VI. La Communauté germanophone

VI. La Communauté germanophone

1. L’annexion d’Eupen-Malmédy

Comme nous avons déjà eu l’occasion de le voir, l’âge d’or du chauvinisme belge a pris place juste après la Première Guerre Mondiale. La direction du POB ne s’y est pas opposée, bien au contraire. Ainsi Emile Vandervelde, déjà membre du gouvernement durant la guerre, a-t-il fait partie de la délégation belge présente aux négociations pour le Traité de Versailles en 1919. La Belgique y est arrivée avec ses exigences : une révision du statut neutre de la Belgique, le transfert du Grand-Duché du Luxembourg, de Maastricht et du Limbourg néerlandais vers la Belgique, ainsi qu’une amélioration du statut de l’Escaut et du canal Gand-Terneuzen et enfin le rattachement de Moresnet, Eupen et Malmédy qui appartenaient depuis 1815 à la Prusse. En plus de cela, la Belgique désirait l’élargissement des colonies en Afrique au détriment de l’Allemagne et d’autres réparations pour torts causés.

Tout ce programme n’a pas été obtenu, mais les districts d’Eupen, de Malmédy et de Moresnet ont été transféré à la Belgique et le statut de neutralité imposé par les traités de Londres de 1839 a été supprimé. En Afrique, la Belgique a obtenu un mandat de gestion du Rwanda-Burundi. Enfin, l’Allemagne a été condamnée à verser 2,5 milliards de mark-or en tant que réparation.

Pour les germanophones de Belgique, leur histoire belge commence donc en janvier 1920, après plus d’un siècle sous l’autorité prussienne. Cette longue période a été le théâtre de luttes vigoureuses pour le droit à la citoyenneté qui, à Eupen aussi, ont pris la forme d’une insurrection révolutionnaire. Mais le Traité de Versailles est venu briser l’unité nationale créée. Cette cession de la région à la Belgique correspondait à un besoin des vainqueurs d’une plus grande sécurité dans la vallée de la Meuse. En conséquence, la bourgeoisie et la classe ouvrière d’Eupen-Malmédy a été complètement isolée.

L’Eglise, qui faisait partie de la classe dominante, avait donné un cadre idéologique institutionnalisé à la bourgeoisie germanophone et pas seulement pour préserver les travailleurs de l’agitation socialiste en provenance de Verviers à la fin du XIXe siècle. Quand la région d’Eupen-Malmédy est entrée dans le diocèse francophone de Liège, la bourgeoisie germanophone craignait que leurs intérêts ne soient soumis à ceux de la bourgeoisie belge francophone.

De leur lutte pour le maintien de la langue allemande (et de la culture allemande), les prêtres germanophones en sont venus à défendre le droit de la population d’un libre usage de la langue, mais surtout à voir la nécessité d’une bourgeoisie locale, condition sine qua non aux échanges de marchandises à l’intérieur de la région linguistique. La bourgeoisie belge, de son côté, a très vite compris le rôle que l’Eglise pouvait jouer en sa faveur et, dès le début de l’arrivée de la région germanophone, elle a essayé d’utiliser le diocèse de Liège comme d’un instrument d’assimilation des « nouveaux belges » à la citoyenneté. De nombreux évènements ont démontré que les clergés wallons et germanophones sont toutefois restés des défenseurs inconditionnels des intérêts de leur bourgeoisie respective et les tentatives d’assimilations ont donc été vaines.

La Belgique n’a pas organisé de véritable referendum sur l’annexion, mais un plébiscite dont le résultat était connu d’avance de par la façon scandaleuse dont il a été organisé. Les électeurs devaient s’inscrire sur un registre d’électeurs auprès des autorités belges, mais ces registres ne pouvaient être trouvés qu’à Eupen et Malmédy. C’était déjà là une difficulté pour les paysans dispersés, surtout au vu de l’état des transports au sortir de la guerre. De plus, le vote n’était pas secret, la signature de l’électeur était requise dans un registre que le gouvernement pouvait à tout moment consulter et les fonctionnaires belges répandaient une rumeur selon laquelle les opposants à l’annexion auraient été forcés de quitter la région. Ils menaçaient aussi de retirer les bons d’approvisionnement à ceux qui protestait contre l’annexion. On a d’ailleurs pu voir par la suite que plusieurs fonctionnaires communaux qui avaient « mal » voté ont été licenciés. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant de constater que seules 209 personnes ont participé au plébiscite sur les 30.000 personnes qui avaient le droit de voter.

En avril 1920, une grève générale a éclaté à Eupen à l’initiative du Parti du Centre (Zentrumpartei), le syndicat chrétien et les cheminots. A l’origine du mécontentement se trouvaient la reconversion monétaire et l’adaptation aux salaires belges, qui jouaient au désavantage de la classe ouvrière d’Eupen-Malmédy. Ils revendiquaient donc une atténuation des effets de l’annexion, ainsi qu’une « consultation populaire non-empêchée » et le rattachement au diocèse de Cologne. Si la revendication de la reconversion monétaire a immédiatement été acceptée, la nouvelle consultation populaire et le rattachement au diocèse de Cologne ont été rejetés. C’est dans ce contexte qu’est né un mouvement de Révision.

Parmi les évènements les plus importants du XXe siècle, notons l’échec des négociations pour le rapatriement entre la Belgique et l’Allemagne entre 1926 et 1929. Quand les habitants des Cantons de l’Est ont obtenu le droit de vote (en 1925), ils ont massivement voté pour le Parti Catholique, qui a même récolté dans le canton de Saint-Vith plus que 80% des voix. Mais le candidat qui avait reçu le plus de suffrages n’a jamais pu entrer au gouvernement puisqu’il était en faveur du retour à l’Allemagne. Sa place a été prise par un candidat Liégeois. Les protestations ont été vives au syndicat chrétien, à l’Association Electorale Chrétienne et au POB. En réaction à la politique bourgeoise d’assimilation par le parti libéral et catholique, une fraction de la couche chrétienne s’est détachée d’où est sortie par la suite la christliche Volkspartei (CVP). Ce parti et son slogan « pour l’autodétermination et la foi catholique » était à la pointe du mouvement de révision avec le POB, l’Alliance Patrie et l’Arrondissement Agricole de Malmédy. En 1929, le CVP a participé aux élections et a obtenu une grande victoire en récoltant la moitié des votes à Eupen, les deux tiers à Saint-Vith et 40% à Malmédy, ville pourtant plus favorable à la Wallonie (la population avait par exemple résisté à la germanisation imposée par la Prusse en 1815). Lors de ces élections, la population s’est clairement exprimée pour une révision du Traité de Versailles. Dans l’ensemble de la région, le CVP avait recueilli 51 % des votes et le POB 23%. Néanmoins, il n’avaient pas une chance d’envoyer un représentant au Parlement en tant que minorité germanophone dans un district électoral francophone. Quelques années plus tard, en 1933, l’évêque liégeois, Mgr. Kerkhofs a interdit aux croyants de voter pour un autre parti que le Parti Catholique pro-belge.

Avant 1933, les idées d’Hitler n’ont trouvé aucun écho à Eupen-Malmédy. Mais avec la prise du pouvoir par les Nationaux-socialistes, un soutien financier massif est parvenu des fascistes pour les organisations pro-allemandes et une scission est alors apparue au sein du mouvement de Révision: les uns ont rejoint le camp de la bourgeoisie allemande, les autres celui de la bourgeoisie belge. Les dirigeants du CVP et quelques militants isolés du POB ont créé le parti fasciste et pro-allemand « Front Fidèle à la Patrie » (Heimattreue Front). En face s’étaient regroupés les autres militants du CVP, du syndicat chrétien, du clergé germanophone et du POB en tant que force pro-belge. Cette prise de position par le POB illustre que ce n’était pas un parti socialiste avec un réel point de vue de classe, mais bien un parti bourgeois et chauvin.

Comme le POB s’était positionné du côté de l’Etat belge – au lieu de s’orienter vers la classe ouvrière pour construire un rapport de forces – il était devenu le défenseur des intérêts de la bourgeoisie belge francophone, depuis le début grande actrice de la répression des germanophones. Le POB défendait le droit à l’autodétermination des nouveaux Belges d’un point de vue strictement bourgeois, aucune alternative n’était proposée. Entre-temps les jeunes des Cantons de l’Est, où le chômage était énorme, avaient trouvé du travail de l’autre côté de la frontière, en Allemagne. Les organisations pro-allemandes les approchaient en leur disant que leur région serait de nouveau reprise dans la grande patrie. Quand les tanks allemands sont arrivés dans la région, une grande partie de la population, toujours favorable à la réunification avec l’Allemagne, les a accueilli bras ouverts.

Alors que le soutien pour le retour des cantons à l’Allemagne était très grand, le fait que les forces bourgeoises ne cachaient pas que pour eux les desseins d’Hitler réalisaient leurs buts a entraîné une grande confusion dans les couches populaires. En fait, les véritables buts de la politique national-socialiste avaient mal été jugés faute d’alternative de classe. Si un parti révolutionnaire des travailleurs aurait été impliqué dans le mouvement de Révision en expliquant aux masses une position révolutionnaire sur la question nationale dans un esprit de démocratie résolu et conséquent, cette confusion aurait pu être évitée. Mais comme cela n’a pas été le cas, le glissement progressif de la défense des droits à l’autodétermination d’un point de vue bourgeois vers la forme la plus réactionnaire de la politique bourgeoise qu’est le fascisme n’est pas un phénomène étonnant.

Comme la direction du CVP avait quitté son propre parti pour rejoindre le « Heimattreue Front », le CVP s’est retrouvé sans chef, si bien qu’il n’a pu présenter aucun candidat aux élections parlementaires de 1936. En conséquence, le succès des fascistes a été écrasant : près de la moitié des électeurs ont suivi l’appel du « Heimattreue Front » pour voter de façon non-recevable. Ainsi, les partis autrefois pour la révision et devenus entre-temps des forces pro-belges sont tombés de 75% à 45%. Le plus grand perdant était le POB, qui n’avait obtenu que 5% au lieu des 25% reçus en 1929.

Le 18 mai 1940, les Cantons de l’Est ont été incorporés dans l’Empire allemand. La population d’Eupen-Malmédy était de nouveau allemande. En 1942, les hommes ont commencé à être recrutés pour la Wehrmacht comme « Volksdeutscher » (allemands vivant en dehors de l’Allemagne), comme ceux de l’Elzas et des Sudètes, pour être placés aux avant-postes. Presque 9.000 hommes et garçons ont été mobilisés, dont 2.000 ne sont jamais revenus. En décembre 1944, Saint-Vith a été bombardé et rasé par les alliés le jour suivant la Noël tandis que Malmédy a, par accident, été bombardé et rasé deux fois.

2. Dès 1945 : la discrimination de la langue allemande

Après la Seconde Guerre Mondiale, la question nationale est restée à l’arrière plan à cause de la répression idéologique et juridique de l’Etat belge. Pendant « l’épuration politique », les présumés collabos ont été poursuivis et 15.600 dossiers ont été établis, soit un quart de la population germanophone (bébés inclus !) et la moitié de tous les hommes majeurs. Finalement, 80% de ces dossiers ont été classé sans suites, mais la moitié des 20% restants (1503 sur 3201) a été condamnée et persécutée.

Ce chiffre est 10 fois plus élevé qu’en Flandre, 15 fois plus qu’en Wallonie et 8 fois plus qu’à Bruxelles. Des fonctionnaires qui, fidèles aux règlements belges, ont continué à travailler après l’annexion à l’Allemagne ont étés licenciés par dizaines. Même le simple fait d’avoir été membre d’une organisation de jeunesse durant les années d’occupation pouvait entraîner une condamnation malgré le fait que le gouvernement belge en exil n’a jamais officiellement protesté contre l’annexion. Au contraire, pas même trois mois après l’invasion, le gouvernement belge s’est exprimé en accord avec la nouvelle frontière et donc avec le rejet des Cantons de l’Est. En d’autres mots : après la guerre, des habitants d’Allemagne ont été punis pour avoir collaboré avec… l’Allemagne! Et cela alors que l’élite économique qui avait collaboré à plein régime – et avait utilisé les « opportunités » créées par l’occupation pour imposer sa politique de salaires et de conditions de travail – n’a jamais été sanctionnée.

Cette offensive judiciaire a eu une influence massive sur la conscience de l’identité nationale de la classe ouvrière germanophone. La population avait été frappé jusqu’à la moelle et a renoncé à la politique. Dans la période d’après-guerre, personne n’osait encore montrer un sentiment pro-¬allemand le plus innocent fut-il. Accusations et intimidations ont de leur côté mené à une aliénation des germanophones vis-à-vis de leur identité nationale originelle. L’Etat a isolé encore plus la classe ouvrière germanophone en appelant à une « Dénunziation » publique, un appel public a dénoncer les « collaborateurs » avec lequel il a semé la division entre les travailleurs germanophones et francophones.

A côté de toutes ces mesures répressives, l’Etat belge a aussi entrepris de nombreuses tentatives pour assimiler le peuple germanophone par des tentatives obstinées de franciser toute la région. Différents politiciens wallons trouvaient que la langue allemande devait être « exterminée », qu’il fallait rompre totalement avec la culture allemande. Des tentatives systématiques de franciser l’enseignement ont été effectuées, la région a été intégrée dans les districts électoraux francophones,… Pour les libéraux et les socialistes, la francisation était en même temps un moyen d’affaiblir l’influence de l’Eglise catholique. Toute participation à la vie politique était de plus clairement freinée par l’administration francophone. Ce n’est que dix ans plus tard que l’idée d’une administration et un district électoral propres ont été mis en avant.

L’éveil politique de la classe ouvrière germanophone a lui aussi été réprimé idéologiquement. La langue allemande n’était pas officiellement reconnue et était considérée comme une volonté de retour au « Reich Allemand ». En seulement 25 années, les habitants de la région avaient changé par trois fois leur appartenance nationale et avaient été transposés dans une région qui leur était complètement étrangère tant sur le plan social que politique. Isolés socialement, paralysés politiquement, les « nouveaux Belges » se sont vus imposer une nouvelle identité nationale par l’appareil d’Etat au moyen de mesures d’assimilation bourgeoise.

Le fait que la question nationale n’ait pas ressurgi dans cette phase est principalement dû à la situation économique favorable de la période d’après-guerre et au renforcement de la classe ouvrière au niveau international. Comme dans le reste de la Belgique, une politique de collaboration de classe s’est mise en route, avec des éléments comme la sécurité sociale et la concertation sociale structurée avec lesquels la direction du mouvement ouvrier a toujours plus été de intégrée dans l’Etat.

3. Les années ‘60 : à la recherche d’une identité nationale

Les années ’60 forment une époque où la Belgique germanophone a développé un nouveau sentiment d’identité nationale et durant laquelle les germanophones ont pu trouver une place particulière dans l’Etat fédéral. De nombreux évènements avaient annoncé l’arrivée d’une certaine évolution de conscience, comme le conflit linguistique entre Wallons et Flamands qui éclata au grand jour dans les années 60. Au cours de cette discussion, les germanophones avaient constaté que leur identité nationale ne correspondait ni à l’un ni à l’autre. Mais en conséquence de ce conflit, la langue allemande a été reconnue comme troisième langue officielle de même qu’il a alors été reconnu l’existence officielle d’une région linguistique allemande avec des droits pour les habitants francophones. A Malmédy, la minorité allemande a aussi reçu certain droits qu’ils n’ont du reste pas beaucoup utilisé. Depuis 1962, la région n’est plus appelée « les Cantons de l’Est », mais la Belgique de l’Est Allemand, région comprenant quelques 65.000 germanophones séparés de leurs vieux compagnons d’infortune wallons de Malmédy.

Des organisations ont constamment remis la question nationale au premier plan. Ils considéraient le bilinguisme français comme une « forme de francisation masquée », ce qui était en contradiction avec l’opinion de la majorité du peuple. Pour la classe ouvrière, le bilinguisme était synonyme d’avancées sociales et professionnelles. De plus, la situation économique donnait à la bourgeoisie assez de marge de manœuvre, sans qu’elle n’ait besoin de mettre la question nationale plus en avant pour défendre leurs intérêts.

Les élections parlementaires de 1968 ont été un évènement important dans l’histoire de la Communauté Germanophone. Lorsque, malgré les consignes de vote, le candidat chrétien-démocrate germanophone du CSP a reçu 12.000 voix de préférence, la direction du parti à Verviers a empêché son entrée au Sénat. Les chrétiens-démocrates d’Eupen sont alors tombés en perte de confiance. Lorsque le même scénario s’est reproduit en 1971, avec le (même) candidat CSP mais avec en plus un candidat libéral pour le Sénat, il a été nécessaire de créer une communauté électorale chrétienne indépendante. C’est sur cette base qu’en 1972 a été fondé le nationaliste Parti de Belgique Germanophone (PDB).

4. Les années ’70 : La construction de l’autonomie et l’institutionnalisation du nationalisme

Lorsque la Belgique, en 1962-63, a été découpée en quatre régions linguistiques, cela n’a en rien signifié la fin du ” conflit linguistique “. La législation linguistique a bel et bien été le début d’un morcellement de la Belgique qui, avec les réformes d’Etat depuis 1970, a reçu un cadre institutionnel. Avec la création du Conseil de la Communauté Culturelle Germanophone, la bourgeoisie germanophone a aussi pu créer un tel cadre. Malgré le fait qu’en 1970 seules des compétences limités concernant les affaires culturelles avaient été transférées, cela a quand même signifié un point important annonçant une nouvelle phase où l’accent a été plus important sur la langue allemande et où la langue française a été repoussée. Des étapes ultérieures ont été particulièrement remarquables dans la construction de l’autonomie:

1980 : deuxième grande réforme d’Etat
1. La Communauté Culturelle Germanophone est remplacée par la Communauté Germanophone (CG).
2. Sous un Conseil, la CG dispose désormais d’un exécutif (gouvernement).
3.La CG reçoit la compétence de décret en matière culturelle et pour le personnel administratif, ainsi que dans les relations intercommunautaires et internationales.

1988-89: troisième grande réforme d’Etat
1. L’enseignement est confié à la CG.
2. Le budget alloué à la CG par le fédéral est triplé.

1993: quatrième grande réforme d’Etat
1. La CG peut ratifier des traités internationaux.
2. La CG forme sa propre circonscription électorale pour les élections européennes.
3.Après les élections de 1995, le Conseil de la CG peut nommer un membre du Sénat réformé.

2001 : cinquième grande réforme d’Etat
1. La CG reçoit du fédéral un plus gros budget.
2. Le gouvernement de la CG peut être agrandi de cinq membres au maximum. De plus, depuis le 1er janvier 2005, la Communauté Germanique reçoit les compétences régionales pour le contrôle et le financement des communes.

Il est clair qu’il s’agit là d’un ensemble de compétences nationales classiques. Cette constante croissance de l’appareil d’Etat local a été considérée par la population comme étant exagérée en surpassant le cadre de l’autonomie régionale. De fait, ces mesures se sont détachées du centralisme indispensable au développement du capitalisme et ont ancré le nationalisme au moyen de certaines institutions étatiques.

Du fait de la faiblesse quantitative du Capital dans la Communauté germanophone, il y a eu un élargissement de l’autonomie de la communauté par de nouvelles compétences qui ont pu être arrachées par les conflits entre les mouvements flamands et wallons. Ce n’est seulement que dans la lutte contre l’oppression nationale et pour la souveraineté des germanophones entre les deux guerres mondiales que la classe ouvrière est rentrée en action. La construction de l’autonomie en Communauté germanophone n’est pas allée aussi loin que les appareils d’Etat flamand et wallon. Si, dans le futur, aucun parti des travailleurs ne peut catalyser la conscience de la classe ouvrière, ces questions peuvent être un terreau favorable à des formes réactionnaires de nationalisme, comme cela a été le cas avant la seconde guerre mondiale.

Les nationalistes peuvent profiter du manque de conscience de classe en s’appropriant certaines couches de la classe ouvrière pour les enrôler dans la défense des intérêts bourgeois. Mais même avec un appareil médiatique bourgeois relativement grand (journal, radio, télévision), la bourgeoisie n’a pas pu plier à sa mesure la conscience de la classe ouvrière au moyen d’une offensive idéologique mise en branle face à la bourgeoisie francophone.

5. La classe dominante en Communauté germanophone

A côté de la moyenne et petite bourgeoisie, qui est dominante non seulement du point de vue économique mais aussi politique, seulement 1% des entreprises engage plus de 100 personnes. Mais dans ce pourcent emploie néanmoins environ 6.000 des 21.276 travailleurs germanophones. Le diagramme suivant montre que la structure de la classe dominante de la Communauté germanophone diffère fortement de celle de Flandres ou de Wallonie.

Cette structure d’entreprises peut donner une idée de la façon dont la conscience de classe des travailleurs germanophones diffère de celle des autres parties de la Belgique. La vieille perception qu’il n’y a pas de différences de classe en CG est un reflet d’une idéologie que la classe dominante essaie de maintenir. Quand, en 1977, une étude sur la relation des rentrées financière dans les cantons de l’Est a été menée, cela a suscité une grande attention dans la population. Déjà à l’époque, 4,4% des Belges de l’Est se partageaient un quart de l’ensemble des rentrées. En comparaison avec la bourgeoisie des autres territoires linguistiques, la bourgeoisie de la CG est plus homogène, et les divergences d’intérêts de la classe capitaliste n’apparaissent pas aussi clairement qu’ailleurs.

Idéologiquement, la classe dominante possède un arsenal d’armes dont elle sait fort bien faire usage : le quotidien conservateur « Grenz-Echo », la station de radio « BRF », les associations historiennes de la communauté, les hautes-écoles (d’infirmiers et d’instituteurs), ainsi qu’un grand nombre d’activités d’associations omniprésentes en tous genres. Ces associations ont pour but de conserver la culture nationale qui dénature les différences entre classes et qui pointe du doigt les différences culturelles à l’intérieur de la classe ouvrière. Les donations des entreprises à ces associations sont très importants. Ce masque idéologique de charité chrétienne cache une forme de soutien au nationalisme et a une influence massive dans l’opinion publique.

6. Le mouvement ouvrier chrétien

Dans l’histoire de la CG, le mouvement ouvrier chrétien et ses liens avec les partis chrétiens ont joué un rôle important. Quand, lors du congrès de Vienne en 1921, le destin d’Eupen, St Vith et Malmédy a été décidé et que ces territoires ont été cédés à la Belgique en réparation de guerre par l’Allemagne, le CVP s’est profilé comme l’aile politique à la pointe du mouvement de Révision. Avec la revendication d’autodétermination, c’est lui qui pouvait se targuer d’avoir le soutien le plus complet de la classe ouvrière. La bourgeoisie s’est plainte de la perte de son influence politique pour la défense de ses intérêts économiques lors de l’annexion ç la Belgique, mais le mouvement ouvrier chrétien était lui arraché à ses structures syndicales construites péniblement. Et lorsque le syndicat socialiste de Verviers a considéré les travailleurs chrétiens syndiqués d’Eupen comme des non-syndiqués, l’isolement social a été parfait.

La région est encore aujourd’hui politiquement divisée et cette situation a entraîné une polarisation dans le mouvement ouvrier. La bureaucratie syndicale s’est servie de cela avec l’aide de la CSP pour construire de profondes structures de collaboration de classes. Comme la plupart des travailleurs syndiqués sont organisés dans la CSC, la bourgeoisie collabore surtout avec cette bureaucratie. Jusqu’à aujourd’hui, le monopole de la CSC est resté intact, ce qui s’est à nouveau reflété dans les résultats des élections sociales de 2004. Avec 269 mandats, la CSC a gagné 80,46% des suffrages. Dans le sud de la CG, elle a remporté tous les sièges à l’exception d’un seul, alors que, dans le même temps, dans de nombreuses entreprises (19 sur 34), seules des délégations CSC se sont présentées. Comme l’arrondissement syndical pour la région germanophone contient aussi Verviers, l’augmentation de l’influence de la CSC à Verviers qui a suivi la Seconde Guerre Mondiale s’est également basé sur les travailleurs chrétiens syndiqués de la CG.

Le PDB et les perspectives pour une prononciation plus forte de la question nationale

Comme d’habitude pour un parti nationaliste, le PDB a bénéficié du soutien légitime – d’un point de vue marxiste – de couches larges de la population dans certaines questions. Lénine écrit sur la position des marxistes: « Le principe de la nationalité est inévitable dans une société bourgeoise, et le marxiste (…) reconnaît l’importance historique des mouvements nationaux (…) (le marxiste doit) (…) se limiter strictement à ce qui est progressiste dans ces mouvements. De là l’obligation absolue pour le marxiste de lutter pour la forme la plus claire et la plus conséquente de la démocratie sur toutes les parties de la question nationale. »

Le PDB se considère comme étant le seul parti véritablement libre de la CG dans le sens où il n’est pas l’aile d’un parti francophone. Il veut institutionnaliser cette autonomie, ce qui est expliqué dans leurs objectifs politiques:

Il veut obtenir : « …l’égalité complète du territoire linguistique germanophone belge dans la Belgique fédérée du point de vue politique, social, économique, administratif et culturel… » car il considère « l’appartenance du territoire linguistique germanophone à la région wallonne et à la province de Liège seulement comme un fait juridique qui doit être modifié ». Son slogan: « Sa propre région, sa propre province ».

Pour les marxistes, il est clair que c’est juste une question de temps avant que cette tendance bourgeoise cachée sous des paroles démocratiques ne tende vers une politique ouvertement pro-¬capitaliste. La forme des attaques contre la classe ouvrière dépend de l’ampleur de la crise capitaliste, de la rupture politique causée par cette crise, et – le plus important – de la faiblesse de la gauche.

Les attaques contre la classe ouvrière du PDB ne sont pas réalisées seulement au moyen de la question nationale, ce qui montre son caractère ouvertement bourgeois et confirme son rôle de défenseurs des intérêts du capital. Les dernières attaques dans le secteur de l’éducation peuvent servir d’exemple. Depuis que l’allemand a été reconnu comme langue officielle d’enseignement, les élèves germanophones et francophones ont pu suivre leur enseignement dans leur propre langue maternelle dans l’une ou l’autre école. Mais les classes d’enseignement francophone pour la minorité francophone de la CG ont été supprimées. Le PDB ne s’est pas limité pas aux assainissements qui cadrent avec leur « mission nationale ». Sa politique d’austérité a été poursuivie par le démantèlement social chez les travailleurs (germanophones comme francophones) dans l’enseignement. L’âge d’accès à la pré-pension a été rehaussé, les heures de travail augmentées et la possibilité d’être nominé écartée pour plusieurs années.

Ce n’est que si, par la crise du système, l’unité politique de la bourgeoisie belge est totalement détruite que le PDB pourrait devenir l’instrument de prédilection des intérêts de la bourgeoisie locale. Comme il existe une unité entre partis régionaux et nationaux en CG vis-à-vis des groupes sociaux ciblés par leur politique, les forces qui prennent la direction politique de la bourgeoisie lorsque les conditions se sont aggravées peuvent venir de n’importe quel parti.

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