à tous niveaux. Les flamingants des différents partis ont formé un front et ont à nouveau imposé une série de lois. En 1907, la loi sur les mines est apparue avec un article sur la protection linguistique ; en 1908, l’utilisation du néerlandais a été instaurée dans les Cours d’Assises du Brabant ; en 1909, la loi linguistique pour les Conseils des juges du travail a été introduite et, en 1914, une loi sur l’instruction obligatoire a suivi dans laquelle la langue maternelle a été établie comme langue véhiculaire dans l’enseignement primaire.

En ce qui concerne cette dernière loi importante – l’acquisition d’une nouvelle langue se produit, à côtés des nécessités du marché du travail, surtout au moyen de l’enseignement – Bruxelles a obtenu un statut d’exception, garantie de la francisation ultérieure de la capitale, mais comportait aussi la possibilité d’un développement du bilinguisme, une perspective totalement rejetée en Wallonie. Les notables, fonctionnaires et employés wallons ont perçu les lois linguistiques comme autant d’atteintes à leur position et à la supériorité présupposée du français. Ils ont pu compter sur le soutien de la bourgeoisie nationale francophone. En Wallonie, dans les milieux libéraux mais aussi dans des cercles intellectuels socialistes, les lois linguistiques ont entraîné des réactions antiflamandes et des propositions de fédéralisme. Cependant, l’idée selon laquelles la Flandre catholique maintenait en selle le gouvernement conservateur (au pouvoir sans interruptions entre 1885 et 1914 !) a joué tant chez les socialistes que chez les libéraux un rôle important qui explique en partie leurs réactions.

A mesure que la Première Guerre mondiale s’est approchée, le nationalisme belge est arrivé à son comble en Flandre. Ce nationalisme a joué un rôle crucial dans l’intégration du Parti Ouvrier Belge au sein du régime bourgeois. En Flandre toutefois, le développement de la guerre – et de la misère qui en résultait – combiné aux discrimination subies par les Flamands parmi les troupes a été le terreau qui a vu pour la première fois une conscience flamande émerger des couches plus larges. L’expression de cette prise de conscient a été le Mouvement du Front, antimilitariste et flamingant. Dans une bien moindre mesure, parmi une petite minorité de flamingants seulement, s’est aussi développé ce qu’on appelait « l’activisme » : la collaboration avec l’occupant allemand pour réaliser les revendications flamandes. Cet activisme a très largement été utilisé après la guerre dans la propagande de la bourgeoisie et des couches moyennes francophones pour diaboliser le Mouvement Flamand.

Mais pour intégrer la classe ouvrière et afin d’éviter une situation révolutionnaire (comme en Allemagne en 1918 par exemple), la bourgeoisie a dû payer un prix. Des acquis sociaux comme le suffrage universel masculin ont dès lors pu être imposés. Il était donc impossible de continuer à ne plus tenir compte de la majorité flamande en Belgique.

Issu du Mouvement du Front, le pacifiste Parti du Front est né en 1919 et comptait déjà en 1920 des dizaines de milliers de membres. Mais le Parti du Front n’avait pas assez de force sur le terrain politique et collaborait avec les soi-disant « minimalistes » flamingants du Parti Catholique et, dans une moindre mesure, du POB (seule la section anversoise s’est rangée derrière le « programme minimum »). Ce programme minimum aspirait à la néerlandisation totale de la vie publique en Flandre et était défendu par le politicien catholique Van Cauwelaert, le libéral bruxellois Hoste (fondateur du journal Het Laatste Nieuws) et partiellement par le socialiste Huysmans.

Un pas important a été posé vers la réalisation de ce programme minimum en 1921 avec la loi sur l’unilinguisme administratif des régions qui a imposé la connaissance de la langue régionale aux fonctionnaires. Néanmoins, le Parlement a continué jusqu’en 1928 à s’opposer à la régionalisation linguistique. Dans l’agglomération bruxelloise, la pression sociale sur les Flamands était forte, mais n’a cependant pas eu pour effet de transformer la majorité des Flamands bruxellois en flamingants. Electoralement, les politiciens flamingants n’ont jamais pu compter sur un soutien et les administrations communales ont mené une véritable politique de francisation dans les écoles en esquivant de toutes les manières possibles la loi selon laquelle la langue maternelle devait être celle de l’enseignement. En 1921, suite au recensement linguistique, trois communes flamandes supplémentaires ont été ajoutées à l’agglomération bruxelloise (ce qui augmentait ce nombre jusqu’à 16).

Alors que la loi de 1921 a eu comme conséquence une néerlandisation accrue de la Flandre, la francisation à Bruxelles s’est développée elle aussi à un rythme accéléré. En 1920 ; 58,7 % des habitants de l’agglomération bruxelloise s’étaient faits inscrire en tant que francophone ou bilingue (pour la bourgeoisie francophone un « bilingue » était tout simplement considéré comme francophone). Mais à peine 10 ans plus tard, en 1930, ce pourcentage avait déjà grimpé jusqu’à 62,7 % pour atteindre 70,6 % en 1947. Seuls 19 % des enfants suivaient en 1939 un enseignement dans des écoles néerlandophones (il s’agit actuellement de 25 % et on s’attend à un chiffre de 30 % pour les prochaines années). Les Bruxellois néerlandophones se sont en fait protéger d’eux-mêmes avec le mouvement flamand dans le sens que la pression sociale pour apprendre le français, la nécessité de maîtriser le français accéder à un bon emploi dans une ville où l’industrie a été sacrifiée au profit du secteur des services,… tout cela a pesé dans le processus bien plus fortement que les lois. Pour offrir de meilleures perspectives d’avenir à ses enfants, les envoyer dans l’enseignement francophone était nécessaire. Le français était une condition nécéssaire à toute promotion sociale, et de plus en plus une condition pour pouvoir seulement travailler à Bruxelles.

Entre-temps au sein du mouvement flamand, les frustrations avaient augmenté. Le lent progrès et les obstacles dans l’application pratique des lois, le sabotage à Bruxelles, … ont favorisé l’ascension des vieux activistes qui n’avaient au début représenté qu’une infime minoritédu Parti du Front. Même au sein des couches plus larges de la population, le mécontentement grimpait également, ce qui s’est notamment exprimé dans les élections partielles de 1928 à Anvers avec l’élection de Borms à une grande majorité. Aux yeux de tous, il était clair que quelque chose était en train de se passer. Les unitaristes belges flamingants se sont alors battus pour imposer le programme minimum et, dès 1929, le gouvernement a commencé à prendre des initiatives. La discussion autour de l’université à Gand, qui avait depuis 1923 un statut bilingue équivoque issu d’un compromis contre lequel les libéraux ont bataillé, s’est toujours plus imposée dans l’agenda politique et en 1930 a été décrétée la loi pour la néerlandisation du campus. Cet acquis des minimalistes flamingants a été obtenu contre la résistance des libéraux et catholiques francophones contre des garanties concernant l’enseignement francophone primaire et secondaire en Flandre. Quand, en octobre 1930, a suivi une résolution ministerielle interdisant aux professeurs gantois de donner cours en même temps à l’Ecole des Hautes Etudes, les ministres libéraux ont offert leur démission, refusée par le roi Albert Ier.

Les lois linguistique de 1932 se sont inscrites dans le prolongement de celles de 1921 et sont parties de l’homogénité linguistique de la Flandre et de la Wallonie avec une administration bilingue à Bruxelles. Mais dans la capitale, la loi de 1921 imposant aux fonctionnaires de connaître la langue régionale avait déjà été apliquée à grand peine, et celles de 1932 ont de manière similaire été contournées ou à peine appliquées. L’élite wallonne avait en horreur l’idée même du bilinguisme et a laissé en plan les francophones de Flandre au nom de l’unilinguisme des régions. L’importance politique de la minorité francophone en Flandre a ainsi été totalement minée par l’unilinguisme de l’enseignement. Mais à Bruxelles et dans sa périphérie, la francisation n’a pu être arrêtée, les communes bruxelloises avaient en effet le libre choix de la langue utilisée dans leur administration interne.

En 1935, à la série de lois destinées à satisfaire les aspirations flamandes se sont encore ajoutées la néerlandisation de la magistrature en Flandre et, en 1938, la loi imposant la formation des soldats dans leur langue maternelle. Mais de nouveau, surtout à Bruxelles, ces lois ont été souvent habilement contournées. C’est dans ce contexte qu’il faut replacer l’action isolée de F.Grammens qui avant la Deuxième Guerre Mondiale avait recouvert de peinture les plaques de rue unilingue francophones.

a) La période précédent la Seconde Guerre mondiale

La dépression économique a eu pour conséquences une misère et une pauvreté énorme, un chômage qui augmentait à grande vitesse, etc. Dans une telle situation, les contradictions qui semblaient pourtant « pacifiés » dans les années vingt ont commencé à ressurgir. La polarisation gauche-droite a atteint son zénith et les élections parlementaires de 1936 ont mis fin à la relative stabilité des gouvernements conservateurs catholiques-libéraux. Le mouvement flamand glissait alors constamment plus vers l’extrême-droite, alors que le POB et son syndicat tentaient dans la pratique d’éviter chaque lutte en aspirant à la concertation (comme c’était déjà plus tôt le cas dans le Mouvement Ouvrier Chrétien) à un moment où les patrons, flamands comme wallons, avaient pour but de retourner les relations sociales d’avant la Première Guerre Mondiale.

Lors des élections de 1936, après la percée de Rex et du VNV – qui, dans les deux cas, ont surtout fait perdre des voix aux catholiques – il ne restait plus comme seule possibilité qu’un gouvernement d’union nationale. La monarchie était également sous pression : Léopold III a été le premier roi à devoir prononcer son discours d’accession au trône dans les deux langues nationales. Il a été bien plus que ses prédécesseurs confronté à des manifestations et actions issus des différents groupes de pression. Par exemple, les libéraux bruxellois et wallons ont ensemble organisé des manifestations massives avec d’anciens combattants et officiers de droite et belgicistes pour protester contre les nouvelles lois linguistiques et leur application dans l’armée et l’administration ainsi que contre la réintégration des fonctionnaires et des enseignants condamnés pour activisme.

Les nombreux parlementaires catholiques et flamingants étaient quant à eux effrayés par le succès de Rex et du VNV. Ce dernier ne se contentait plus du programme minimum de Van Cauwelaert et n’était absolument pas favorable à la moindre concession envers les francophones. Les flamingants du POB se sont à ce moment fait pour la première fois véritablement entendre lors du premier congrès des socialistes flamands en 1937. Là, ils se sont déclarés pour l’autonomie culturelle, mais contre une structure fédérale d’Etat. La polarisation entre nationalistes belges et nationalistes flamands ne cessait de croître.

On assiste à partir de 1936 à une instabilité gouvernementale d’une ampleur encore jamais rencontrée: en quatre années, six différents gouvernements ont tenté de diriger le pays, situation qui a renforcé les courants autoritaires dans leur conviction de la nécessité d’un Etat fort. Officiellement, la raison de la chute d’un gouvernement a souvent été la question linguistique qu’accompagnaient des manifestations agitées pour ou contre l’amnistie des activistes (votée en 1937). Depuis 1935, les courants fédéralistes pouvaient compter sur de plus en plus de soutien aussi bien en Flandre qu’en Wallonie, ce qui mena, en 1936, à la mise sur pied du Centre d’Etude de la Réforme de l’Etat. En conclusions de ses recherche, le Centre préconisait que, dans le cadre de l’Etat unique, chaque communauté linguistique devait disposer de l’autonomie culturelle découlant logiquement de la loi de 1932 sur l’unilinguisme administratif. Ainsi ont été fondés en février 1938 un Conseil culturel néerlandais et français qui avaient une fonction de consultant pour la littérature, les beaux-arts et les sciences. L’activité de ces conseils a été stoppée par l’invasion allemande, mais elle a repris après la guerre. Après cela, il a fallu un certain temps pour qu’un nouveau mouvement vers le fédéralisme se mette en branle.

b) Tous les Flamands n’étaient pas des fascistes – tous les Wallons et les francophones n’étaient pas des résistants.

Ce titre semble évident mais la vision en noir et blanc qu’il dénonce a été largement répandue et est encore à présent un important élément de la propagande antiflamande des politiciens francophones, surtout en prenant appui sur les scores actuels élevés du Vlaams Blok/Belang alors que des forces comme le FN en Wallonie restent marginales.

Vers 1936, la plupart des militants nationalistes flamands étaient déjà devenus antidémocratiques à la rhétorique violemment anticommunisme. Ils se basaient également sur une couche importante de la classe moyenne et des couches moyennes salariées comme les fonctionnaires et les employés qui, frappés par la crise économique et attaqués par la concurrence de la bourgeoisie, se sont opposés à ce qu’ils appelaient « l’hypercapitalisme » des monopoles. Ce sentiment s’est exprimé non seulement chez les nationalistes flamands, mais est aussi visible à travers le processus qui a conduit le dirigeant du POB Hendrik De Man vers une idéologie autoritaire et la collaboration durant l’occupation.

La crise du Parti Catholique après la défaite électorale de 1936 a quant à elle mené à la transformation du parti en Parti Populaire Catholique Flamand (KVV) et en Parti Catholique Social (PCS) en 1937. En Wallonie et à Bruxelles, la Fédération des Cercles, qui n’était plus représentée comme pilier dans la nouvelle structure, a proposé durant les négociations sur la réforme du parti de reprendre Rex au sein d’un bloc catholique francophone pour rétablir les pertes subies à Bruxelles et en Wallonie. Cette proposition a néanmoins été rejetée.

Mais en Flandre, le VNV était lui aussi une force d’attraction parmi les rangs catholiques. Vers la fin de l’année 1936, un accord de principe a été conclu entre le KVV (dont les négociateurs étaient étroitement rattachés au groupe corporatiste de droite autour du Nieuw Vlaams (Nouveau Flamand) avec, entre autres, Leemans et le jeune G. Eyskens) et quelque figures modérées issues du VNV ou de son entourage. Tant dans le VNV, où certains se sentaient utilisés que dans l’ACW (Mouvement Ouvrier Chrétien), cet accord s’est heurté à une résistance tandis que les évêques belges se sont déclaré fin 1936 contre toute structure d’Etat autoritaire. Malgré tout, différents lieux ont connu de soi-disantes « listes de concentration » pour les élections communales, surtout à l’initiative de la vieille Fédération des Cercles (connue maintenant sous le nom d’Algemeen Katholiek Vlaams Burgerverbond, ou Ligue Citoyenne Générale Catholique Flamande). Ces antécédents ont conduit bon nombre de membres du Parti Catholique à collaborer après la capitulation de 1940.

Mais, bien que les courants de « l’ordre nouveau » avaient à ce moment gagné en force (plus au sein du Parti Catholique que parmi les libéraux ou les socialistes), le soutien pour ces idées était quasi inexistant au sein de la majorité de la population et plus particulièrement du mouvement ouvrier. Dans tous les partis se constate une différence notable entre le monde des travailleurs et celui des petite et moyenne bourgeoisies nationalistes. La grande majorité des travailleurs a seulement à peine été touchée par ces idées. Dans la section du Parti du Front d’Anvers, qui comprenait à ses débuts un bon paquet de socialistes fortement à gauche et de communistes, les flamingants progressistes se sont opposés à l’adhésion de leur parti au VNV à sa fondation en octobre 1933. Cette lutte perdue, des personnalités comme Herman Vos ont préféré abandonné le Parti du Front. Mais, à la Chambre, le VNV avait tout de même obtenu en 1936 le double des sièges reçus en 1932 en trouvant son soutien essentiellement dans les couches moyennes, mais aussi parmi les travailleurs des régions rurales et les chômeurs qualifiés. Par la suite, la croissance électorale du VNV a stagné pendant que son courant pluraliste et democratique était sans cesse plus musellé et que le VNV est devenu de plus en plus fasciste.

Cette stagnation a néanmoins clairement démontré que cette radicalisation et le soutien accordé à l’Allemagne nazie a repoussé beaucoup de flamingants. Mais le VNV n’a pas été seul à développer l’antisémitisme et les idées autoritaires : la presse de droite francophone en était bourrée bien longtemps avant le déclenchement de la guerre. De la même manière, le VNV n’a pas été seul à collaborer. Une certaine résistance à même pu se développer dans le VNV contre, par exemple, la mobilisation vers le Front de l’Est (parce que les troupes flamandes y étaient sous commandement allemand, alors que les brigades rexistes ont gardé l’usage du français). Les relations avec les autorités allemandes n’ont pas été sans troubles, la direction allemande trouvant l’objectif du VNV provincial – une Flandre indépendante, si possible le Dietsland (le Grand-Pays-Bas), avec langue, caractère et religion propre –et avait plutôt en vue une Flandre insérée dans l’Empire Allemand. La Wallonie était, elle, destinée à devenir une colonie. A un certain moment, la mobilisation a carrément été stoppée, pour le plus grand plaisir de Degrelle qui a alors pu se rejouir d’être dans les faveurs de Hitler et Himmler. La collaboration est un phénomène qui a été présent dans les deux parties du pays, la SS-Stormbrigade Langemarck (flamande et mobilisée par le VNV) a embigadé à peu près 12.000 soldats pour le Front de l’Est alors que Rex avec sa brigade SS-Wallonie a mobilisé à peu près 8.000 Wallons, Bruxellois et quelques Flamands.

Les « noirs » (collaborateurs) ont subi une haine toujours plus farouche de la part de l’énorme majorité de la population à cause de la persécution des résistants mais surtout à cause du soutien qu’ils ont accordé dès 1942 à la déportation de ceux qui refusaient le travail obligatoire. Mais la collaboration wallonne et flamande étaient différentes. La collaboration wallonne avait une origine beaucoup plus clairement fasciste et totalitaire tandis que le nationalisme flamand d’extrême-droite n’a pas son origine dans l’idéologie du « Nouvel Ordre », mais dans l’aspiration démocratique pour l’autodétermination flamande. A partir de ce point s’est développé une horrible déformation causée par la frustration due au réformisme et le peu de résultat obtenus par la lutte nationaliste réformiste flamande dans l’Etat belge. A côté du VNV existait le Verdinaso, mis sur pied en 1931 par le poète et ancien activiste W. Moens et dirigé par l’ancien soldat du front J. Van Severen. Cette organisation a bien plus clairement été marqué par l’idéologie du « Nouvel Ordre ». Van Severen était influencé par le français Mauras et de manière générale par la culture de la droite française et latine. Si ce dernier a rapidement pris ses distances avec le flamingantisme romantique, il avait toutefois comme idéal le rétablissement de l’empire de Charlemagne avec en premier lieu la restauration des Pays-Bas bourguignons historiques. Dès 1934, le Verdinaso a développé un discours pro-belge avec lequel il a même obtenu du soutien parmi la bourgeoisie et l’aristocratie francophone. Van Severen est décédé le 20 mai 1940 à Abbeville et il n’est pas certain qu’il aurait collaboré, ayant eu plus d’affinités avec Mussolini qu’avec Hitler. Avec lui a sombré le Verdinaso. Quelques membres sont entrés dans la collaboration, d’autres dans l’aile droite et royaliste de la résistance.

Rex a lui aussi propagé une idéologie plus clairement fasciste que celle du VNV et a directement suivi (idéologiquement et organisationnellement) la droite catholique nationaliste belge. Il s’est d’abord fait connaître en jouant sur une série de scandales politiques et financiers et jouait également sur l’élément de résistance contre « l’hyper-capitalisme ». En période de crise, il a réussi à faire un beau coup et a reçu 21 sièges à la Chambre lors des élections de 1936 avec le slogan était « 100% catholique ». Avant guerre, Rex a reçu un soutien financier de différents représentants de holdings belges mais aussi d’Italie et, mais dans une moindre mesure, d’Allemagne. Néanmoins, Rex s’est rapidement heurté au Parti Catholique, surtout à Bruxelles où Degrelle a provoqué des élections anticipées. A cette occasion, le cardinal Van Roey a émis nombre de déclarations contre Rex. Une chute rapide a suivi et, aux élections de 1939, Rex avait perdu quatre sièges. Dans le déclin de Rex, le mécontentement des anciens combattants patriotiques et des belgicistes de la droite catholique ressenti suite à l’accord entre le VNV et Rex-Flandre (qui avait obtenu en 1936 7 % des votes) est un élément particulièrement important. Ces derniers préféraient un régime autocratique dirigé par le Roi, position qui était combinée à des sentiments antiallemands. C’est dans ce bouillon de culture que se développa la résistance royaliste et de droite pendant la Seconde Guerre Mondiale.

La collaboration belge et wallonne a dès ses débuts été explicitement fasciste. Elle était aussi belgiciste, le mouvement wallon étant plutôt inspiré par la gauche. La collaboration militaire wallonne a été équivalente à la Flandre, mais le soutien parmi la population y a été moindre, ce qui explique l’absence de mouvement pour l’amnestie en Wallonie. Il y a par contre eu des groupes et groupuscules d’extrême-droite qui, après la guerre, ont parfois trouvé du soutien auprès de personnalités d’extrême-droite de l’aile bourgeoise et aristocrate du PSC frustrés de la position du PSB (qui succéda au POB) en Belgique francophone et opposés à l’influence du Mouvement Ouvrier Chrétien dans leur propre parti.

c) Les développements après la Seconde Guerre mondiale

Après la guerre, la bourgeoisie a mené une politique de restauration et a essayé autant que possible de reconstruire le système politique d’avant guerre dans lequel le libéralisme économique et la concertation sociale prévalaient. Mais les premiers pas vers ce qui est devenu la sécurité sociale avaient déjà été posés durant la guerre au cours de négociations entre dirigeants capitalistes et, entre autres, dirigeants sociaux-démocrate. Pour cela était nécessaires de s’en prendre à la fois à deux ennemis politiques: les communistes, en tentant de les mouiller dans la politique gouvernementale, et l’extrême droite, en l’attaquant par la répression et les purifications. Cette restauration était presque complète vers 1950, mais la Question Royale a provoqué un changement dans les relations politiques en donnant aux catholiques, remis sur pied en 1945 sous l’appellation de CVP-PSC, une position majoritaire. Lors du référendum sur le retour de Leopold III, 72 % des flamands ont voté pour, alors qu’à Bruxelles seuls 48 % étaient favorable au retour du Roi et seulement 42 % en Wallonie. L’image créée par la suite de la Flandre catholique et royaliste contre la Wallonie et Bruxelles libres penseurs et républicains est néanmoins une version manichéenne qui masque le vote majoritairement négatif des centres ouvriers de l’ensemble du pays (à Anvers et à Gand aussi, donc). Des deux côtés de la frontière linguistique, ce sont les régions rurales qui ont voté « oui » au référendum.

Au milieu du XXe siècle, Bruxelles était toujours un centre industriel important : 80 % des emplois étaient concentrés autour des deux canaux. Deux travailleurs de l’industrie bruxelloise sur trois étaient de la ville alors que dans le secteur des services, les navetteurs étaient majoritaires. En 1961, Bruxelles avait même le nombre d’emplois dans l’industrie le plus élevé (166.488), devant Liège (99.671), Anvers (87.429), Charleroi (55.899) et Gand (48.339). Mais la politique consistant à éliminer graduellement l’industrie dans et autour de la ville a commencé à faire sentir ses effets. Dans les années quatre-vingts, Anvers est devenue, en terme d’emplois, le plus grand centre industriel. En 15 ans à peine, Bruxelles avait perdu la moitié de ses emplois industriels et à l’heure actuelle, l’industrie dans la région bruxelloise n’est plus qu’un cinquième de ce qu’elle était en 1961. Le secteur des services, au contraire, n’occupait en 1955 qu’un million de mètres carré de bureaux pour quatre millions en 1975, développement renforcé par la politique d’aménagement urbanistique. La démolition des quartiers habités et les projets mégalomanes de construction de bureaux ont connu leur sommet fin des années ‘60 (avec la tour Philips, le Centre administratif de la place de Brouckère et le plan Manhattan au nom desquels quelques quartiers populaires ont été sacrifiés).

Après la guerre, la collaboration idéologique du mouvement flamand a été utilisée par les politiciens francophones pour adopter une attitude antiflamande sans nuances (et de même pour la région germanophone). Les organisations flamingantes n’ont dès lors plus fait partie du paysage politique. Ce n’est qu’en 1954 seulement qu’une nouvelle formation nationaliste flamande a été mise sur pied, mais l’émergence d’un soutien électoral s’est fait attendre jusqu’en 1961 (quand la VolksUnie a obtenu 5 sièges à la Chambre). Des troubles sont bien vite apparus dans les partis établis: le PSB comptait dans ses rangs des wallingants antiflamands et, dans les partis libéral et catholique, les unitaristes ont essayé de renforcer leur position au détriment des flamingants. Dans ces deux dernières formations toutefois ont été reprises ou gardées quelques figures flamingantes mais, dans l’immédiat après-guerre, toute récupération massive des flamingants était exclue.

La position agressive adoptée par la Belgique francophone et l’application minimale de la législation linguistique a abouti à une réaction et à une reprise, assez faible il est vrai, de la conscience flamande. Le recensement linguistique de 1947 a offert un point de cristallisation à cette conscience quand la Flandre a de nouveau perdu quelques communes à cause de la francisation croissante autour de Bruxelles et de la frontière linguistique. Pour les flamingants, le recensement ne s’était pas réalisé de façon objective. L’opposition qui a résulté de cette conviction était dirigée par les association culturelles flamingantes telles que le Willemsfonds libéral, le Davidsfonds catholique et le Vermeylenfonds socialiste, tous mis sur pied après 1945. Une étroite collaboration entre ces associations s’est développée dans le cadre des actions contre le recensement. Cela a tiré la question flamande au dehors de la sphère strictement politique : les dirigeants de ces protestations n’étaient pas des figures politiques proéminentes et en aucun cas d’ancien collabos.

Entre-temps, un changement fondamental sur les plans démographique, économique et social a commencé à s’opérer. Contrairement à la population wallonne, la population flamande a augmenté et, en 1971, 56 % de la population belge était flamande. Les lois portant sur l’expansion économique, en laissant 58 % du soutien financier à la Flandre, ont atténué les différences de prospérité. A côté des vieilles couches d’entrepreneurs flamingants, une nouvelle couche de managers s’est développée, qui dépendaient le plus souvent des multinationales établies en Flandre. Cette «bourgeoisie des managers» flamingante a revendiqué sa place dans le monde politique.

Le milieu des petits-bourgeois intellectuels, bouillon de culture traditionel du flamingantisme, a alors connu un grand développement numérique. Les premières générations de diplômés de l’enseignement néerlandophone sont arrivés dans le secteur tertiaire en expansion et dans les organisations socioculturelles. Dès les années 1950, elles ont revendiqué plus massivement d’augmenter le poids de l’élite flamande contre le monopole des dirigeants unitaristes au pouvoir. Ces couches sont entrées dans tous les partis et y ont mis en avant la nécessité d’une réflexion des changements survenus dans les relations sociales au sein du système politique. En prenant assise sur la majorité flamande en Belgique, elles ont demandé de modifier la majorité politique. Vers la fin des années ‘60, les résultats de ce changement de génération étaient clairement visibles. Les trois association culturelles flamingantes ont joué un rôle important dans ce processus en faisant le lien entre ces couches et les partis traditionels.

Mais de nouveaux groupes de pression ont vu le jour. Certains ont été créés par le noyau dur des nationalistes d’extrême droite (tels que le VMO en 1949 ou le Were Di en 1962), d’autres possédaient une base beaucoup plus large et démocratique (le Vlaamse Volksbeweging en 1956, le Vlaams Actiecomité voor Brussel en de Taalgrens en 1958, devenu plus tard le TAK). Au fur et à mesure que la nouvelle élite obtenait une identité politique plus forte, le centre de gravité a glissé du mouvement vers les partis. Le succès de la VU nationaliste flamande et fédéraliste en a été le premier symptôme.

La VU était l’héritière du VNV d’avant-guerre et a recruté majoritairement des éléments de la petite bourgeoisie catholique et des couches moyennes intellectuelles. A côté d’une aile droite nostalgique du « Nouvel Ordre » et d’un groupe centriste important à la fin des années soixante, une minorité social-progressiste a aussi commencé à s’y développer. Dès 1965, la VU a connu un développement remarquable en obtenant 20 sièges à la Chambre, surtout aux dépens du CVP. Cela permet de comprendre pourquoi le CVP-PSC a été le premier parti confronté à la formation d’une aile flamande autonome : dès 1969, la structure nationale a été réduite à des organes uniquements coordinateurs. Pour l’élite économique du monde financier (KB) et les milieux du VEV (la Ligue Economique Flamande), le CVP était le meilleur canal politique pour consolider la position du pouvoir flamand. L’admission des flamingants dans les organes supérieurs du parti et des pilliers sur lesquels il reposait a sérieusement érodé le pouvoir de l’aile de droite unitariste (bien que leur position a été renforcée par la suite avec les “néo-unitaristes”.

La défense des positions flamandes par la VU et le CVP a également influencé le fonctionnement des autres partis traditionnels. Dans le PSB, la vieille génération unitariste est restée longtemps en place malgré la présence du flamingantisme son aile gauche flamande. Si l’idée de l’Etat unique a été préservée durant un temps, c’était avant tout par crainte de devenir minoritaire en Flandre. Dès les années ‘70, peu à peu, une identité flamande propre s’est développée, mais la scission du PSB en SP et PS en 1978 est une initiative venue de l’aile wallonne. Quant au parti libéral, majoritaire à Bruxelles, il était le parti le plus fortement dominé par le courant unitariste et ce malgré la présence dans le parti d’un Liberaal Vlaams Verbond (Ligue libérale flamande) flamingant actif. En 1968, le parti libéral défendait encore une position strictement unitaire mais, là aussi, des tensions entre communautés linguistiques ont finalement mené à une scission au milieu des années ‘70. Il était alors devenu possible de former un front des partis flamands.

Dans la nouvelle élite politique flamande, il y avait unanimité sur la question fondamentale : éliminer tous les éléments économiques, sociaux et politiques se réfèrant à la position subordonnée de la Flandre. Les principaux points de ce programme étaient d’en finir avec la domination linguistique et de renforcer l’homogénité linguistique et culturelle flamandes, sur base du principe de territorialité (souscrit depuis 1932) et du rejet du choix individuel de la langue. Ces points ont été concrétisés dans le cahier de revendications flamand par l’exigence du bilinguisme dans l’ensemble des services publics nationaux et la démarcation définitive de la frontière linguistique, à côté de revendications comme la décentralisation et l’autonomie culturelle.

Plus de controverses existaient au début sur la problématique économique, surtout sur l’idée selon laquelle l’économie devait rester indépendante de la formation des régions. Bien que l’industrialisation de la Flandre était une revendication portée par tous de même que la création d’emplois pour les flamands, des modérés plaidaient toutefois contre l’abolition de la solidarité nationale. Leur position découlait du constat que la Wallonie était (et est d’ailleurs toujours) un des acheteurs les plus importants de produits flamands. Ce à quoi les partisans de la décentralisation économique répondaient que les situations économiques des deux régions étaient trop différentes pour maintenir une économie nationale. La VU, surtout, a plaidé pour une fiscalité régionale propre (contre le système de dotation, donc). Au fur et à mesure de la croissance de l’économie flamande, le nombre de partisans de l’autonomie économique s’est parallèlement développé.

L’aspiration à l’autonomie a grandit en Flandre durant les années ‘80 et ‘90, sous la direction d’une caste politique, qui, avec la régionalisation croissante, a dû répondre constamment plus à une base uniquement flamande. La classe ouvrière flamande n’a évidemment pas échappé aux conséquences des récessions consécutives, mais avec la présence d’industries jeunes et l’établissement des multinationales, à côté du tissu constitué des PME, l’économie flamande a pu s’adapter de façon relativement efficace aux changements survenus dans la situation économique. Alors que la Wallonie s’est toujours plus affaissée, différentes régions flamandes se sont développées et la Flandre est devenue une des régions les plus prospères d’Europe. La conscience identitaire et l’autosatisfaction de la caste politique flamande a ainsi grandit. Tout cela a offert un excellent terreau pour le développement ultérieure d’une conscience nationaliste flamande. La wallonie s’est d’autant plus trouvée sous pression avec les différents plans d’austérité. Dans de nombreux cercles flamands, la Wallonie était vue comme un frein à l’expansion économique de la Flandre.

La percée du Vlaams Blok d’extrême droite – très visiblement présent dès 1988 dans nombre de grandes villes flamandes – a été un important facteur supplémentaire dans le processus de radicalisation. Ses idées ont pénétré toujours plus profondément dans les groupes de pression flamands extra-parlementaires comme le Davidsfonds, le Vlaamse Volksbeweging (Mouvement populaire flamand), le Ijzerbedevaartcomité (Comité du Pélérinage de l’Iser), le Algemeen Nederlands Zangverbond (Ligue générale de chant néerlandaise), etc… Le Vermeylenfonds, le Willemsfons et la VU se sont pour cette raison détournés du Overlegcentrum van Vlaamse Verenigingen (Centre de concertation des associations flamandes), le front large qui avait donné au mouvement flamand une certaine force de frappe dans les années soixante et septante. En même temps, les partis politiques traditionels flamands ont vainement essayé de contrer le Blok en adoptant un profil encore plus flamand.

De son côté, le mouvement wallon a gagné en combativité après la Seconde Guerre mondiale. Les lois linguistiques et la « flamandisation » de la Flandre ont au début été perçues comme autant de menaces vis-à-vis des wallons et des bruxellois francophones qui ne connaissaient pas le néerlandais. De plus, la collaboration a, surtout dans les cercles wallons de gauche, énormement renforcé l’idée qu’il était impossible de vivre avec cette Flandre de droite. A mesure que la domination numérique, la politique linguistique ainsi que culturelle et l’économie de la Flandre se sont développés, le sentiment que l’Etat belge défavorisait la Wallonie a augmenté dans le mouvement wallon. Ce dernier se sentait laissé de côté avec un vieil appareil de production et des industries de base en déclin et dirigeait ses flèches non seulement contre le capital des holdings, mais également contre la nouvelle « bourgeoisie flamande ». L’établissement de l’entreprise sidérurgique Sidmar dans les environs de Gand en 1962 est à ce titre devenu comme le symbole du déclin wallon.

La réorganisation des sièges au Parlement a amplifié les frustrations tout en leurs livrant une dimension politique supplémentaire. C’est dans ce cadre que, vers 1960, le wallingantisme a obtenu une assise de masse avec la grève de 1960-1961 contre la Loi Unique et la fondation du MPW (Mouvement Populaire Wallon) par des cercles de gauche de la FGTB wallonne tandis qu’en 1967, le PS s’est à son Congrès de Verviers déclaré pour le fédéralisme. Des tendances fédéralistes se sont également développées dans le Mouvement Ouvrier Chrétien.

Les élections de 1965 et de 1968 ont été marquées par des tentatives de rassemblement de tous les groupes wallingants dans un parti radical en suivant l’exemple du MPW qui avait déjà rendu l’âme. Le Rassemblement Wallon est né de ces réflexions et a obtenu un succès éclatant en 1971 en devenant le second parti wallon. Mais ces votes étaient néanmoins déjà réduits de moitié en 1977 après que quelques figures de premier rang comme Jean Gol soient passées au parti libéral wallon (PRLW). De son côté, le PS a pu regagner la plupart des votes grâce à une orientation wallingante aggressive, stratégie qui avait pour but, en gagnant la majorité sur le plan régional, d’utiliser une position de force pour influencer décisivement le niveau national. Mais pour que cette stratégie soit réellement efficace, la scission de l’aile flamande, en 1978, était inévitable. Le moins que l’on puisse dire, c’est que cette stratégie a été payante.

Les axes prioritaires du programme wallingant étaient des réformes économiques dont le but était de sauver l’économie wallonne. D’une part, beaucoup était attendu de l’initiative publique et ce programme revendiquait des clés de répartition favorable ainsi qu’un système de dotation avantageux. D’autre part, une réforme d’Etat était aussi réclamée pour donner une plus grande indépendance à la Wallonie. Au niveau national, cette lutte démontrait une volonté de ne pas se laisser pousser dans l’ombre de la Flandre. On trouve ainsi dans les revendications traditionnelles du Mouvement wallon l’instauration du droit de veto, de majorités parlementaires spéciales et de la parité flamand/wallon au niveau national. Les revendications qui concernaient sur l’autonomie culturelle étaient, par contre, moins importantes mais permettaient d’établir un lien avec les francophones bruxellois.

Pendant les années ‘80 et ‘90, la Wallonie a subi plus lourdement que jamais le poids de son passé industriel. La chute de l’industrie lourde a relégué des régions complètes au niveau des plus pauvres d’Europe. Les moyens financiers limités ont à peine permis la reconversion et la situation des branches de l’industrie qui dépendaient des commandes publiques est devenue plus difficile. Les mécanismes de solidarité du nord vers la Wallonie devaient donc nécessairement être maintenus. En tant que parti majoritaire, le PS a maintenu cette stratégie en choisissant résolument d’exercer son pouvoir à partir de la Région wallonne où la voie du nationalisme était de plus en plus franchement empruntée au vu de la situation économique, mais également face à la percée du Vlaams Blok. De la même manière, le language raciste autour du discours triomphaliste sur la « Nouvelle Flandre » utilisé par les partis traditionnels flamands a été considéré de Wallonie comme un nationalisme agressif et provocateur.

d) « Le problème Bruxelles »

Bruxelles possède un statut bilingue depuis 1932, mais cela n’a pas arrêté la francisation, même après la Seconde Guerre mondiale. Le français était vu comme un moyen efficace pour la promotion sociale, alors que le néerlandais était considéré comme la langue des couches sociales les plus faibles (les immigrés flamands étaient d’avantage rattachés à ces couches sociales que les francophones). Dans l’enseignement, l’administration, le monde des affaires, etc… un processus d’assimilation s’est mis en marche et les Flamands qui parlaient un dialecte ont été intégrés en tant que bilingues en raison de leur connaissance relative du français. Ils se sont par la suite francisés en quelques générations. Après la Seconde Guerre mondiale, la pression francisante est restée présente parmi toutes les couches de la société bruxelloise, entre autres avec l’élargissement du secteur des services.

Cette francisation s’est obtenue par une urbanisation continuelle qui a conduit à toujours plus de mainmise francophone sur les communes de la périphérie, toujours plus profondément dans le Brabant flamand. Par exemple, en conséquence du recensement linguistique de 1947, Evere, Ganshoren et Berchem-Sainte-Agathe ont été transférées à la capitale bilingue tellement le nombre de francophones y avait augmenté. Dans la période 1950-1965, Bruxelles s’est encore plus étendue et s’est appropriée une dizaine de communes. Cette évolution allait à l’encontre de l’homogénité linguistique de la Flandre, mais elle était très profitable aux propriétaires des terrains qui assistaient à un avantageux développement de la spéculation. Les francophones bruxellois émigrés étaient contre le principe de la territorialité et revendiquaient en conséquence des droits linguistiques au niveau de l’enseignement, de la culture et de l’administration. L’ojectif final de ces demandes était que ces communes soient absorbées dans Bruxelles. Ils voulaient changer le statut linguistique de ces communes à l’aide d’un référendum.

A Bruxelles même, la majorité francophone a plaidé l’application des règles de la représentation démocratique, ce qui ne laissait à la minorité néerlandophone qu’une participation limitée aux institutions et dans l’administration. Le statut bilingue était résolument repoussé tandis que la sphère d’influence de l’élite francophone s’élargissait par l’accélaration de la francophonisation.

L’élite bruxelloise francophone a tout d’abord été rétive à la décentralisation et à la fédéralisation afin de ne pas perdre d’influence dans un Etat belge régionalisé en deux parties sous tutelle flamande. Toutefois, à mesure que le régionalisme a gagné du soutien en Flandre et en Wallonie, une région bruxelloise élargie et autonome est devenu pour cette élite la meilleure arme de défense pour le maintien des francophones au pouvoir dans la capitale et dans l’Etat.

Bien plus qu’en Flandre, l’attitude antiflamande d’après-guerre a eu ses conséquences sur le flamingantisme dans la capitale. Systématiquement, le mouvement flamand a été associé à l’occupant, et pas seulement par les francophones. Il faut dire que les flamingants avaient tenté de renforcer la position du néerlandais à Bruxelles en collaborant. Aucune volonté de comprendre ce que révélaient les revendications flamandes n’existait alors et les conséquences de telles positions envers le mouvement flamand se sont faites sentir dans l’administration et l’enseignement.

Il a fallu attendre les années ’60 pour qu’une minorité flamande consciente fasse parler d’elle politiquement et socialement. Des diplômés néerlandophones s’étaient installés à Bruxelles et y revendiquaient une place, ce qui a renforcé la vieille génération des flamingants bruxellois. Mais, bloqué par des différences sociales et culturelles, ce groupe n’a pas réussit à faire un lien avec les flamands bruxellois autochtones. En 1974, le nombre de suffrages remportés par les listes néerlandophones n’était seulement que d’à peu près 15 % pour augmenter dès 1977 jusqu’à plus de 20 % (50 % CVP, 30 % VU, 10% Lions Rouges et Bleus).

Dans l’agglomération bruxelloise, la scission des anciens partis unitaires a favorisé l’élaboration de programmes propres en fonction des communautés. Auparavant, le flamingantisme bruxellois s’était appuyé sur la vie associative et culturelle (et tout particulièrement le TAK ). Il existait bien au-delà des partis une grande cohérence entre flamingants bruxellois, ce qui rendait possible la construction d’un front contre le groupe francophone dominant. Les flamingants bruxellois, conscients de la discrimination (surtout dans la vie professionnelle), défendaient un bilinguisme strict dans la capitale et les services publiques. De plus, en tant que représentants de la majorité flamande en Belgique, ils revendiquaient une présence paritaire dans toutes les institutions publiques et politiques en échange de la parité entre la Flandre et la Wallonie sur le plan national.

Afin de stopper la francisation, un réseau néerlandophone unilingue d’écoles et d’associations socioculturelles a vu le jour. Les flamingants réclamaient en outre la néerlandisation de tous les secteurs concernant la vie « personnelle » (l’enseignement, les soins de santé et la culture). Pour eux, une région bruxelloise était à proscrire, car il était dès lors impossible de se baser sur la majorité flamande. Ils ont donc choisi de tisser des liens très étroits avec la Flandre. Bruxelles était à leurs yeux une sorte d’extension des communautés linguistiques flamande et française, opinion partagée par l’élite politique en Flandre. La situation linguistique à Bruxelles était à leurs yeux une sorte de persistance de la domination francophone en Belgique et ils rejettaient résolumment le fait d’avoir une Belgique en majorité flamande et une capitale francophone unilingue. Les néerlandophones en Flandre et à Bruxelles défendaient aussi l’homogénité linguistique de la périphérie dans le Brabant flamand, bien que les positions radicales cotoyaient de plus modérées. Pourtant, la classe moyenne locale n’était pas toujours opposée à l’immigration de francophones plus aisés, mais c’était pour des raisons économiques et une partie du mouvement flamand s’est fortement contre positionnée contre l’élargissement de la « tâche de pétrole » de Bruxelles.

En réaction aux protestations flamandes massives et face à la réalisation de certaines de leurs revendications linguistiques, le FDF a été créé à l’initiative d’un groupe d’intellectuels vers 1964. Il s’opposait au « carcan de la frontière linguistique » et à la « tyrannie linguistique » (c’est-à-dire à l’unilinguisme en Flandre et au bilinguisme obligatoire à Bruxelles). A sa création, le Front Démocratique des Bruxellois Francophones (FDBF, par la suite FDF) a reçu le soutien de personnalités du mouvement wallon et collaborait d’ailleurs étroitement avec le Rassemblement Wallon. D’abord unitariste, le FDF a ensuite défendu l’autonomie de la Wallonie et de Bruxelles vis-à-vis de « l’Etat belgo-flamand ».

L’ascenssion du FDF a été fulgurante et il a pu compter rapidemment sur le soutien de couches larges de la population. En 1965, il avait obtenu 68.966 voix à la Chambre et 3 députés dans l’arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde pour passé en 1968 à 130.271 voix et 5 députés. En 1971, le FDF et le Parti libéral ont formé un cartel sous le nom de « Rassemblement bruxellois » à l’occasion de l’élection du Conseil de l’agglomération. Le Rassemblement bruxellois a remporté ces élections haut la main. C’est à cette occasion que le FDF a reçu le soutien du social-démocrate Paul-Henri Spaak, dont la fille est devenue plus tard la présidente. L’apogée du FDF se situe en 1978 lorsqu’il a rafflé 11 députés avec 50,68 % des voix francophones. Par pur opportunisme, nombre de politiciens de touts partis l’ont alors rejoint avant de le quitter progressivement à mesure de son déclin dans les années ‘80.

Aujourd’hui, le FDF n’est plus que l’ombre de lui-même et a perdu une bonne part de son indépendance politique depuis qu’il s’est fédéré avec le PRL au sein du Mouvement réformateur (MR). Il garde cependant un fort enracinement local dans certaines communes du sud-est de Bruxelles depuis les élections communales de 1976. De plus, le FDF s’est mieux adapté à l’évolution sociologique de la population bruxelloise que son partenaire libéral. Par exemple, lors des dernières élections régionales, la quasi-totalité des candidats d’origine immigrée sur la liste du MR appartenaient au FDF.

Le FDF cultive sa différence avec le PRL: il se veut « social » et défend (en paroles) les services publics. Mais ce ne sont que de vains mots dans la mesure où le FDF ne remet pas en cause la politique néo-libérale. Par conséquent, la « fibre sociale » du FDF revient à proposer des mesures qui favorisent l’accès des francophones aux emplois publics à Bruxelles. Ainsi, le FDF propose de « corriger » la répartition des emplois publics à Bruxelles sur base de critères soi-disants objectifs comme la fréquence de la langue utilisée dans les procédures judiciaires, les actes de l’Etat civil, les contrats commerciaux,… ou la répartition des votes entre listes francophones ou néerlandophones. Cela ferait basculer quelque 2.500 emplois publics vers les francophones au détriment des néerlandophones. Toutes ces statistiques font la part belle au français qui est utilisé dans 85 % à 90 % des cas. Mais cela ne signifie pas que la répartition linguistique de la population est aussi déséquilibrée, car nombre de néerlandophones sont souvent contraints d’utiliser le français à cause de la position dominante de cette langue à Bruxelles.

Le FDF prône le principe de « l’unilinguisme des agents et du bilinguisme des services » en lieu et place du bilinguisme généralisé. Il dénonce l’obligation du bilinguisme pour les agents qui ne sont pas en contact avec le public comme une forme de discrimination envers les francophones et les personnes d’origine immigrée. Mais le FDF ne propose rien pour stimuler l’apprentissage du néerlandais. Au contraire, certains de ses représentants ont proposé que le néerlandais ne soit plus obligatoire dans les écoles francophones de Bruxelles, comme c’est déjà le cas en Wallonie où les élèves ont le choix entre le néerlandais, l’anglais et l’allemand. En pratique, les propositions du FDF reviennent à diviser les agents de la fonction publique sur une base communautaire et à rendre impossible l’organisation d’un service bilingue dans bon nombre d’administrations.

Dans la périphérie bruxelloise, le FDF revendique un statut équivalent à celui des Flamands dans la capitale. Sur base de l’exode des francophones de Bruxelles vers la périphérie, le FDF a pu s’y développer largemment. Il s’agit surtout d’un parti politique local qui s’est lié des partisans à travers les services communaux et diveses organisations. Sa position de pouvoir au niveau a été telle que pendant toute une période, le FDF a été un partenaire de pleine valeur dans les négociations sur le plan national.

Malgré la grande immigration en provenance de la Wallonie, Bruxelles n’est pas devenue la capitale culturelle de la Wallonie et pour le mouvement wallon, les revendications bruxelloises n’étaient pas d’une importance essentielle comme chez les flamingants. L’alliance du Rassemblement Wallon, du PS, du PSC et du FDF (1978-1980) était seulement stratégique. Le FDF a cherché du soutien chez les fédéralistes wallons pour renforcer ses revendications et se confronter à la Flandre avec une dominance francophone, mais aucune base réelle de solidarité politique n’existait comme les intérets économiques et politiques étaient divergents. Par exemple, l’électeur moyen du FDF était plutôt partisan de l’Etat unique. Les réalisations concrètes de ce front francophone n’ont donc été que culturelles et linguistiques.

Dès la deuxième moitié des années ‘80, les choses ont changé dans les relations entre les bruxellois néerlandophones et francophones et leurs partisants flamands et wallons. Bruxelles s’est « europénanisée » et « internationalisée » en évoluant vers une ville multiculturelle dans laquelle la pression exercée par le français n’a pas du tout diminué. La position minoritaire des Flamands de la capitale a en fait encore été renforcée. Le prestige et le pouvoir de la culture néerlandophone à Bruxelles n’a pas reculé grâce au soutien de la Flandre, mais l’acceptation de la revendication francophone de l’instauration d’une Région Bruxelloise a tout de même un peu dissocié Bruxelles de la Flandre. Les francophones ont utilisé le caractère multiculturel de la ville pour renforcer leur propre position. Comme leur programme a largement été appliqué, le FDF a continué à dépérir électoralement, mais l’alliance du FDF avec le parti libéral a au pour effet que Bruxelles est restée dominée par des formations fortement francophiles.

La revendication flamande du maintien de la périphérie en Flandre a graduellement été acceptée, mais cette région est restée une zone de conflits linguistiques consécutifs et le mouvement flamand y accorde encore beaucoup d’attention.

e) La frontière linguistique (1962), Val-Duchesse (1963) et « Leuven Vlaams» (1968)

Dans les années ‘60, le mouvement flamand a continué sa vieille stratégie : une lutte pour des lois linguistiques protectrices et l’application correcte de celles-ci. Au début de ces années, le mouvement flamand s’est concentré sur la délimitation de la frontière linguistique et sur la problématique de la région bilingue de Bruxelles. Deux grandes marches sur Bruxelles, organisées par la coupole Vlaams Actiecomité voor Brussel en de Taalgrens, et le refus de dizaines de communes d’exécuter le recensement linguistique ont forcé le gouvernement de considérer la problématique de la frontière linguistique. La loi linguistique de 1962 a ainsi transféré Komen et Moeskroen de la Flandre-occidentale vers le Hainaut et six villages néerlandophones de la région des Fourons, dont certains avaient une majorité francophone et étaient économiquement orientés vers Liège, ont été transférés sous de fortes protestations vers le Limbourg.

A Bruxelles, la revendication flamande d’un verrouillage de la région bilingue a été acceptée: la capitale était dorénavant limitée à 18 communes et restait encerclée par l’arrondissement néerlandophone de Halle-Vilvorde. Tous les services publics devaient engager du personnel bilingue uniquement (un examen linguistique a donc été introduit) et il était exigé d’arriver en 10 ans à la parité linguistique dans les fonctions dirigeantes. De plus, le recrutement de personnel néerlandophone a été garanti pour les écoles francophones où étaient envoyés des élèves néerlandophones. La proposition du Premier Ministre d’incorporer malgré tout six communes de la périphérie comprennant des noyaux francophones forts à Bruxelles s’est heurtée à tellement de protestations que la loi de 1963 (Val-Duchesse) a accepté en compromis l’instauration dans ces communes de facilités linguistiques individuelles pour les francophones avec de larges droits sur le plan de l’enseignement.

Comme le compromis linguistique de Val-Duchesse concernait les intérêts flamands, les réactions des Bruxellois francophones ont évidemment été fortes et ont été à la base de la création et du développement du FDF. Ce dernier a prôné une politique de surenchère francophone sur une ligne globalement dure dans le but de détourner la loi linguistique de 1963 ou au moins de l’appliquer de façon minimale. L’affaiblissement du pouvoir de contrôle du vice-gouverneur flamand a été un premier symptôme de la réussite de cette politique. L’abolition du contrôle de la langue parlée par le chef de la famille en 1970 est à voir dans le même cadre. La réalisation de la parité linguistique dans les administrations communales n’a été appliquée qu’avec des mesures avantageuses pour les francophones alors que le recrutement de contractuels et de médecins francophones dans les hôpitaux du CPAS se poursuivait invariablement. Le conflit autour des guichets de Schaerbeeck (1973-1976) a très clairement illustré la mauvaise volonté d’appliquer la loi linguistique de 1963. Toutes les possibilités de procédure avaient été épuisées et, finalement, un magistrat a dû se faire escorter par la gendarmerie pour appliquer la loi. La loi de 1963 restait donc un foyer de conflits.

Entre-temps aussi, la question de l’université de Louvain s’est imposée à l’agenda politique dans la période de 1966 à 1969. L’université francophone de Louvain devait être élargie, sous les craintes de l’influence francisante que cela pouvait avoir sur la région. Le mouvement flamand s’est dans sa résistance basé sur le principe légalement reconnu que la langue d’une région est sa langue véhiculaire. La scission du CVP/PSC est survenue lorsque les ministres du CVP ont démissioné face au refus du gouvernement d’immédiatement élaborer des perspectives à court terme pour le transfert de l’UCL. Les deux partis se sont ensuite présentés séparément aux élections. Tous les partis linguistiques ont obtenu de bons scores lors de ce suffrage (la VU a eu 20 sièges à la Chambre, le FDF 5 et le RW 7). Le gouvernement rouge-romain Eyskens a ensuite réglé le conflit en assurant des moyens financiers à l’UCL pour mettre sur pied un nouveau campus à Louvain-la-Neuve, dans le Brabant wallon. De son côté, la KUL flamande est restée à Louvain. Les libres-penseurs flamands avaient entre-temps saisi l’occasion pour exiger la création d’une université néerlandophone à part entière à Bruxelles. L’ULB a donc elle aussi été divisée et la VUB a été fondée en 1969.

f) Les réformes d’Etat pendant les années ‘70 et ‘80

En 1963, le gouvernement Lefèvre-Spaak a très prudemment mis la réforme d’Etat à l’agenda. Les résultats du centre d’étude Harmel (parus en 1958) ont été utilisés comme point de départ d’une table ronde avec les partis traditionnels. Un accord est sorti sur les principes de la décentralisation régionale et administrative ainsi que de l’autonomie culturelle. Toutefois, aucun résultats concrêts n’a pu être obtenu à cause de la percée libérale observée dans les élections de 1965 qui avait entraîné une coalition unitariste. Mais quelques mesures avaient néanmoins été adoptées avant sur le plan culturel en direction de l’autonomie flamande et wallonne avec la création en 1960 d’un nouveau statut audiovisuel qui prévoyait la fondation d’une BRT et d’une RTB indépendantes, de départements séparés pour la culture en 1962, l’installation en 1966 de ministères distincts pour la culture, suivis en 1968 par des ministères séparés pour l’enseignement.

La question de Louvain et les résultats des élections de 1968 ont néanmoins poussé les unitaristes à ne plus pouvoir contourner la réforme d’Etat pour couper l’herbe sous le pied des fédéralistes radicaux. En 1970, le gouvernement Eyskens a ainsi fait passer une révision de la Constitution au Parlement en utilisant habilement les différentes fractions de l’opposition. Un compromis a été réalisé avec la création de deux conseils culturels qui avaient pouvoir de décision sur plusieurs matières, mais qui étaient financés par les instances nationales (qui en définitive maintenaient donc leur contrôle). Trois régions ont également été créées avec leurs propres organes compétents pour les questions économiques, sans touteois obtenir une fiscalité propre et financés par un système de dotations. Bruxelles est donc alors devenue une région séparée avec son propre Conseil régional, mais Bruxelles restait cependant dépendante de la Flandre et de la Wallonie pour les matières personnelles. Une procédure de sonnette d’alarme a aussi été instaurée au Parlement national dans le cadre de la protection des Wallons.

L’imprécision de ces mesures a provoqué de très grands conflits dans les années ’70 et ‘80. Rien n’était fixé en termes de compétences, de composition des organes et même de délimitation territoriale. Les francophones réclamaient que Bruxelles devienne une région à part entière aussi fortement que les flamands rejettaient cette perspective. L’installation d’une règle de la majorité des deux tiers au Parlement et d’une majorité simple dans chaque groupe linguistique pour résoudre ces problèmes constitutionnels démontrait que les fédéralistes plaçaient à ce moment tous leurs espoirs sur de nouvelles relations électorales. Cette stagnation à conduit la réforme d’Etat dans une impasse totale. Ni la tripartite Leburton (1973-1974), ni la coalition formée par les catholiques, les libéraux et le RW sous la direction de Tindemans (1974-1977) n’ont pu réaliser la formation définitive des régions. Les conseils culturels ont été installés en 1972, un certain nombre de ministères ont été scindés et une Société de Développement Régional Wallon et quatre flamandes ont été mises sur pied, à côté de plusieurs conseils économiques régionaux.

En 1977, le CVP/PSC a obtenu une victoire électorale et Tindemans a formé un gouvernement comprenant, à côté de la VU, le parti le plus fort de chaque région (CVP, PS et FDF), ce qui faisait une majorité des deux tiers. Le 24 mai, le Pacte d’Egmont, parachevé fin 1977, était signé lors des négociations du château de Stuyvenberg. Le gouvernement et le Parlement national gardaient de larges compétences, mais un Conseil communautaire francophone et flamand a été mis sur pied avec autorité sur les matières personnelles alors que la Flandre, la Wallonie et Bruxelles ont chacune reçu un Conseil régional compétent pour les matières territoriales avec un gouvernement régional propre. La parité n’a pas été instaurée au gouvernement bruxellois. Les francophones de la périphérie ont aussi reçu le droit de s’inscrire pour voter à Bruxelles ainsi que leur propre Commission communautaire à l’instar de la Commission culturelle néerlandophone des Flamands bruxellois.

Les flamingants plus radicaux ne pouvaient d’aucune manière se retrouver dans cet accord et ont fondé un comité anti-Egmont qui a organisé différentes protestations. Ils considéraiet que le Pacte d’Egmont reniait le bilinguisme de la capitale et était un facteur de francisation ultérieure du Brabant flamand. Mais la VU a reçu une défaite aux élections de 1978. Une aile d’extrême droite a scissionné pour devenir par la suite l’actuel Vlaams Belang.

Pour des raisons différentes, les nouveaux unitaristes étaient également contre le Pacte d’Egmont. Tindemans a ainsi démissionné en pleine session de la Chambre. Après les élections, Martens, le président du CVP, a pris la tête d’un gouvernement CVP/PSC, PS/SP et FDF. Bien qu’ayant suffisamment de sièges, le gouvernement n’a pas réussi à faire accepter le Pacte d’Egmont au Sénat à cause de la rétissance de plusieurs parlementaires CVP. Le front formé par les partis francophones a du reste compliqué le travail du gouvernement et la réforme d’Etat est arrivée dans une nouvelle impasse.

A mesure que la dépression économique s’est ultérieurement développée, les partis communautaires ont perdu du terrain face aux libéraux. Finalement, la tripartite classique du gouvernement Martens III a trouvé une solution acceptée en août 1980 par le Parlement. Le plan du gouvernement comprennait trois étappes : le bloc de revendications ainsi morcelé permettait d’arriver à plus de concessions réciproques. Ce plan prévoyait la création de Parlements régionaux, leur démision du gouvernement national et la délimitation des leurs compétences par le Parlement. Le règlement du « problème de Bruxelles » était prévu en dernier.

Dès 1982, à côté du Parlement national et du gouvernement central, existait aussi un Conseil flamand qui, avec la fusion du Conseil communautaire et du Conseil régional, avait la compétence de légiférer sur les matières culturelles et personnelles ainsi que sur plusieurs matières locales. Du côté francophone par contre, cette fusion ne s’est pas opérée et deux conseils ont été créés: le Conseil communautaire représentant également les francophones bruxellois et le Conseil régional exclusivement composé de la Wallonie.

Dans une première phase, ces conseils n’ont été occupés que par des élus indirects: la force des fractions politiques se transposait. Les conseils étaient financés par un système de dotation, mais une fiscalité propre progressive était prévue. La question des cantons de l’est (la partie germanophone) a été réglée par le gouvernement Martens-Gol.

Finalement, la réforme d’Etat de 1980 peut être vue comme un pas très prudent en direction du fédéralisme. Le développement des communautés et des régions était limité par des moyens financiers très chiches (seulement 7,3 % du budget total). Le gouvernement national maintenait en fait presque tous les moyens et encaissait tous les impôts. De plus, il y avait une délimitation très peu spécifique des compétences entre le gouvernement national et les gouvernements régionaux. Dans les régions et les communautés se sont néanmoins développés des dynamiques propres ainsi que l’aspiration à l’autonomie, certainement au sein des deux partis les plus forts (le CVP et le PS). Le développement économique n’était pas étranger à ces positions.

g) Les Fourons et la périphérie de Bruxelles (1988)

Malgré les tentatives de mettre les questions communautaires au frigo, les coalitions chrétiens-libéraux sous la direction de Martens ont été constamment plus confrontées au problème des Fourons. Les tensions entre francophones et néerlandophones dans cette région augmentaient continuellement depuis 1962, surtout quand la liste « Retour à Liège », tirée par le l’immigré wallon Happart, a réussi à obtenir une majorité. La majorité francophone refusait d’accepter les décisions de 1962 et revendiquaient des Fourons bilingues. Happart, quant à lui, refusait de parler néerlandais ou de prouver qu’il connaissait la langue.

Selon les partis flamands, la modification de la Constitution de 1970 stipulait que les mandataires dans la région néerlandophone devaient obligatoirement connaître le néerlandais. Les francophones affirmaient au contraire que dans un régime de suffrage universel, la langue ne peut pas être posée comme condition d’éligibilité et que le vote de la majorité doit donc être décisif. Les Flamands refusaient toutefois de toucher à la frontière linguistique. Happart est devenu à ce moment le symbole de la lutte communautaire. Sa popularité croissante était intéressante pour la stratégie de majorité du PS et Happart s’est vu offrir un siège au Parlement européen.

Mais dès 1983, il était impossible pour le gouvernement de tenir la question à l’arrière-plan. Le gouvernement Martens-Gol a essayé de transférer les Fourons vers le Brabant avec le statut de commune à facilité, mais cette proposition s’est heurtée aux protestations flamandes. Une guerre de tranchées a commencé sur la question de savoir si les mandataires devaient oui ou non parler la langue régionale. Le Conseil d’Etat a déclaré la nomination de Happart inconstitutionnelle et la Cour d’Arbitrage a suivi cette décision. Selon le principe de territorialité fixé dans la Constitution par la révision de 1970, les autorités de l’administration flamandes devaient connaître le néerlandais, mais la langue ne devait pas être imposée comme critère d’éligibilité. L’affaire a ensuite été reprise par le Conseil d’Etat qui a refusé, en septembre 1986, la nomination de Happart. La tension montait au gouvernement et le ministre des Affaires Intérieures, Nothomb, a même démissionné. En mai 1987, le gouvernement a proposé un compromis suivant lequel Happart pouvait rester premier échevin, mais devait céder une partie de ses compétences à d’autres. La fraction du CVP a néanmoins rejetté cette proposition et le Conseil d’Etat l’a considérée illégale.

Durant la même période, les problèmes des communes à facilités bruxelloises, étroitement liées au « problème des Fourons », réclamaient de l’attention. Dans ces six communes, les francophones avaient obtenu une majorité et quelques bourgmestres et présidents de CPAS ne connaissaient pas le néerlandais. Les francophones revendiquaient le droit d’utiliser leur propre langue alors que les partis flamands défendaient le point de vue que les facilités linguistiques ne pouvaient être invoquées que par les habitants, pas par les autorités. Le Conseil d’Etat s’est prononcé en faveur des Flamands : les mandataires devaient connaître la langue régionale. Début 1987, plusieurs nominations ont donc été annulées, entre autres celle de Capart, le président du CPAS de Kraainem. En contradiction avec la Cour d’Arbitrage, le Conseil d’Etat ne faisait pas de différence entre les mandataires et les les autorités administratives.

Les tentatives de compromis du gouvernement se sont heurtées à la résistance, surtout en provenance du PSC. Quand, à l’automne 1987, le gouvernement est tombé, ce conflit a connu une accélération. Un gouvernement de transition a préparé une nouvelle révison de la Constitution que la formation gouvernementale suivante a effectué – à côté, bien entendu, de mesures socio-économiques – à la lumière de la direction d’une fédéralisation ultérieure et des questions Happart et Capart. Le CVP et le PSC avaient obtenu lors de ces élections un niveau historiquement bas lié au mécontentement au sein du Mouvement ouvrier chrétien face à la politique d’austérité. Le PRL a quant à lui laissé l’avantage au PS, devenu la plus grande formation. La formation gouvernementale a pris 150 jours, la plus longue crise politique de l’histoire de la Belgique. Le CVP avait besoin de temps pour digérer la défaite et pour régler ses contradictions internes tandis que le PS devait régler l’affaire Happart. En couplant la réforme d’Etat à la formation gouvernementale, différentes opérations d’échange devenaient possible. A côté de l’affaire Happart se négociaient aussi les affaires socio-économiques, l’enseignement, la question de l’avortement, etc. Le gouvernement avait besoin d’une majorité de deux tiers, finalement formée par le CVP/PSC, le PS/SP et la VU.

L’accord était une victoire pour les fédéralistes. En comparaison avec la réforme d’Etat de 1980, les matières fédéralisées étaient impressionnantes : la capacité de décision des régions avait été élargie par l’aménagement du territoire, l’environnement, l’économie, l’énergie, les travaux publics, le transport, les autorités subordonnées, l’emploi et la recherche scientifique. Les communautés ont de plus reçu à cette date toute la politique culturelle et personelle, l’utilisation des langues, l’enseignement et le droit d’élaborer des traités. Un système fiscale propre a été élaboré et le Sénat adapté à la structure fédérale. Des Parlements régionaux directement élus ont aussi été mis en perspective.

L’accord était considéré comme acceptable, tous avaient donné et reçu. Les Flamands mettaient en avant comme une victoire le fait que ni la frontière linguistique, ni la loi linguistique n’avaient été changées et que les autorités flamandes avaient dès lors le pouvoir total sur les Fourons et les communes à facilités bruxelloises. De leur côté, les négociateurs francophones pouvaient dire que les facilités dans l’agglomération bruxelloise étaient maintenues et que les membres du Conseil communal et les échevins qui ne parlaient pas le néerlandais étaient intouchables.

A Bruxelles, les Francophones avaient marqué des points avec la transformation de la région capitale en une troisième région à part entière avec son Conseil élu et un organe exécutif. Comme compensation pour cette concession, les Flamands avaient obtenu une participation au pouvoir qui ne dépendait pas de leur force numérique. En effet, à l’exception du président, ils ont été représentés paritairement dans le pouvoir exécutif de Bruxelles et possédaient à cette occasion un droit de véto, réel comme les décisions des conseils communautaires doivent être prises en s’assurant une majorité dans chaque groupe linguistique et que l’exécutif prend ses décisions selon les principes de collégialité et de consensus.

Les Francophones étaient aussi contents avec les mesures de financement qui répondaient aux besoins de la Wallonie. La solidarité nationale allait continuer à jouer en son avantage. Pendant une période de transition de 10 ans, une « sursolidarité » était prévue qui ne devait être déconstruite que progressivement. Ce n’est qu’après que les mécanismes de solidarité allaient devenir le résultat de l’interaction entre le développement du PIB et les revenus des régions.

Dans un première phase (été 1988) s’est effectuée la révision de la Constitution, avec entre autres la loi sur les compétences qui réglait l’élargissement des compétences des Communautés et des Régions et la composition proportionnelle du pouvoir exécutif flamand. La loi sur les facilités a aussi été acceptée, imposée par le gouvernement et le Parlement contre les protestations des francophones comme des Flamands. Dans la deuxième phase (dès l’automne 1988), le statut de Bruxelles a été abordé, avec le transfert des compétences de l’agglomération bruxelloise à la Région de Bruxelles et la mise en place d’institutions bruxelloises (des groupes linguistiques et des collèges ont remplacé les commissions culturelles et des organes de concertation et de coordination entre les deux communautés ont été fondés). La Région Bruxelles-Capitale a obtenu à ce moment les même compétences et moyens financiers que les autres régions.

La troisième phase a réglé la loi sur le financement. Un système financier très compliqué a été dressé et a donné aux régions et aux communautés des revenus fiscaux propres (entre autres avec les droits de successions) et des impôts (les centimes additionnels sur une partie des impôts personnels, une partie de la TVA et de la redevance audiovisuelle). Cependant, ils pouvaient aussi eux-mêmes imposer des impôts sur les matières dont ils étaient compétents, faire des emprunts et compter sur une contribution de solidarité nationale. Ces lois ont été publiées dans le Moniteur belge en janvier 1989.

En contradiction avec les accords de la première et deuxième phase, sur la troisième étape restait très vague, avant tout pour la faire accepter. La discussion sur son application s’est étallée de 1990 à 1993, le mouvement flamand avait lancé une nouvelle offensive. Les partis flamands ont formé un programme minimum commun avec des revendications bien connues : des Parlements directement élus, plus d’autonomie pour les régions et les communautés et une adaptation de la Chambre, du Sénat et de la province bilingue du Brabant à la structure fédérale. La Wallonie durcissait aussi ses positions fédéralistes. L’ingérence de l’Etat fédéral ou de la Flandre dans la politique wallonne était radicalement rejeté, refus illustré lors de la question des licences d’armes en 1991.

Début 1993, l’accord de la Saint-Michel a été conclu avec l’accord complémentaire de Sint-Kwinten. L’autonomie était élargie, mais on ne touchait pas à la Sécurité sociale, ni aux soins de santé. Les Parlements ont commencé à être directement élus avec l’application stricte du principe de territorialité. La province du Brabant (qui chevauchait alors les territoires de trois régions et de deux communautés) a disparu pour laisser place au Brabant flamant et au Brabant wallon. Au même moment, à Bruxelles, les compétences étaient réparties entre la Région de Bruxelles et les Commissions communautaires. Le gouvernement flamand a aussi créé un ministre à part entière pour Bruxelles afin de maintenir le lien avec la capitale. Par contre, la revendication flamande de s’approprier le pouvoir de décision finale dans les communes à facilités n’a pas été accordé. Là, le niveau fédéral a justement renforcé son rôle.

La base de la loi sur le financement est restée intacte mais l’attribution de moyens supplémentaires aux francophones a toutefois été accélérée pour rattrapper le retard causé par les années où ce montant n’avait pas été augmenté. Mais si les pénuries du secteur de l’enseignement ont été « résolues », cela s’est fait à grands coups de plans d’assainissements drastiques aux conséquences sociales évidentes.

L’accord de la Saint-Michel a de nouveau fait progresser d’un pas le mouvement flamand. Cette phase de fédéralisation drastique a également pu se produire parceque les partis traditionnels reprenaient constamment plus le rôle des organisations extra-parlementaires, phénomène renforcé en Flandre sous la pression du succès du Vlaams Blok.

L’accord de la Saint-Michel était considéré comme une « conclusion », mais ce n’était en fait qu’un pas supplémentaire dans le développement de la régionalisation. Après une pause où le communautaire était gardé au frigo (premièrement sous le gouvernement Dehaene, ensuite sous le gouvernement arc-en-ciel de Verhofstadt), la discussion s’est de nouveau imposée pour conduire en 2001 à l’accord du Lambermont. Le gouvernement a à cette occasion pu compter sur le soutien du PSC (en échange de plus d’argent pour l’enseignement libre catholique en Wallonie et la reconnaissance du traité européen sur les minorités) face au refus de l’accord par la moitié de la fraction de la VU à la Chambre. L’accord du Lambermont a augmenté les compétences des Régions et des Communautés (notamment la compétence totale sur l’enseignement, le commerce extérieur et la coopération au développement), tout comme leur financement (avec une augmentation des dotations et une compétence fiscale aggrandie). A Bruxelles, le nombre de sièges a été élargi et les néerlandophones en ont dès lors reçu 17 au lieu de 11. Une réforme institutionelle a également tenté de limiter la possibilité que le Vlaams Blok ne devienne une minorité de bloccage.

L’accord du Lambermont a dès ses débuts été sous le feu des critiques et n’a jamais eu la prétention d’être une « conclusion ». Entre-temps, une nouvelle offensive flamande autour de la question de la scission de Bruxelles-Hal-Vilvorde s’est heurtée à un mur et une nouvelle réforme d’Etat s’est imposée pour les prochaines élections fédérales. Des agendas concrêts ne sont pas encore sur la table et la formation d’un front des partis flamands ne se met pas vraiment en route. Tous les partis flamands revendiquent cependant une scission de Bruxelles-Hal-Vilvorde (à laquelle les francophones opposent la revendication de l’élargissement de Bruxelles), l’entière autorité en matière d’emploi et – en conséquence – une scission de la concertation sociale. Tous les partis flamands se sont déclarés par le passé pour la revendication de la scission des secteurs non-liés au travail de la Sécurité sociale (seuls le Vlaams Belang et la NV-A se sont déclarés en faveur d’une scission totale), mais il n’est pas encore clair aujourd’hui de voir s’ils veulent absolument imposer cette revendication.

4. Nouveaux flux migratoires – Bruxelles devient une ville multiculturelle

Dans les années ‘60, un nouveau flux migratoire s’est mis en marche quand la bourgeoisie a répondu à un marché de l’emploi restreint – qui les forçait à accepter les revendications, notamment salariales, du mouvement ouvrier fortement organisé – en attirant consciemment des forces de travail de l’extérieur. En 1960, Bruxelles comptait 76.000 habitants d’origine étrangère, surtout des Français, des Espagnols et des Italiens. En 1981, leur nombre était monté jusqu’à 238.000. au cours des 10 années suivantes, 40.000 immigrés supplémentaires se sont installés à Bruxelles.

Aujourd’hui, les pays d’origine les plus importants sont le Maroc et la Turquie. Depuis que la politique d’intégration stimule l’acquisition de la nationalité, il faut faire une distinction entre nationalité et pays d’origine. En 1995, 30 % des Bruxellois avait une nationalité étrangère, pour seulement 23 % en 2003. Les critiques contre les nouveaux immigrés sont les mêmes que celles qu’ont dû subir les anciens immigrés de l’Europe du Sud. Il y a aussi des parallèles à faire avec la réputation des travailleurs wallons et flamands au XIXe siècle. Durant les « golden sixties », les couches les plus aisées se sont retirées de la ville vers la périphérie verte et les immigrés se sont installés dans les quartiers qui se vidaient, à côté des habitants d’origine qui n’avaient pas les moyens de déménager vers de meilleurs quartiers. Alors que partout en ville poussaient des immeubles de bureaux gigantesques et les différents projets de prestige, les quartiers populaires étaient (et sont toujours) délaissés.

La composition sociale de la région de Bruxelles a clairement un autre profil que celle des autres régions: il n’y a que 10 % des Belges qui vivent à Bruxelles, mais presque un tiers de tous les immigrés – et 40 % des habitants d’origine non-européenne – vivent dans la capitale. Il y a dans toute la Belgique 17 communes où plus de 10.000 habitants ont une autre nationalité, 11 parmi celles-ci sont dans la région bruxelloise, 2 en Flandre et le reste en Walonie. Près de 30 % de la population bruxelloise, c’est-à-dire 260.000 personnes, ont une origine étrangère. Les citoyens de l’UE forment le plus grand groupe (65 %), avec la France, l’Italie, l’Espagne et le Portugal comme principaux pays d’origine. Les autres 35 % sont des immigrées qui ne sont pas ressortissants de l’UE et qui proviennent de 60 pays différents, mais surtout du Maroc. Les marocains sont le plus grand groupe d’étrangers en Belgique et sont presque la moitié du nombre d’étrangers non-européens, suivi par des groupes plus restreints issus de Turquie ou du Congo. Le nombre d’étrangers à Bruxelles est sans doute bien plus haut, mais ne peut être qu’estimé suite aux naturalisations et au grand nombre de sans-papiers. La portion d’étrangers dans les population communales à Bruxelles varie de 10 % à Ganshoren à plus de 40 % à Saint-Gilles, alors que les communes qui sont le plus confrontées à la pauvreté sont également celles qui comprennent le plus haut taux d’habitants d’origine étrangère. A côté des immigrés établis, avec un groupe croissant d’allochtones âgés, se trouve aussi un afflux continuel de nouveaux habitants (chercheurs d’asile, regroupement familial, réfugiés,…).

Bruxelles est bien plus qu’une ville bilingue, c’est une ville multiculturelle où différents groupes vivent ensemble et où différentes langues sont utilisées. Dans différents quartiers de Bruxelles, on remarque souvent qu’on entend autour de soi plutôt un mélange de langues. Un groupe important d’immigrés continue à utiliser leur langue d’origine comme langue véhiculaire dans sa propre communauté et à la maison. Pour eux, le français est, dans le meilleur des cas, une deuxième langue réellement acquise (il faut remarquer que l’enseignement francophone ne saurait présenter de bons résultats à cause de son sous-financement). Pour nombre d’entre eux, la connaissance du français n’est qu’approximative (surtout chez les nouveaux immigrés, parmi les couches plus vieilles de la population immigrée et chez les femmes au foyer).

5. La pauvreté à Bruxelles

La politique à Bruxelles est souvent dominée par la discussion communautaire et institutionelle. En suivant la discussion politique dans les medias, on serait en droit de penser qu’il s’agit là du premier souci de la population bruxelloise. Rien n’est pourtant moins vrai : Bruxelles est la capitale européenne qui comprend le plus de pauvres. Le taux de chômage (21%, et même 35% chez les jeunes) est comparable à quelques régions de l’Europe de l’Est. Et il faut beaucoup de patience pour trouver dans le labyrinthe des institutions bruxelloises qui est censé résoudre quoi…

Nous citons ici l’introduction du livre Armoede in Brussel (« La pauvreté à Bruxelles ») de Jan Béghin (député bruxellois SP.a/Spirit), où il décrit le chômage à Bruxelles comme suit :
« La situation est dramatique : presque deux tiers des chômeurs complets avec une allocation sont de basse formation. Sans diplôme, c’est difficile d’obtenir un emploi et on est plus facilement socialement exclu. La voie du chômage de longue durée est alors ouverte. Dans la Région Bruxelles-Capitale, en septembre 2005 (selon le baromètre de bien-être de l’Observatoire pour la Santé et le bien-être), 69 % des chômeurs étaient au chômage depuis au moins un an et 48 % depuis au moins deux ans. C’est justement ce chômage de longue durée – je cite du rapport sur la pauvreté de Jan Vranken – qui est un canal d’adduction important vers la pauvreté et le manque de revenu: un chômeur de longue durée sur trois tombe en-dessous du seuil de risque de pauvreté. A mesure qu’on doit se contenter plus longtemps d’un revenu limité (allocation de chômage), les réserves financières éventuelles se vident, les biens de consommation durables (des vêtements jusqu’aux réfrigérateurs) doivent être remplacés et l’exclusion montre sa tête sur d’autres domaines de vie non-matériels : même une visite au cinéma ou dans un parc d’attractions pour les enfants n’est alors plus possible. Pas moins de 27,2 % des enfants bruxellois grandissent dans une famille sans revenus liés au travail, avec donc un grand risque de pauvreté. Et cette pauvreté est reproduite, parce que la pauvreté est un cercle vicieux: des enfants qui grandissent dans une famille pauvres auront des difficultés à échapper à la pauvreté à l’âge adulte.
Malgré cette situation dramatique, malgré le degré de chômage toujours croissant, il n’est toujours pas question d’une vraie politique contre la pauvreté dans la Région de Bruxelles-Capitale. »

Officiellement, un Bruxellois sur cinq vit dans la pauvreté, un record sur le plan de l’Europe Occidentale. Des observateurs pensent cependant que un sur quatre est un chiffre plus réaliste au vu du fait que les sans-abris et les sans-papiers ne sont pas repris dans les statistiques. A Saint-Josse, le nombre d’enfants qui vivent dans une famille sans revenus de travail monte à 46 %, suivi par Molenbeek (43 %), Bruxelles, Schaerbeeck et Saint-Gilles (chacun à 37 %) – Woluwe-Saint-Pierre se démarque le mieux avec 12%. Un cinquième des familles bruxelloises postpose les coûts liés à la santé à cause de raisons financièrers.

« A Bruxelles, l’inégalité des revenus grimpe, cela devient évident à la lecture des chiffres du baromètre du bien-être de l’Observatoire pour la santé et le bien-être de Bruxelles en 2005 (www. observatbru.be). Ceux qui déposent les 10 % de déclarations d’impôts les plus hautes possèdent 33 % du revenu imposable alors que ceux qui déposent les 10 % de déclarations les plus basses possèdent 1,4 % de la richesse totale imposable (basé sur les revenus de 2002 et la déposition de 2003). Les riches deviennent toujours plus riches, le groupe de pauvres devient plus grand et plus pauvre. » (toujours selon « Armoede in Brussel »).

Cette situation de chômage pénible et de revenus bas pour une partie importante de la population bruxelloise est encore aggravée par la situation du logement à Bruxelles. 24% des logements y sont en mauvais état (9,2 % ne dispose même pas du confort de base élémentaire) ; 5,5 % des locataires vivent dans une chambre meublée et plus de 20 % des locataires dans un logement de mauvaise qualité. Quelque 25.000 familles attendent un logement social (qui ne compose que 9 % du marché du logement). A titre d’exemple sur les « efforts » réalisés par le gouvernement bruxellois depuis la fondation de la Région, il a été contruit annuellement… 125 logements sociaux !

A Bruxelles, où à peu près 60 % de la population sont des locataires, plus que la moitié de ceux-ci (54 %) dépensent plus de 41 % de leur budget pour le loyer. Ces chiffres sortent d’un sondage chez 3.000 locataires paru en 2004 (De Standaard, 25-01-2006). Pour rappel : des loyers qui représentent 20% du revenu sont déjà considérés comme problématiques. Depuis 1998, l’augmentation du loyer a été de l’ordre de 25 %. L’augmentation est même passée à 40 % à l’occasion d’un changement de locataire ou d’une revision du loyer. L’index de santé n’a monté depuis que de seulement 10 % sur la même période…

La revendication d’un programme massif de construction sociale et de rénovation de la ville est incontestable pour Bruxelles. Le nombre de logements sociaux doit être élevé au point de provoquer un effondrement des loyers. Mais la question de la création d’emploi est également centrale. Pourtant, le manque de services est partout flagrant à Bruxelles. Depuis déjà des années, les travailleurs des bus et des trams revendiquent la réinsertion du deuxième homme dans le bus ou le tram – pour contrer les agressions et pour éviter que le chauffeur ne doive résoudre plein de problèmes pendant qu’il ou elle tente désespérément de respecter son horaire. Même sans élargir le réseau et la fréquence nécessaire dans beaucoup d’endroits, cela assurerait une augmentation importante du personnel. Les hôpitaux bruxellois sont confrontés aussi confrontés à un fort manque de personnel, comme différents autres services, et cela même en comptant le cadre actuel qui n’est souvent pas rempli. L’enseignement est confronté à un énorme manque de moyens depuis des années : beaucoup d’écoles francophones craquent de partout sans pouvoir résoudre aucun problème avec le personnel et les moyens actuels. L’enseignement néerlandophone est, lui, devenu une victime de son propre succès et est maintenant submergée par des enfants qui parlent d’autres langues et pour qui rien n’est prévu. Quant aux chômeurs de Bruxelles, en grande mesure de basse formation et unilingues, il ne faut pas seulement prévoir la formation, mais aussi un salaire d’étude pour que ces gens puissent réellement être capables de s’investir dans la formation.

En fait, la pénurie de services à Bruxelles est une liste presque sans fin de l’accueil des enfants aux services pour les personnes âgées. L’organisation de services de traduction pourraient aussi rendre plus facile aux groupe de nouveaux ou d’anciens immigrés de trouver leur place dans la société. N’importe quel service à Bruxelles est inabordable pour de larges couches d’habitants.

6. Bruxelles : la ville du chômage colossal et de centaines de milliers de naveteurs

A côté d’un chômage colossal, quelque 55 % des emplois (tous secteurs confondus) sont occupés par des navetteurs. Quelques 350.000 navetteurs flamands et wallons viennent travailler chaque jour à Bruxelles contre quelques 50.000 travailleurs bruxellois qui font le chemin inverse. Le haut taux de navetteurs s’explique en partie par des raisons objectives: Bruxelles abrite les administrations de l’Etat fédéral, de la Communauté flamande et de la Communauté française. Le manque de bilingues parmi les travailleurs bruxellois (surtout chez les moins qualifiés) joue aussi un rôle : d’après une enquête, 95% des chômeurs bruxellois seraient unilingues. Les discriminations à l’embauche y contribuent également : nombre d’employeurs répugnent à engager des travailleurs d’origine immigrée.

Dans une ville où plus de 30 % de la population est d’origine étrangère (plus de 50 % dans la jeunesse), les discriminations à l’embauche ont un effet plus grave qu’ailleurs. Le cas de VW à Forest est un cas d’école. VW est le plus gros employeur privé de Bruxelles, mais l’entreprise ne compte que 10 % de Bruxellois. La direction a une politique consciente de n’embaucher que des travailleurs issus de zones rurales sans traditions syndicales pour avoir du personnel plus docile. Il s’agit d’éviter aussi toute solidarité entre les travailleurs de l’usine et les quartiers environnants en cas de grève.

Pour lutter contre les discriminations à l’embauche, le député régional PS Rachid Madrane a proposé que 10 % des emplois publics à Bruxelles soient réservés à des habitants des quartiers pauvres. Cela ne fera que partager le chômage – comme il n’y pas de création d’emploi – tout en suscitant des tensions entre les travailleurs. Bruxelles est confrontée à un taux de chômage record alors que les communes de la périphérie ont un taux de chômage de 4 à 5 %. Certaines entreprises manquent même de main-d’oeuvre. Un récent accord de coopération entre les Régions bruxelloise et flamande prévoit que l’ORBEm et la VDAB échangent leurs offres d’emplois. Les chômeurs de Bruxelles auront ainsi accès aux offres d’emploi de la périphérie et inversement. Mais cela ne résoudra rien, car les emplois proposés en périphérie sont mal payés et précaires. C’est la principale raison pour laquelle ils ne trouvent pas preneurs. De plus, les entreprises de la périphérie sont parfois difficilement accessibles par les transports en commun. En pratique, cet accord de coopération accentuera la pression sur les chômeurs bruxellois qui seront obligés d’accepter des emplois précaires et mal payés dans des zones difficilement accessibles.

7. Bruxelles et sa périphérie

Un nombre croissant d’habitants de Bruxelles s’installent dans les communes de la périphérie. La presse flamande et les politiciens flamands les dépeignent souvent comme des « bourgeois arrogants» pour leur refuser tout droit linguistique. Si c’est un fait établi que, dans un premier temps, l’exode urbain a surtout été dû aux classes moyennes aisées à la recherche d’espaces verts – et c’est toujours le cas dans certaines communes huppées – de plus en plus de travailleurs s’installent aujourd’hui dans la périphérie à la recherche d’un logement bon marché. C’est, par exemple, le cas d’ouvriers travaillant à Anderlecht qui achètent une maison à Sint-Pieters-Leeuw pour rester proches de leur lieu de travail. Ce phénomène ne fera que s’accentuer avec la hausse des prix immobiliers et le manque de logements sociaux qui sévissent à Bruxelles.

Certaines communes flamandes tentent de dissuader cet exode urbain en obligeant les propriétaires de terrains à bâtir à ne vendre qu’à des Flamands ou à des personnes « qui ont un lien social avec la commune », c’est-à-dire qui sont membres d’une association locale. Faute de quoi, elles ne délivrent pas le permis de bâtir. Le projet de décret qui impose des conditions linguistiques aux locataires d’un logement social en Flandre va dans le même sens en n’offrant plus de logements sociaux pour les francophones dans la périphérie, et de même pour les personnes d’origine étrangère dans les habitations sociales de Flandre. Ces mesures discriminatoires rendent la vie plus difficile aux nouveaux habitants de la périphérie sans véritablement enrayer le phénomène de l’exode urbain qui a des causes sociales et économiques profondes.

Les Francophones des communes de la périphérie (avec ou sans facilités) sont, en outre, confrontés à des problèmes spécifiques. Nombre d’entre eux doivent renoncer à se faire soigner à l’hôpital de Hal, pourtant plus proche, car ils n’ont pas la possibilité d’y être reçus dans leur langue. Un autre exemple est l’assurance-dépendance de la Communauté flamande, facultative à Bruxelles mais obligatoire en Flandre. Tous les habitants de la Flandre doivent cotiser pour cette assurance et ils bénéficient en échange d’un remboursement partiel des frais d’aide à domicile en cas d’invalidité due à un handicap ou à la vieillesse. Mais il faut s’adresser à un service agréé par la Communauté flamande. Les Francophones n’y recourent presque jamais à cause de la barrière de la langue, mais ils doivent quand même cotiser. Le manque de droits linguistiques conduit donc dans certains cas à des discriminations sociales. Un accès en français aux services d’aide à domicile agréés par la Communauté flamande et à l’hôpital de Hal devrait être possible. Tout comme un accès en néerlandais aux services de l’hôpital d’Ottignies devrait être organisé pour les néerlandophones installés dans le Brabant wallon.

Il faut un programme massif de construction de logements sociaux à Bruxelles et dans la périphérie, entièrement financé par les pouvoirs publics, pour que nul ne soit obligé de quitter sa région à cause du prix des logements. Un tel programme mobiliserait évidemment beaucoup plus de moyens que les mesures répressives… et exigerait de rompre avec la politique antisociale d’économies budgétaires en Flandre comme à Bruxelles et en Wallonie. En plus, tous les harcèlement des autorités doivent s’arrêter. Cela concerne tant les mesure antifrancophones en Flandre et surtout dans la périphérie et les communes à facilités que les mesures communales qui n’ont d’autre but que de harceler et de chasser un certain groupe de la population. Comme notre programme l’explique plus loin, le MAS/LSP revendique en Flandre, en Wallonie et à Bruxelles le droit pour chacun d’avoir un emploi et des services dans sa propre langue. La défense de ce programme est le seul moyen capable d’unir les travailleurs pauvres flamands, wallons, bruxellois et germanophones dans leurs efforts pour la lutte contre la politique antidémocratique et antisociale menée dans toutes les regions et les communautés.

8. Est-ce que toutes ces communautés peuvent vivre paisiblement ensemble à Bruxelles ?

Selon une enquète récente, les trois quarts des Bruxellois se déclarent en faveur d’une forme d’enseignement bilingue où la deuxième langue nationale n’est plus considérée comme une langue étrangère. L’enseignement à Bruxelles n’est pas épargné par la bagarre communautaire. Là où le néerlandais a été pendant longtemps vu comme une langue inférieure dont on avait pas besoin – ce qui est logique au regard du développement historique – aujourd’hui, la réalité sur le marché du travail commence à peser. Pendant que l’enseignement francophone a livré des générations d’unilingues francophones, on voit aujourd’hui que toujours plus de francophones et d’autres non-néerlandophones prennent le chemin de l’enseignement néerlandophone. Actuellement, 25 % de la jeunesse scolarisée à Bruxelles est inscrites dans une école néerlandophone et on estime que ce chiffre peut monter jusqu’à 30 % dans les années à venir. Cela vient de la bonne réputation des écoles néerlandophones (moins sous-financéses) mais, de l’autre côté cela est certainement une conséquence de la compréhension parmi un grand groupe de travailleurs francophones et d’origine étrangère que le bilinguisme est un grand atout sur le marché du travail.

Toute une série de situations actuelles sont ressenties comme des discriminations de l’une ou de l’autre communauté. Les Néerlandophones qui habitent dans les communes bruxelloises où l’on n’offre pas d’enseignement communal néerlandophone (par exemple Schaerbeck) payent pour les coûts des bâtiments et de fonctionnement d’un service qui n’est pas organisé dans leur langue. A ses problèmes, il n’y a que les solutions partielless mises en place par les accord de la Saint-Boniface qui font qu’une partie de ces coûts sont repris par les communautés.

Dans la Communauté Française, un diplôme supplémentaire est demandé à un enseignant avec un diplôme néerlandophone pour acquérir le droit d’enseigner en français. Quel enseignant néerlandophone va se soumettre à cela si en sachant que les salaires des enseignants de la Communauté Flamande sont plus élevés ? En plus, une des nombreuses lois linquistiques interdit de passer de l’enseignement d’une communauté à l’autre pour l’enseignement fondamental et la promotion sociale une fois que le parcours d’apprentissage a commencé quand on habite dans une région où l’enseignement est organisé par l’autre communauté. Un navetteur flamand qui a fait ses études en flamand ne peut donc pas suivre des cours du soir en français organisés par l’enseignement francophone.

Entre-temps, les politiciens néerlandophones continuent à considérer la connaissance infime du néerlandais, non pas comme un résultat d’un manque de moyens, mais à cause de « la fainéantise des Francophones qui ne veulent pas faire des efforts ». De l’autre côté, le « Flamand priviligié » à Bruxelles est montré du doigt puisque ce Flamand a droit à un enseignement de meilleure qualité. La réalité est plutôt que l’enseignement à Bruxelles – tant néerlandophone que francophone – connait une division évidente entre des écoles d’élite pour les enfants de la bourgeoisie et des couches moyennes plus aisées de la société et des écoles sous-financées pour le reste.

La question des droits linguistiques est extrêmement sensible à Bruxelles. Le bilinguisme est obligatoire pour les agents dans les administrations et les services publics. Cela est vécu d’un côté comme un obstacle à l’embauche par beaucoup de Bruxellois francophone, mais de l’autre, l’accès systèmatique aux services bruxellois en néerlandais n’est pas réalisé par l’absence de connaissances suffisantes du néerlandais par une partie du personnel employé. En janvier 2006, Bert Anciaux a demandé une enquête sur le bilinguisme des services bruxellois afin de se présenter comme défenseur des Flamands à Bruxelles. Face à la politique des partis traditionels qui utilisent les problèmes linguistiques pour diviser les travailleurs francophones, flamands et immigrés, nous devons défendre le droit à un travail décent et l’accès à des services de qualité dans sa propre langue. Ce qui nécessite de rompre avec la politique d’austérité actuelle et que des moyens suffisant soient alloués pour réaliser le bilinguisme de tous les services en allant prendre les moyens nécessaires dans le camp patronal.

La présence de ces moyens est de plus en plus attestée dans les rapports récents. De Tijd du 23-05-2006 a publié en première page que « Bruxelles pétille de sens d’entreprise ». Contrairement au chômage et à la pauvreté colossale qui sévi à Bruxelles, les entrerprises qui ont leur siège principal dans la région ont mis sur pied plus de filiales, remarquablement plus que les enterprises avec un siège principal en Wallonie ou en Flandre.

L’organisation des services bilingues nécessite le bilinguisme du personnel là où c’est nécessaire. Actuellement, la connaissance de l’autre langue est exigée comme un prérequis à l’emploi ou doit être apprise pour pouvoir garder son emploi (en ce qui concerne les fonctionnaires : pour être nommé au lieu de rester en service comme contractuel et donc de louper de nombreux avantages). Nous pensons que la connaissance des langues devrait être stimulée et non imposée comme actuellement. Il y a quelques années, des cours de langue préparatoires à l’examen linguistique du Celor ont été créés dans l’enseignement de la Ville de Bruxelles pour ses fonctionaires, mais ceux ci devaient être suivi en dehors de leurs temps de travail. La possibilité de suivre des formations linguistiques pendant les heures de travail, la rémunération de cette qualification professionelle une fois acquise combinés à de bonnes conditions de travail et à une augmentation du cadre pour remplacer le personnel qui suit les cours sont nécessaires pour garantir le bilinguisme des services sans que ça ne se produise au détriment des travailleurs.

Vu l’importante population d’origine immigrée à Bruxelles, l’accès aux services en français et en néerlandais n’est pas suffisant. Des services d’aide linguistique pour accéder aux services devraient être octroyés à toutes les populations établies dans les villes qui en font la demande. L’absence de cette mesure se voit particulièrement dans les hôpitaux et les maisons de soins, où des gens doivent subir des traitements sans pouvoir donner ou recevoir aucune explication. Le MAS/LSP part de l’idée que c’est justement ce type de concessions envers des gens qui ne parlent pas la langue régionale qui peut les aider à trouver une place dans la société, ce qui est nécessaire pour les stimuler à apprendre la langue régionale. C’est justement le manque d’emplois, combiné à des loyers élevés, qui repousse la population d’origine immigrée (de la même façon que les Belges pauvres, souvent des personnes âgées, dont 25 % est officiellement pauvre à Bruxelles) dans des quartiers délimités, qui font que – également à cause d’un enseigment sous-financé et d’un manque de services à la population – les services de quartier sont inefficaces et qu’une partie de la population d’origine étrangère n’apprends pas la langue régionale.

Le fait que les Communautés et les Commisions communautaires situées à Bruxelles ne doivent pas offrir de services bilingues est vécu comme discriminatoire. Cela peut mener à des situations absurdes comme l’exemple de néerlandophones amenés en ambulance dans un hopîtal de la Communauté française à Bruxelles qui ne peuvent donc être hospitalisés, ni subir des soins sans avoir la possibilité d’obtenir la moindre informations en flamand. Ils vivent une situation similaire dans une hospitalisation d’urgence dans un pays étranger. Ces services établis à Bruxelles, y compris ceux financés par les Communautés, et qui organisent des services nécessaires comme, par exemple, les soins de santé, doivent être accessibles pour les deux communautés. De cette façon, les parents unilingues francophones (ou qui parlent une autre langue) peuvent recevoir l’aide nécessaire pour pouvoir donner leurs enfants un accès à l’enseignement néerlandophone.

Lors de la fête de la Communauté française en septembre 2005, les politiciens francophones, au travers de déclarations selon lesquelles la Communauté française est le pont entre la Région bruxelloise et la Wallonie, ont essayé de nier le statut bilingue de la Capitale. Les deux Communautés mènent une compétition à Bruxelles et les politiciens défendent chacun leur groupe linguistique au détriment de l’autre. La politique communautaire que mène les partis traditionnels à Bruxelles sert à accroître les tensions et à diviser les travailleurs afin de masquer les véritables privilégiés : les capitalistes et leurs familles.

Les travailleurs et les pauvres Bruxellois ont au contraire clairement besoin d’une politique qui s’en prenne en priorité aux problèmes du chômage, de la pauvreté, du logement, de l’accès aux services, etc au lieu d’un jeu du pouvoir entre les différentes institutions et communautés à Bruxelles. La division, qui est toujours poussée par l’élite politique, a surtout pour effet de maintenir la position bien payée de cette élite. C’est un obstacle pour les travailleurs et les pauvres à Bruxelles pour mener une lutte unifiée autour de ces thèmes vitaux. C’est toutefois le seul moyen avec lequel du progrès peut être obtenu contre la politque néolibérale et antisociale des partis communautaires. Cela est évident dans chaque grève dans une entreprise bruxelloise où le personnel est composé de travailleurs des différentes communautés, dans chaque action contre le tantième projet de prestige qui veut repousser la population originelle pour la tantième tour de bureaux ou le tantième projet de construction destiné à attirer des couches plus aisées, de même que dans chaque défense des services publics.

N’oublions pas qu’en Belgique, le même patronat qui exite toujours plus les querelles communautaires avec ses représentants politiques est représenté par la FEB nationale. C’est en jouant sur la question coommunautaire que le patronat réussit miraculeusement à faire passer ses propositions unanimement pour faire payer la crise aux travailleurs et aux allocataires. Nous devons pouvoir lutter de façon aussi unifiée que possible contre cette politique si nous voulons obtenir des victoires, comme cela a entre autres été démontré lors de la lutte contre le Pacte des Générations.

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