Critique: “Engels: le gentleman révolutionnaire”

C’est Marx qui a développé l’idée d’un parti socialiste basé sur le socialisme scientifique. Mais dans cette tâche énorme, il a reçu l’aide de Friedrich Engels. Ce dernier a non seulement soutenu Marx à force de sacrifices financiers mais aussi contribué au développement théorique de concepts fondamentaux comme le matérialisme historique, la dialectique, l’économie, les sciences naturelles et bien d’autres domaines qui constituent la base du marxisme tel que nous le connaissons aujourd’hui.

Le grand mérite du livre de Tristram Hunt est de nous éclairer sur la personnalité d’Engels ainsi que l’évolution de sa pensée et de ses relations avec Marx en montrant comment Engels et Marx sont passés d’une analyse idéaliste (enseignée comme telle par Hegel) à une analyse basée sur le matérialisme dialectique.

A certains égards, Engels a anticipé le travail de Marx, notamment sur le rôle de la classe ouvrière et du socialisme. A 24 ans seulement, il écrit «La condition de la classe ouvrière en Angleterre» livre qui, 150 ans après sa parution, reste d’actualité. Engels y critique l’aspect structurellement inégalitaire mais aussi la profonde inhumanité du système de production capitaliste. Fréderic Engels est présenté comme l’une des figures les plus humaines du mouvement socialiste, rompant avec son milieu et ses racines bourgeoises pour se placer du côté de la classe ouvrière, tiraillé entre son statut de directeur dans l’entreprise familiale et sa vie de révolutionnaire. En raison de son travail de directeur d’industrie, Engels n’a pas pris de position publique au sein de l’Association Internationale des Travailleurs (la première Internationale). Mais son implication et son influence dans le mouvement l’ont rendu dangereux pour les Etats capitalistes d’alors, qui l’ont fait surveiller.

La dialectique et la classe ouvrière

Marx et Engels ont approfondi la dialectique, méthode d’analyse qui tente de saisir tous les aspects d’un phénomène dans son mouvement qui a été développée par les philosophes grecs anciens puis reprise par Hegel. Contrairement à Hegel qui concevait la base du développement de la nature, de l’humanité, et des relations sociales comme étant le développement des idées, Marx et Engels ont affirmé que les idées sont l’expression de conditions matérielles. Pour Marx et Engels, c’est l’économie qui est – en dernière analyse – le déterminant ultime de la superstructure politique.

L’une des plus importantes conclusions qu’aient tirées Marx et Engels est le rôle central et principal de la classe ouvrière comme agent de changement dans la révolution et dans le renversement de l’ordre social, en désaccord avec les anarchistes. Engels s’est également soucié de l’organisation de la classe ouvrière, passant de classe en soi, à classe pour soi. Dans la période actuelle, cela se traduit par la double tâche qu’ont les marxistes de construire un parti révolutionnaire tout en aidant à la construction d’un nouveau parti des travailleurs qui serait un relais des revendications ouvrières, mais aussi un outil d’éducation politique pour développer la conscience de classe.

L’influence d’Engels

Après Marx, Engels a fondé la Deuxième Internationale. Le travail d’Engels à cette période a été de populariser et d’expliquer l’analyse marxiste et de la faire appliquer correctement à la situation d’alors. Après la mort d’Engels, la direction de l’Internationale est cependant restée mal préparée pour les terribles convulsions qui ont agité le mouvement social.

Hunt se trompe par contre quant au processus de dégénérescence de l’Etat ouvrier russe qui a conduit à la contre-révolution bureaucratique durant laquelle la clique stalinienne a confisqué le pouvoir aux travailleurs. Penser que cette dégénérescence provient directement des idées développées par Marx er Engels est une interprétation qui ne cadre pas avec une analyse scientifique de l’Histoire. Dans le livre de Hunt, malgré sa description des idées de Marx et d’Engels comme étant un tout, on trouve aussi une incompréhension des idées développées par Lénine, décrit comme un personnage «avide de pouvoir». Hunt parle aussi d’une opposition d’idées totalement fausse entre Lénine et Engels au sujet de l’Etat.

En conclusion, dans ce livre, le plus intéressant n’est pas la fin, mais les chapitres qui décrivent l’évolution de la pensée d’Engels et de Marx, passant de l’idéalisme hégélien au matérialisme dialectique et les conduisant à l’élaboration du socialisme scientifique, théorie qui nous permettra d’esquisser la future société socialiste.

Engels a toujours reconnu que c’était Marx qui avait accompli la plus grande part dans l’élaboration du socialisme scientifique. Mais dans cette énorme tâche, Marx fut considérablement aidé par Engels, une grande figure du mouvement socialiste qui doit nous inspirer pour la formation de nouveaux combattants pour une société débarrassée de l’exploitation et de la division en classes, une société socialiste.

Engels: Le gentleman révolutionnaire, Tristram Hunt, 587 pages, éditions Flammarion

 

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