D’Août à Octobre 17

“1. Nous n’avions pas encore derrière nous la classe qui est l’avant-garde de la révolution. Nous n’avons pas encore la majorité parmi les ouvriers et les soldats des deux capitales. Aujourd’hui, nous l’avons dans les deux soviets. Elle a été créée uniquement par les événements des mois de juillet et d’août, par l’expérience des “répressions” contre les bolcheviks et par l’expérience de la rébellion de Kornilov. (Le Marxisme et l’insurrection, Lénine, 13-14 septembre 1917, in Oeuvres, tome 26, p. 14, Ed. du Progrès, Moscou, 1967)

2. L’enthousiasme révolutionnaire n’avait pas encore gagné la grande masse du peuple. Il l’a gagnée aujourd’hui, après la rébellion de Kornilov. C’est ce que prouvent les événements en province et la prise du pouvoir par les Soviets en maints endroits.

3. Il n’y avait pas alors d’hésitations d’une amplitude politique sérieuse parmi nos ennemis et parmi la petite bourgeoisie incertaine. Aujourd’hui, ces hésitations ont une grande ampleur (…)

4. C’est pourquoi, les 3 et 4 juillet l’insurrection aurait été une faute: nous n’aurions pu conserver le pouvoir ni physiquement, ni politiquement…”

“Camarades, (Lettre aux membres du Comité central, Lénine, 24 octobre 1917, ibid p. 240)

J’écris ces lignes dans la soirée du 24, la situation est critique au dernier point. Il est clair comme le jour que maintenant retarder l’insurrection, c’est la mort.”

“Le mois de la grande calomnie”

Après la défaite de juillet, la contre-révolution n’était pas rassasiée avec l’interdiction de la presse bolchevique et la persé­cutions du parti; il fallait aussi détruire le crédit que les bolche­viks avaient conquis auprès des masses après la révolution de Fé­vrier.

Le 4 juillet, en plein milieu des journées de Juillet, les cercles autour du gouvernement de Kérenski commencèrent à répandre auprès du Comité exécutif du Soviet la rumeur selon laquelle on avait enfin trouvé des preuves sur “les liens de Lénine avec l’Etat-major alle­mand”.

Cette accusation reçut tellement peu de crédit dans l’opinion publique que les ministres mencheviks se virent obligés de téléphoner personnellement aux rédactions des principaux journaux afin de leur demander de ne pas impri­mer ces mensonges.

Mais la calomnie avait commencé son propre existence. La publi­cation par un petit journal, pour le reste insigni­fiant, de ces rumeurs malgré les recommandations de Tchkhéidzé et de Tsérételli stimula de façon irrésisti­ble le sensationnalisme. Les jours suivants, toute le presse hostile aux bolcheviks reprirent à leur compte ces calomnies sur “l’agent allemand Lénine”.

Les accusations se fondaient sur les décla­rations d’un nommé Ermo­lenko, dont le passé ruinait déjà toute crédit à ces rumeurs: depuis la guerre contre le Japon en 1904 jusqu’à 1913 il avait un agent du contre-espionnage tsariste. Pour des raisons obscures, il avait été radié comme officier. En 1914, il fut à nouveau incorporé dans l’armée et en tant que prisonnier de guerre chargé de la “supervision politi­que’ sur ses co-détenus. Il travailla ensuite derrière les lignes russes dans le service d’information allemande. C’est là qu’il aurait été informé par ses supérieurs alle­mands que Lénine avait établi en Russie des activités similaires.

Les déclarations d’Ermolenko mirent en route une série de ragots encore moins contrôlables contre lesquels les bolcheviks ne pou­vaient se défendre. Le parti bolchevik avait alors dû plonger dans l’illéga­lité alors que les offi­ciers réaction­nai­res et les journalistes avaient les mains libres après la défaite de l’insur­rection de Juil­let.

Après un mois le torrent de calomnies se tarit spontanément faute de preuves solides. Début août, Tsérételli estimait “opportun” de décla­rer au Comité exécutif du Soviet qu’il “ne soupçon­nait pas les diri­geant bolcheviks, accusés d’être à la base de l’insurrection du 3 au 5 juillet, d’avoir des liens avec l’Etat-major allemand”.

La campagne de calomnies dans la presse céda la place aux généraux impatients de parachever avec la pointe aiguë de leur baïon­nette le travail que la plume n’avait pas pu terminer.

La conspiration de Kérenski et le putsch de Kornilov

En tant que ministre de la Guerre et homme fort du gouvernement provi­soire depuis avril, Kérenski était le successeur évident du prince Lvov, en fait le premier ministre, qui démissionna le 8 Juil­let.

Bien qu’il était au courant des conspirations au sein du sommet de l’armée – qui voulait aussi chasser les socialistes modérés du pouvoir – Kérenski se mit, probablement avec l’intention de sortir vainqueur du règlement, à la tête d’un complot contre son propre gouvernement. Les généraux de leur coté voyaient dans la collabora­tion de Kérenski une aubaine pour donner un caractère légal à leur coup d’Etat.

De toute façon, dès la mi-août le danger d’un coup d’Etat militaire était réel. Sur l’ordre personnel de Kérenski les régiments les plus sûrs furent retirés du front et placés sous le commandement du général Kornilov. Tout en continuant provisoirement à chanter les louanges de Kérenski, les dirigeants militaires n’avaient pas l’inten­tion de partager le pouvoir avec le ministre président et encore moins à se soumettre à ces ordres.

Lorsque Kérenski prit conscience que Kornilov avait l’intention de prendre tout le pouvoir il ordonna aux putschistes, après la démis­sion de Kornilov, d’arrêter leur progression et de rentrer dans leur caserne.

Kornilov fit savoir de façon laconique qu’il “ne suivrait pas cet ordre et laisserait les troupes continuer leur progression vers Petro­grad”. Ainsi la fracture entre Kérenski et les conspi­rateurs devint un fait.

Les baïonnettes sur lesquelles Kérenski espérait pouvoir as­seoir son autorité, commencèrent à lui piquer les fesses. Le soir du 26 août, la fraction libérale et la fraction menchevik tentèrent de quitter le navire en démissionnant collec­tivement. Comme Trotsky l’écrivit dans son Histoire de la Révolution russe: “le succès de Kornilov sem­blait garan­ti.

Les bolcheviks en action …

A première vue les bolcheviks avaient tout intérêt à rester à l’écart de la confrontation entre les deux candidats Bona­parte. En fait, les persécutions du parti bolchevik par le gouverne­ment Kérenski étaient toujours en cours. Lénine vivait caché dans les marais de Finlan­de. Depuis le 23 juillet, Trotsky était emprisonné à la forte­resse Pierre-et-Paul. Mais l’un et l’autre comprenaient que l’élimi­nation de Kérenski par Kornilov ne serait que le début d’une purifica­tion sanglante de tous les éléments révolu­tion­naires en Russie.

Ils décidèrent qu’il était nécessaire d’utiliser Kérenski comme point d’appui contre la réaction. Lutter contre Kornilov ne signifiait pas nécessaire­ment soutenir Kérenski, mais en ne luttant pas contre les puts­chistes on exposait les masses à la contre-révolu­tion.

Le 28 août la garnison de Louga tomba aux mains de Kornilov et l’épreuve de force entre ce qui subsistait du gouver­nement provisoire et les militaires commença.

Kérenski n’avait pas d’autre choix que de cesser les persécutions les bolcheviks. Début septembre, Trotsky fut libéré. Des milliers de travailleurs étaient prêts à lutter. Les femmes et les enfants parti­cipèrent au creusement des tranchées. Les ouvriers coupèrent les lignes de chemin de fer. Les employés du chemin de fer déviaient les trains des puts­chistes dans la mauvaise direction. La menace de Kornilov eut sur les masses de Petrograd démora­li­sées par la défaite de juil­let l’effet d’un coup de fouet. Elles redescendirent dans la rue.

Bien que les événements semblaient déboucher sur une guerre civile colossale, le coup d’Etat de Kornilov fut réduit à néant avant que les premiers cavaliers ne firent leur entrée dans les faubourgs de Petro­grad. Le putsch échoua grâce à une multitude de maillons discre­ts: l’employé de télégra­phe refusait de télégraphier les ordres; le garçon d’écurie répondait aux ordres “à cheval” en dessellant les chevaux, avant de se rouler une cigarette et de se déclarer “révolutionnaire­ment neutre”; le cheminot aiguil­lait “par hasard” le mauvais train…

“Les masses semblaient attendre la menace de la cravache pour montrer quelles sources d’énergie et d’abnégation se dissimulaient dans leurs profondeurs. L’erreur commise dans l’appréciation de l’état d’esprit des masses réduisait en poussière tous les autres calculs.
(Histoire de la Révolution russe, Léon Trotsky, tome 2, p. 214, Ed. du Seuil, Paris, 1950).

Le complot était mené par des cercles qui sont habitués à ne rien faire, qui ne savaient rien faire sans les éléments de la base, sans la force ouvrière, sans la chair à canon, sans ordonnances, domestici­té, greffiers, chauffeurs, porteurs, cuisinières, blanchisseuses, aiguilleurs, télégraphistes, palefreniers, cochers. Or, tous ces petits rouages humains, imperceptibles, innombrables, indispensables, tenaient pour les soviets et contre Kornilov. La révolution était omniprésente. Elle pénétrait partout, enveloppant le complot. Partout, elle avait l’oeil, et l’oreille, et la main.”

Le fer de lance militaire de Kornilov, la pseudo “division sauva­ge” – des cavaliers féroces venant des montagnes du Caucase – furent approchés par une délégation de dirigeants caucasiens qui leur expli­quèrent dans une langue compréhensible le programme bolchevik. Au lieu d’arrêter les agitateurs, les hommes de la division sauvage arrêtèrent leurs propres officiers et refusèrent désormais de suivre les ordres de Kornilov.

Ainsi la dernière conspiration des généraux tomba sous la résis­tance du front unique, soudé par les bolchevik entre leur propre base et les autres éléments progressistes de la société russe.

Le gouvernement Kérenski de son coté était obligé d’observer, avec le vain espoir que les bolcheviks laisseraient passer cette occasion de prendre le pouvoir.

Après la défaite de Kornilov, les positions clés tombèrent l’un après l’autre entre les mains des bolcheviks. Le 24 septembre, aux élections locales du soviet de Moscou, les bolcheviks obtinrent 350 des 710 sièges. Le lendemain, Trotsky était élu président du soviet de Petro­grad. Le bolchevik Noguine devenait président du soviet de Moscou. Les soviets de Kalouga, Tachkent, Reval – en Estonie -, Kazan, etc. élurent une direction bolchevique.

Dans l’espoir d’arriver malgré tout à une transition pacifique du pou­voir, Lénine tenta de persuader les dirigeants mencheviks et socia­lis­tes révolutionnaires de se réunir et de former un gouverne­ment unique. les dirigeants mencheviks – qui ne représentaient plus à ce moment-là qu’eux-mêmes et une minorité de travailleurs – refu­sèrent catégo­riquement. Seule l’aile gauche des socialistes révolution­naires acquiesca.

Apres le refus des mencheviks, il était clair pour Lénine que l’insurrection armée des soviets était devenue incontournable. Mais il se heurta à nouveau à une résistance au sein de son propre parti. Bien que le comité central bolchevik se soit déjà proclamé pour l’insur­rection armée le 10 octobre, Zinoviev et Kamenev publièrent le 18 octobre une lettre ouverte (en plein période de préparation à la révolution!) dans laquelle ils s’opposaient à l’insurrection. Lénine tenait tellement aux traditions démocratiques de son propre parti (au cours des années 20, Kamenev et Zinoviev aideront Staline à y mettre fin) qu’il se limita à condam­ner cette rupture grossière de la disci­pline de parti et consacra tous ses efforts à convain­cre les autres membres de la direc­tion de mettre à exécution le plan d’in­sur­rec­tion.

L’art de l’insurrection

Il n’existe pas de règles formelles qui décident pour toutes les cir­constances quand et comment la prise du pouvoir doit avoir lieu. Bien que le raisonnement scientifique puisse être une aide indispensa­ble, l’insurrection n’est pas, tout comme tactique et stratégie militaire, une discipline scientifique. L’insurrection est un art.

On sait seulement que les deux à trois jours après le début de la prise de pouvoir révolutionnaire peuvent être décisifs pour le succès où la défaite, une période pendant laquelle il faut savoir exploiter toute faiblesse de l’ennemi (ses hésitations à la contre-attaque, sa faible assise sociale,…) et qu’il faut lui confisquer toutes les armes possible qu’il pourrait employer pour la contre-offen­sive en occupant les principaux noeuds routiers et canaux de communication, en arrêtant les adversaires les plus dangereux, en écrasant la dernière résistance armée,etc…

Mais la décision la plus épineuse reste quand même le choix de la date, en d’autres mots : l’estimation exacte du moment auquel l’insur­rection peut compter sur le maximum de soutien parmi la majorité de la population. Une erreur sur ce point peut mener à la défaite de la révolution. Les bolcheviks préféraient faire coïncider la prise du pouvoir avec la convocation du Deuxième congrès pan-russe des soviets le 26 octobre 1917.

Le 20 octobre, le Comité militaire révolutionnaire du soviet de Petrograd, siégeant à l’Institut Smolny sous la direction de Trotsky, mit la dernière main aux préparations pratiques de l’action. Le 24 octobre, Kérenski ordon­na l’arrestation du Comité militaire révolu­tionnaire. Le 25 octobre, à deux heures du matin Trotsky donnait le signal de la prise de pou­voir.

“Les principales opérations commencèrent vers deux heures du matin. Par petits groupes militaires, ordinairement avec un noyau d’ouvriers armés ou de matelots, sous la direction des commissaires, l’on occupe simultanément ou consécutivement les gares, la centrale d’électrici­té, les arsenaux et les entrepôts d’approvisionnement, le service des eaux, le pont du palais, la centrale des téléphones, la banque d’État, les grandes imprimeries, et l’on s’assure des télégraphes et de la poste. Partout, l’on place une garde sûre.”
(Histoire de la Révolution Russe, Léon Trotsky, tome 2, p. 521, ibid.)

Les points stratégiques de la capitale tombèrent aux mains des insurgés sans faire beaucoup de victimes. A Moscou, où la contre- révolution avait des racines plus profondes, les diri­geants mencheviks et les socialistes révolutionnai­res organisèrent une garde blanche qui sabra les travailleurs. A Moscou, les combats de rue se poursuivirent pendant six jours, jusqu’au 2 novem­bre.

Quoi qu’il en soit, le nombre de victimes à déplorer des deux cotés ne représenta qu’une fraction du nombre de ce ceux qui étaient tombés dans les jours de Février. Cet aspect de l’insurrection fut le résul­tat d’une préparation minutieuse et d’une estima­tion exacte – de la part des bolcheviks – des forces en présence. Pareil déroulement de la révolution n’aurait pas été possible si la révolu­tion (comme le prétendent souvent les commen­tateurs bourgeois) n’avait pas été une véritable révolution mais un putsch, c’est-à-dire une tentative de prise de pouvoir isolée de la volonté des masses.

Aujourd’hui, de nombreux idéologues bourgeois estiment que la dégénérescence stalinienne de la Révolution russe trouve son origine dans la prise de pouvoir par les bolcheviks en Octobre 1917. Dans cette série d’articles, nous avons essayé de procurer au lecteur suffisamment de matériaux historiques pour mieux connaître la Révolu­tion russe et démontrer que les tradi­tions démocra­tiques du bolche­visme et des premières années de l’Union soviétique n’ont rien à voir avec la dégénérescence bureaucratique stalinienne qui a gangrené plus tard la démocratie ouvrière et conduit à la révolution à sa ruine.

La victoire finale du stalinisme est le couronnement de la contre­révolution bureaucratique de la fin des années 20 au début des années 30. Un peu comme la prise de pouvoir en France par Napoléon Bonaparte en 1799 était dans la continuité de la contre-révolution de Thermidor en 1794, lors du renversement du régime révolutionnaire de Saint-Just et de Robespierre. Comme Napoléon qui avait couvert sa dicta­ture des acquis de la Révolution fran­çaise, la machine à mentir stalinien­ne allait utiliser le prestige d’Octobre 1917 pour couvrir ses crimes. Depuis la chute du stalinisme, les historiens, journalistes et publi­cistes bourgeois minimisent l’importance de la Révolution d’Octobre 1917. Un peu comme s’ils voulaient ainsi l’exorciser. Quoi qu’il en soi, Octobre 1917 reste l’élément capital du vingtième siècle, à la fois pour le mouvement ouvrier comme pour l’ensemble de l’humanité.­

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