Programme de transition et nationalisations (1) – Introduction

La crise capitaliste mondiale est la confirmation de la justesse de l’analyse des marxistes, mais elle nous place directement devant de nouveaux enjeux. Les changements dramatiques qui se déroulent sur le plan sociétal vont influencer la conscience des masses et les contradictions entre les classes, ce qui signifie que le fait de proposer et de formuler un programme socialiste par l’agitation et la propagande nous place devant de nouveaux problèmes.

Lorsque que le monde arrive dans une nouvelle époque – et c’est cela qui se produit aujourd’hui devant nos yeux – le plus grand ennemi du mouvement révolutionnaire est la routine, l’immobilité, le maintien des vieilles formules. Pour une organisation marxiste, les grands changements doivent avoir comme conséquence la remise en question de la méthode de travail et du programme, afin de les adapter aux nouveaux enjeux.

C’est pour ça que depuis quelque temps, au sein du SAV (Sozialistische Alternative, notre section-soeur en Allemagne), un débat se déroule sur la manière d’introduire la question du socialisme dans la classe ouvrière et la lutte de classe de façon compréhensible. Quels slogans et quelles revendications peuvent être mis en avant, et comment les présenter? Ces discussions ne sont pas l’expression de divergences politiques, même si la discussion se passe de façon vive et parfois même controversielle. C’est un élement crucial de la vie dans une organisation marxiste, essentiel pour son développement et celui de son programme. Ces débats doivent, et c’est encore plus vrai dans des périodes de grands changements, former un élément essentiel de la vie et de l’activité d’une organisation marxiste révolutionnaire.

Quand on parle de la continuation du développement d’un programme marxiste, nous ne parlons pas de la base de ce programme. Cette base peut être résumée en un seul mot : socialisme. La crise du capitalisme et tous les problèmes qui en découlent – du chômage massif à la pollution en passant par les guerres – ne peuvent pas être résolus dans le contexte du capitalisme. Sur base de la propriété privée des moyens de production, du marché, et de la production dans le but de maximaliser le profit, aucun développement harmonieux de la société sur le plan international n’est possible, et les contradictions de classes croissantes ne peuvent êtres dépassées. Le socialisme est devenu une nécessité, comme le disait déjà Rosa Luxembourg au début du 20e siècle.

Néanmoins, un programme marxiste ne se compose pas que de la revendication du socialisme. Il est constitué de toute une série de revendications, d’objectifs de lutte, de stratégies et de tactiques qui, ensemble, montrent le chemin vers le socialisme – et qui sont formulés de telle façon qu’il peuvent trouver du soutien parmi les travailleurs et les jeunes, et ainsi devenir une force matérielle. Un programme marxiste est alors tout à fait lié avec la méthode sur base de laquelle il est rédigé. Cette méthode est la «méthode transitoire», et nous élaborons un «programme de transition». Avec le programme de transition, nous ne parlons pas d’un texte – pas même du document de fondation de la Quatrième Internationale en 1938, qui porte ce nom. La méthode qui est utilisée dans ce document et qui est expliquée par Trotsky était déjà développée et en utilisation dans le mouvement marxiste révolutionnaire avant Trotsky. La contribution de Trotsky a été le développement d’une formulation générale du concept des revendications transitoires.

Déjà dans le Manifeste du Parti Communiste, nous trouvons à la fin de la deuxième partie une série de revendications, qui décrivent les tâches de la classe ouvrière après la conquête du pouvoir politique. Ces revendications sont souvent considérées comme des exemples de revendications transitoires, mêmes si elles sont décrites comme des tâches à accomplir après la conquête du pouvoir, plutôt que des tâches en route vers cette prise de pouvoir.

Le texte de Lénine «La catastrophe imminente et les moyens de la conjurer» de l’année révolutionnaire de 1917 est un autre document qui a le caractère d’un programme de transition.

C’est surtout lors des troisième et quatrième congrès mondiaux de l’Internationale Communiste (Comintern), que s’est développé un débat intense sur le programme. Celui-ci a abouti à la question pour toutes les sections d’élaborer des programmes nationaux dans lesquels les revendications transitoires joueraient un rôle central.

 

Le débat dans le Comintern

Un programme de transition n’est pas synonyme de programme pour le socialisme, dans le sens qu’il ne met pas en avant les principes qui sont à la base du marxisme et d’une société socialiste.

Un programme de transition formule les tâches qui peuvent conduire à la prise de pouvoir par la classe des travailleurs, la classe ouvrière. Il reconnait la contradiction entre d’un côté la maturité des conditions objectives pour le socialisme et, de l’autre, l’immaturité de la classe ouvrière.

Après la défaite des révolutions en Allemagne, en Hongrie et en Italie, juste après la Première Guerre Mondiale, le Comintern a discuté de la nécessité de gagner d’abord les masses pour le Parti Communiste, avant de pouvoir gagner le pouvoir. Cette discussion a conduit ensuite à la méthode du front unique et des revendications transitoires.

En général, les revendications transitoires font le pont entre la conscience de la classe ouvrière et l’objectif de la prise du pouvoir lors de l’effondrement contre le capitalisme. Le point de départ de la formulation d’une revendication n’est pas la conscience de la classe, mais la nécessité objective du socialisme et des possibilités materielles objectives pour y parvenir. Une revendication doit donc toujours être claire quant à la question de savoir dans quelle direction la transition nous mène: le socialisme ne peut pas être mis de côté sous prétexte qu’il n’y a pas une conscience socialiste massivement présente. Mais comment faire le pont entre le socialisme et la conscience existante? Le programme de transition transcende la scission entre le programme minimal et maximal, contrairement à ce que faisait l’ancienne social-démocratie d’avant la Première Guerre Mondiale.

Il est évident que ces discussions au sein du Comintern et la Quatrième Internationale prenaient place dans des périodes historiques différentes, pendant des situations révolutionnaires ou pré-révolutionnaires.

Trotsky a écrit en 1938 la célèbre phrase: “La crise historique de l’humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire.” Le Comité pour une Internationale Ouvrière (CIO), dont le SAV est la section allemande, a au cours des vingt dernières années affirmé que cette crise a reçu une connotation plus générale et plus profonde dans la période actuelle. Tant la direction que la conscience et l’organisation de la classe ouvrière sont aujourd’hui atteintes par cette crise. Sur cette base, nous avons développé comme conclusion la «double tâche» des marxistes: la construction d’une organisation révolutionnaire-marxiste d’un côté, l’élargissement de la conscience socialiste et la construction d’organisations larges de la classe ouvrière, telles que des nouveaux partis de travailleurs, de l’autre.

 

Revendications minimales

Un programme transitoire ne doit pas mettre de côté les revendications minimales, les revendications directes. Il ne s’agit pas de mener la discussion sur la caractère d’une revendication en particulier. Faire d’une revendication une véritable revendication transitoire découle de l’ensemble du programme de revendications.

Ceci devient plus clair avec la citation suivante. Une résolution du troisième congrès mondial du Comintern établit que: «Ni la capacité de survie ou de compétition de l’industrie capitaliste, ni la capacité du secteur financier capitaliste ne doivent être prises en considération par les partis communistes, mais uniquement les limites des tourments que la classe ouvrière peut endurer. Lorsque les revendications découlent des besoins vivants de la classe ouvrière au sens large, lorsque les masses sont remplies du sentiment qu’elles ne peuvent pas vivre plus longtemps sans la réalisation de cette revendication, la lutte pour ces revendications devient le point de départ de la lutte pour le pouvoir. Au lieu du programme minimal des réformistes et des centristes, l’Internationale Communiste met en avant la lutte pour les besoins concrets du prolétariat, à travers un système de revendications, qui dans leur totalité annihileront le pouvoir de la bourgeoisie, qui organisent le prolétariat et forment des étapes dans la lutte pour la dictature du prolétariat, un système dans lequel chacune de ces revendications donne l’expression d’une nécessité des larges masses, même si ces masses ne se mettent pas encore consciemment sur la position de la dictature du prolétariat.»

Dans le «Programme de transition» de 1938, Trotsky écrivait ceci: «La IV° Internationale ne repousse pas les revendications du vieux programme “minimum”, dans la mesure où elles ont conservé quelque force de vie. Elle défend inlassablement les droits démocratiques des ouvriers et leurs conquêtes sociales. Mais elle mène ce travail de tous les jours dans le cadre d’une perspective correcte, réelle, c’est-à-dire révolutionnaire. Dans la mesure où les vieilles revendications partielles “minimum” des masses se heurtent aux tendances destructives et dégradantes du capitalisme décadent – et cela se produit à chaque pas -, la IV° Internationale met en avant un système de revendications transitoires dont le sens est de se diriger de plus en plus ouvertement et résolument contre les bases mêmes du régime bourgeois. Le vieux “programme minimum” est constamment dépassé par le programme de transition dont la tâche consiste en une mobilisation systématique des masses pour la révolution prolétarienne.»

Aujourd’hui, nous sommes aussi dans le cas où les revendications même partielles ne sont accessibles que sur base d’une mobilisation massive, et amènent rapidement la question du système et du pouvoir. Ceci non pas parce que les possibilités materielles ne sont pas présentes pour les concrétiser, mais parce que les capitalistes refusent ces revendications sur base de leur logique de profit. Selon Marx, les revendications minimales de la social-démocratie sont «applicables dans la société capitaliste, et c’est pour cela qu’elles jouent un rôle révolutionnaire, parce que la société capitaliste refuse encore et encore ces revendications tout à fait réalisables et même nécessaires pour la classe ouvrière».

 

Programme de transition

Qu’est-ce qu’une revendication transitoire? Le sous-titre du «Programme de transition» l’explique: «La mobilisation des masses à travers des revendications transitoires en guise de préparation à la prise du pouvoir». Les notions les plus importantes dans cette phrase sont: mobilisation et prise du pouvoir.

Une revendication transitoire n’est pas seulement en première instance une revendication matérielle, dont la réalisation n’est possible qu’après la mise à bas du capitalisme. Ceci est certes un élément important, qui vaut pour des revendications telles que l’échelle mobile des salaires, une diminution radicale du temps de travail, un salaire minimum et une rente minimum. D’autres éléments fondamentaux des revendications transitoires sont la remise en cause de la propriété, telle que la revendication de l’expropriation de certaines entreprises (par exemple celles qui prévoient des licenciements massifs), l’annulation des privatisations ainsi que la mise sous domaine public des banques et des grosses entreprises. Nous allons bien entendu constamment avancer ces revendications en tant qu’instruments nécessaires afin de défendre les emplois, les services, etc.

Mais pour des revendications transitoires et pour un programme de transition, ce qui est également déterminant, c’est le caractère mobilisateur de ces revendications. Cela signifie aussi que ces revendications doivent répondre à la question de la lutte de classe, d’organes de lutte, d’activités et d’organisations ouvrières indépendantes. Cela signifie encore que les revendications matérielles doivent être rédigées en relation les unes avec les autres, et que la manière de poser ces revendications ne doit pas non plus être perdue de vue. Un programme de transition est donc là pour faire en sorte que la classe ouvrière développe une conscience de classe, passe d’une classe “en soi” à une classe “pour soi”, et devienne donc un sujet historique.

Cela signifie aussi que les revendications ne sont pas orientées à quelqu’un de manière passive. Elles ne sont là ni pour l’Etat bourgeois, ni pour la bureaucratie syndicale, même si cela ne veut évidemment pas dire que l’on ne doit pas développer de revendication vers ces personnes.

Les titres du premier chapitre du programme de fondation de la IVème Internationale sont:

 

  1. Echelle mobile des salaires et du temps de travail
  2. Syndicats
  3. Comités d’entreprise
  4. Contrôle ouvrier
  5. Expropriations
  6. Piquets de grève, milices ouvrières, etc.

Ces titres expriment l’orientation vers la création d’organes de lutte et de bastions de pouvoir pour la classe ouvrière. Le but est que la classe ouvrière prenne son sort entre ses propres mains.

Mais ces revendications doivent également trouver une connexion auprès de la conscience de la classe ouvrière et de la phase de lutte ouvrière du moment. La position et l’approche des marxistes quant à la question des syndicats et des comités d’usine se sont par exemple modifiées au fil des années.

Lénine et Trotsky pensaient que les syndicats ne seraient pas en état d’organiser la majorité de la classe ouvrière. Le rôle des comités d’usine serait donc, à une époque de lutte de classe exacerbée, d’organiser les plus larges couches de la classe ouvrière. Après la Deuxième Guerre mondiale, l’impact des syndicats réformistes a été tel que le taux de syndicalisation dans certains pays a pu s’élever à plus de 50%, et même dans certains cas à plus de 80%. Par conséquent, la revendication de former des comités d’usine a été en partie mise de côté. Dans un texte du milieu des années ‘90 où il parle du programme de transition, Peter Taaffe a écrit qu’au Royaume-Uni, les délégations syndicales ont repris dans la pratique la fonction des comités d’usine. Aujourd’hui, la question se pose de nouveau, dans un contexte de changements au sein de la classe ouvrière, d’affaiblissement des syndicats dans de nombreux pays et de développement de nouvelles industries et sociétés avec un bas niveau d’organisation. Lors des derniers mois, nous avons à de nombreuses reprises mis en avant la question de comités de grève indépendants. Cette revendication n’est certainement pas adaptée à chaque grève et à chaque instant mais, fondamentalement, nous devons trouver une manière d’avancer des slogans qui aident les travailleurs à obtenir le contrôle de leur propre lutte. En même temps, nous devons y ajouter la revendication cruciale d’un syndicat combatif et démocratique. Notre revendication pour un nouveau parti des travailleurs est une partie centrale de notre programme dans de nombreux pays. En 1938, cette revendication était correcte pour les Etats-Unis, mais elle ne présentait aucun intérêt ailleurs, étant donné l’existence de grands partis ouvriers social-démocrates ou communistes (staliniens).

La revendication de milices ouvrières, reprise en toutes circonstances par certains groupes ultra-gauchistes, ne correspond pas à la conscience de la classe ouvrière, ni à la phase actuelle de la lutte de classe. Sous les conditions actuelles, cette revendication est même un obstacle à ce que les travailleurs empruntent le pont en direction du socialisme. Nous pouvons seulement en dire ceci: à chaque légume sa saison. La question des milices ouvrières se pose aujourd’hui dans le processus révolutionnaire au Vénézuéla, et nos camarades y présentent des slogans qui vont dans ce sens. Dans les pays capitalistes développés, cela n’est pas le cas. Nous expliquons cependant ces idées dans des articles historiques et dans des textes qui expliquent par exemple notre programme en ce qui concerne le Vénézuéla. Avec cela, nous clarifions que nous sommes en essence d’accord avec l’idée de milices ouvrières.

Lorsque nous désirons vérifier si un programme a un caractère transitoire, il est crucial que avant tout il fasse une liaison avec la lutte actuelle et la conscience existante. En deuxième lieu, il doit poser la question de la propriété, et en troisième lieu assurer la mobilisation, la lutte et le développement de la conscience de classe. Notre brochure “Qui nous sommes et ce que nous voulons” contient de nombreuses revendications concrètes mais remplit certainement aussi les conditions d’un programme de transition. Elle mène par conséquent à la conclusion de la relation de propriété et de pouvoir et à l’auto-organisation de la classe ouvrière.

Mais nous pouvons certainement encore améliorer notre méthode pour lier les revendications matérielles à la question du pouvoir ouvrier. Ceci vaut certainement pour la question importante du contrôle ouvrier.

Par exemple, la revendication d’une réduction du temps de travail sans perte de salaire et avec embauche compensatoire pose la question de qui décide de ces embauches compensatoires et donc de comment une stimulation du rythme de travail peut être empêchée. Par conséquent, nous pouvons mettre en avant la mise sur pied de comités de contrôle élus par le personnel et qui a un droit de véto y compris vis-à-vis des clauses du contrat de travail.

Un autre exemple est la lutte dans les entreprises, comme à Berlin, en 2006, à Bosch-Siemens-Hausgerätewerk (BSH). Lors de cette lutte, nous avons proposé l’occupation de l’entreprise. Dans des luttes similaires, il peut être sensé de propager l’idée d’une continuation de la production sous la gestion autonome du personnel. Mais cela doit alors également être lié à la revendication de la nationalisation de l’entreprise et de la nécessité d’une économie planifiée, afin de contrer les illusions dans des solutions coopératives au sein du capitalisme.

 

Nationalisation sous contrôle et gestion ouvriers

Dans le cadre de la nouvelle situation mondiale, la question se pose aussi de savoir comment présenter nos revendications concernant la nationalisation des besoins de production et en faveur du contrôle ouvrier et de la gestion ouvrière. Avant que nous ne parlions de la présentation de notre programme, il est nécessaire de s’assurer que le contenu de notre programme est clair. Aujourd’hui il y a parmi la Gauche beaucoup de discussions et de confusion quant à cette revendication. Certains, sur base d’une opposition abstraite contre le “public/étatique” de façon générale, sont contre les nationalisations. Ces personnes parlent plutôt de socialisation, de coopération, ou de prise en charge par la collectivité. Certains donnent l’impression qu’ils ne veulent poser la question de la propriété des moyens de production qu’après la victoire sur le capitalisme, d’autres parlent de formes de propriété mixtes.

Les marxistes sont en faveur de la nationalisation des moyens de production, y compris ici et maintenant, à l’intérieur du cadre de la société capitaliste encore existante, donc, et aussi après une révolution socialiste victorieuse, dans le cadre de l’Etat ouvrier alors en construction. Seul un Etat – au moins aussi longtemps que les structures d’Etat ne sont pas encore détruites – est capable de prendre en compte les intérêts de l’ensemble de la collectivité dans l’économie, d’organiser l’équilibre financier entre différentes branches de l’économie, de planifier les investissements de manière sensée, de désactiver les lois du marché et de s’occuper de la répartition des biens de consommation qui ont été produits. L’ancienne Poste publique était (avec ses limites) un exemple des possibilités d’un Etat. Les parties non rentables de la Poste étaient financées avec les moyens des parties plus rentables, afin de maintenir un service abordable pour les masses.

Le terme “nationalisation” entraîne des connotations négatives chez une grosse partie de la classe ouvrière au souvenir de la nationalisation stalino-bureaucratique, comme en Allemagne de l’Est, ou des nationalisations bureaucratiques capitalistes, et donc orientées vers le profit, que l’on a vues en Occident. Nous ne pouvons pas faire comme si cela n’existait pas, nous pouvons seulement tenter de trouver une manière de souligner le contenu de notre revendication et de le placer au coeur du débat. Cela, nous l’avons fait dans le passé en recourant à d’autres notions dans le but de pouvoir entrer en dialogue avec la classe ouvrière: passage sous propriété publique et entre les mains de la collectivité. Nous avons encore utilisé des slogans tels que “Opel au mains des travailleurs”.

Il est absolument nécessaire d’être flexible dans de tels débats, mais nous ne devons jamais mettre de côté notre contenu. La notion de “propriété collective” peut aussi vouloir dire propriété sous forme de coopérative. L’expropriation signifie seulement que l’on veut dépouiller le propriétaire actuel de sa propriété, mais ne dit encore rien à propos de la nouvelle forme de propriété. La notion de “socialisation”, en revanche, est avant tout une forme théorique et erronée en tant que revendication transitoire, parce qu’elle peut conférer l’impression qu’il est possible dans la situation actuelle d’avoir une société qui ne fonctionnerait pas sur base d’un Etat. Nous préférons ne pas utiliser ces termes car ils ne sont pas clairs. Ceci ne signifie toutefois pas que nous devons argumenter contre l’usage de ces notions au cas où elles seraient utilisées lors d’assemblées de travailleurs. Mais nous devons chercher une manière de donner un contenu marxiste correct à ces concepts.

 

Limitations par le capitalisme et le stalinisme

Il est important de faire une distinction claire entre notre revendication de nationalisation et sa version stalinienne, de même qu’avec les formes de plus en plus nombreuses de nationalisations capitalistes. C’est pourquoi y ajouter la question du contrôle démocratique par les travailleurs et de la gestion ouvrière est un argument clé. Cet argument doit lui aussi être employé de manière flexible dans différentes situations concrètes. Nos formulations sont aussi à regarder en fonction du lieu où nous allons les utiliser, auprès de travailleurs dont l’usine est menacée de fermeture ou dans un tract à un congrès de Die Linke pour commenter les propositions de programme, par esemple. Il peut être nécessaire d’employer des formulations plus courtes et plus pointues. Par exemple: “Nationalisations dans l’intérêt des travailleurs” ou “Nationalisations, pas pour sauver leurs profits, mais pour sauver l’emploi”. Dans notre programme général, il peut être judicieux d’utiliser “Nationalisations socialistes, pas capitalistes”. Cela n’est par contre certainement pas valable dans un discours agitationnel à la porte du chantier naval de Rostock (en ancienne Allemagne de l’Est). Cela peut bien clarifier un discours lors d’un congrès régional de Die Linke. En même temps, nous devons être clair sur le fait que nous ne sommes contre certaines nationalisations, comme le fait de nationaliser uniquement des secteurs économiques non-rentables.

Nous devons également concrétiser la question de l’indemnisation. Dans le passé, nous avons formulé cette revendication ainsi: “indemnisation seulement sur base de besoins prouvés”. Cette formulation était plutôt rhétorique, parce que les capitalistes et les grands actionnaires n’étaient pas vraiment des miséreux. Vu le fait qu’il y a une plus grande part de travailleurs qui possèdent des actions, nous devons aujourd’hui revendiquer le fait que l’indemnisation soit prévue seulement pour les petits actionnaires jusqu’à un montant qui reste à fixer.

La revendication de la nationalisation sous contrôle et gestion ouvriers est une revendication transitoire. Ceci signifie que nous ne devons pas les placer uniquement dans le cadre d’un Etat ouvrier ou d’une société socialiste. Nous disons cela aussi pour la situation concrète où nous revendiquons, ici et maintenant, la nationalisation de certaines entreprises et secteurs. Avec la crise actuelle, on va voir apparaître des situations où la nationalisation d’une entreprise bien définie va devenir la revendication principale dans certaines luttes. En même temps, il n’est pas exclu que l’Etat capitaliste se voie poussé à nationaliser. Dans de tels cas, nous allons devoir répondre de manière concrète à la question de savoir comment nous envisageons le contrôle et la gestion par les travailleurs de cette entreprise une fois nationalisée.

Lorsque l’on parle de la revendication générale de la nationalisation des 150 plus grandes banques et entreprises, il est suffisant d’utiliser la formulation générale de contrôle et gestion ouvriers. Dans notre brochure “Qui nous sommes et ce que nous voulons”, nous écrivons “à travers des représentants élus du personnel et de la classe ouvrière”. La revendication de nationalisation renvoie directement à la nécessité de la transformation socialiste de la société, lance la question de la planification de l’économie, de la reconversion de l’économie dans certains secteurs, etc. Mais que disons-nous aux ouvriers d’Opel en lutte lorsque nous leur proposons de lutter pour la nationalisation de leur entreprise ici et maintenant – c’est à dire, sans que la révolution socialiste ne soit en vue ? Il y a des gens de gauche, comme Ernest Mandel, qui refusaient chaque participation à la gestion des entreprises nationalisées dans le cadre du capitalisme. Ils sortaient de là que cela ne pouvait mener chez les représentants des travailleurs dans les organes de gestion qu’à l’acceptation de la logique de profit et à former des gestions mixtes telles que nous les connaissons aujourd’hui en Europe. Mandel argumentait qu’on ne doit pas compter sur le contrôle ouvrier dans le cadre du capitalisme.

Nous disons qu’une opinion si négative des travailleurs est difficile à justifier dans une situation concrète dans la lutte pour la nationalisation ou dans le cas de la nationalisation. Une telle attitude ne fait justement que pousser les travailleurs dans les bras de modèles réformistes de gestion mixte.

Comme il est expliqué dans les textes de cette brochure, il n’existe pas de gigantesque fossé entre la question du contrôle ouvrier et celle de la gestion démocratiques par les travailleurs. La thèse valable et générale selon laquelle le contrôle ouvrier est une phase de la lutte de classe dans le cadre du capitalisme tandis que la gestion ouvrière n’est possible qu’après la prise de pouvoir par la classe ouvrière ne peut pas être appliquée de façon mécanique. Comme cela s’est vu dans le passé, on peut voir apparaître des situations où, dans les entreprises nationalisées, la lutte est menée pour la gestion ouvrière, et même parfois avec succès.

Cette question se pose sans aucun doute ainsi dans certaines entreprises nationalisées au Vénézuéla, et s’est posée dans le passé au Royaume-Uni après la Deuxième Guerre mondiale, de même que dans le Mexique des années ‘30. C’est sur cette question que se penchent les textes de cette brochure. Dans de pareilles situations, les révolutionnaires ne peuvent pas lancer la nécessité de la mise sur pied de conseils ouvriers en tant qu’organes de pouvoir ouvrier et de gestion lorsque la phase de la lutte de classe n’y répond pas. Trotsky a, sur base des expériences mexicaines, attiré l’attention que la tâche des organisations révolutionnaires consistait alors à utiliser leurs positions au sein des conseils de gestion en tant que plate-forme de propagande révolutionnaire, et à refuser chaque forme de collaboration de classe. Cette approche clarifie que cette question est étroitement liée à la lutte pour l’indépendance et la démocratisation des organisations ouvrières et à la lutte pour la construction d’un parti révolutionnaire.

Enfin, aujourd’hui, la lutte pour le contrôle ouvrier est indossociable du contrôle de ses propres organisations et de sa propre lutte. C’est un slogan crucial dans notre politique. Nous partons de la lutte pour la démocratisation des syndicats, continuons vers la construction de comités de grève et d’occupation, et amenons ensuite la question du contrôle ouvrier de la production dans les entreprises éventuellement occupées.

 

Triple parité

Sur base de ces réflexions, nous avons dans le passé basé la revendication pour la gestion des entreprises nationalisées selon la formule: un tiers de représentants du personnel, un tiers de représentants du mouvement syndical au sens large, et un tiers de représentants du gouvernement. Cette formule garantit qu’il y ait une majorité de travailleurs présente dans les organes de gestion et qu’en même temps, à travers les représentants du mouvement syndical au sens large, les intérêts des employés dans le secteur entier et même de l’ensemble de la classe ouvrière soient représentés. Via les représentants de l’Etat, c’est ensuite l’ensemble de la société qui est représentée.

Nous n’avons plus utilisé cette formule dans les années ‘90 car la question de la nationalisation ne s’y posait presque jamais de manière concrète, et par conséquent cette revendication est devenue purement propagandiste. Maintenant, suite au virage à droite des directions syndicales, le doute existe de savoir si avec un tel modèle on aurait encore une majorité qui défendrait effectivement les intérêts de la classe ouvrière. Vis-à-vis de la représentation de l’Etat, il était auparavant plus facile de donner l’image que les intérêts des travailleurs pourraient également être défendus avec un gouvernement, lorsque la social-démocratie était encore un parti des travailleurs, même avec une direction bourgeoise. Nous devons tenir compte de ces limites lorsque nous rédigeons aujourd’hui des revendications concrètes concernant la gestion des entreprises nationalisées, mais les points de départ restent les mêmes. Ainsi, la réponse concrète peut varier d’une entreprise à l’autre: une usine de vélos n’est pas la banque KBC, et une brasserie n’est pas Opel.

En principe, nous devons retenir la proposition d’une gestion paritaire, à laquelle participeraient les travailleurs de l’entreprise, le secteur, le gouvernement, mais aussi des représentants d’autres groupes de la population concernée. Le fait que des représentants ouvriers constituent une majorité demeure central. On peut résoudre le problème de la méfiance légitime envers les représentants syndicaux imposés d’en haut.

Nous devons revendiquer de manière explicite que les représentants syndicaux soient élus de manière démocratique par en-bas, avec des représentants du personnel, eux aussi démocratiquement élus. Cela signifie que la question de la démocratie et de la combativité des syndicats est posée. Formellement, de telles élections peuvent prendre place lors d’assemblées spéciales de délégués. Les délégués auprès de tels congrès doivent être élus lors de réunions générales de l’entreprise, être révocables à tout moment et continuer à recevoir uniquement leur salaire habituel.

Les représentants du gouvernement doivent eux aussi être représentés parce que l’Etat, en tant que propriétaire, doit respecter ses engagements. Il faut que de l’argent soit disponible, l’acquisition des biens produits doit être garantie et une répartition des moyens judicieuse pour la société doit être organisée. Parmi les masses de la population, il ne serait pas accepté – sauf lors de périodes révolutionnaires – que le gouvernement élu n’aurait aucune participation dans les entreprises d’Etat.

Nous adhérons volontiers à la critique à laquelle il faut s’attendre de la part des ultra-gauche, que nous défendons sur cette base l’idée des nationalisations dans le cadre du capitalisme: nous ne postposons effectivement pas la lutte pour le maintien de l’emploi et des entreprises pour après la révolution socialiste. En même temps, nous devons expliquer que la transformation socialiste de la société ne se produira pas par une extension systématique de l’industrie nationalisée. Nous sommes cependant partisans des nationalisations dans le cadre du capitalisme et proposons une forme pour celles-ci qui en même temps rompe avec le cadre capitaliste. C’est la méthode dynamique du programme de transition.

Cette revendication est utilisée en dialogue avec les travailleurs qui luttent pour cela, en tant que point de départ pour une discussion sur la nécessité d’un autre gouvernement et d’un autre Etat.

Ainsi, nous approchons la question de la triple parité de manière flexible et n’en faisons aucun fétiche. Dans les sociétés de logement ce sont les locataires qui doivent être représentés, dans l’industrie chimique et automobile il est sensé d’impliquer des associations environnementales, et dans les brasseries et la grande distribution, des représentants des petits-commerçants peuvent être présents.

Cette collection de textes doit pour cela faire en sorte qu’une discussion sur notre méthode ait lieu dans notre organisation, et que nous soyons en état, en tant que socialistes révolutionnaires, d’appliquer cette méthode de manière autonome lors des mouvements de lutte à venir. Des contributions à cette discussion sont expressément encouragées.

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