“Inside Job” révèle la corruption du petit monde du capitalisme financier

La réalisation de ce film ‘‘a couté 20.000.000.000.000 dollars’’, en référence aux pertes économiques qui ont jusqu’ici découlé de la crise mondiale. “Inside Job”, le documentaire primé au Festival de Cannes 2010 et qui sort maintenant en DVD, aurait aussi bien pu s’appeler “Demolition Job”, vu la manière dont il démolit totalement la réputation de toute une série d’institutions financières majeures et d’individus qui les protègent et les servent dans les gouvernements.

Cette implosion du marché immobilier a à son tour déclenché la pire récession depuis les années ’30, et n’a évité que de très près un effondrement financier sur le plan mondial, une menace toujours bien réelle aujourd’hui puisque, comme le montre le film, rien n’a fondamentalement changé depuis. La récession a couté des millions d’emplois partout dans le monde – près de 10 millions en Chine, par exemple -, en plus des 6 millions d’Américains expulsés de leur logement, et d’innombrables autres misères dont le prix est supporté par les travailleurs et leurs familles tandis que les banquiers qui ont créé la crise sont en réalité devenus encore plus riches !

Le film montre, grâce à une documentation méticuleuse et à de nombreuses interviews, comment les grandes banques et les institutions financières façonnent à leur avantage la politique des gouvernements, démantelant les organes de contrôle, s’octroyant à elles-mêmes la liberté de créer et de spéculer sur de nouveaux produits financiers, tels que les “credit default swaps”, dont le fonctionnement n’est compris par personne – ou alors, que par un vraiment très petit nombre de gens dans le monde.

Malheureusement, le film n’utilise pas une seule fois le mot “capitalisme”, ce qui laisse un gouffre béant au milieu de toute son argumentation. Il cite l’“industrie financière” comme responsable de tous ces maux, et bien que ceci ne puisse être remis en question, la financiarisation du capitalisme mondiale n’est en réalité qu’un symptôme et non pas la cause de la maladie qui affecte ce système de profit tout entier.

C’est la même crise de la profitabilité qui pousse les entreprises capitalistes à relocaliser leur production dans des pays à bas salaires, tout en vendant la plupart de leurs marchandises à des pays à hauts salaires ; c’est la même cause qui explique aussi la dépendance croissante aux “stéroïdes” financiers de Wall Street afin de maximaliser les profits. Une statistique bien connue, qui n’est pas mentionnée dans le film, est qu’avant le krach bancaire, le secteur financier comptait pour 40% du total des bénéfices des entreprises aux Etats-Unis…

Le film démarre avec le krach bancaire en Islande. Tandis que défilent des images de l’époustouflant paysage volcanique islandais, nous entendons le narrateur, l’acteur Matt Damon, nous expliquer comment un pays avec un PIB d’à peine 13 milliards de dollars s’est retrouvé confronté à des pertes bancaires d’un montant de 100 milliards de dollars, après que son gouvernement ait privatisé les banques il y a dix ans à peine. ‘‘La finance a pris le pouvoir, et a dévasté le pays’’, affirme un professeur islandais. Les banques mondiales et les gouvernements d’autres pays ont encouragé la politique de prêts forcenée des banques islandaises, qui avaient reçu la mention “AAA” par les agences américaines de notation de crédit comme Moody et Standard & Poor. Quelques jours seulement avant que je ne regarde ce film, le peuple islandais avait défié son gouvernement et l’establishment politique pour la deuxième fois consécutive en rejetant l’accord pourri conclu avec l’UE et le FMI qui voudrait les contraindre – eux, de simples citoyens – à rembourser la dette de 420 millions de dollars dus par une des banques islandaises en faillite, Icesave.

Une des forces du film est la manière simple, sans chichis avec laquelle il explique la nature des produits dérivés tels que les obligations de dette collatérales et autre soi-disant emprunts garantis. On ne laisse aucun doute aux spectateurs, même à ceux qui ne sont pas de fins connaisseurs des dernières tendances économiques, que l’ensemble de ce “marché” des dérivés boursiers (qui vaut la somme de 700 trillions de dollars) est complètement dément. Toute une armée de “conseillers” gouvernementaux et de cadres de Wall Street sont amenés devant la caméra pour s’y sentir très mal à l’aise tandis qu’on les interroge sur leur rôle dans l’élaboration des mesures politiques qui ont menées à la crise. Les principaux responsables et partisans de la dérégulation financière, tels qu’Alan Greenspan (l’ancien chef de la banque centrale américaine), Larry Summers (le secrétaire au Trésor de Bill Clinton, et ex-conseiller économique en chef d’Obama) ou Timothy Geithner (l’actuel secrétaire au Trésor, et ex-président de la New York Federal Reserve Bank) ont tous refusé d’être interviewés pour ce film. Plusieurs autres doivent certainement aujourd’hui regretter de l’avoir accepté.

La grande vedette est certainement le Professeur Frederic Mishkin, un de ces “experts”, qui est aussi l’ancien gouverneur de la Federal Reserve Board (la banque centrale américaine), avec sa tentative maladroite de justifier la politique capitaliste néolibérale qui a mené à la crise par plusieurs pirouettes de pure beauté. Il est complètement grillé sur sa participation à un rapport rédigé en 2006 et intitulé “La stabilité financière en Islande”, dans lequel il chantait de long en large les louanges retentissantes de l’économie spéculative islandaise. Lorsqu’on lui demande dans le film pourquoi il s’est tellement planté, tout ce qu’il trouve à dire, c’est qu’il avait cru ce que la banque centrale islandaise lui avait dit, puisque les banques centrales sont des “institutions crédibles”. On apprend également que l’industrie financière islandaise a payé Mishkin 124.000 dollars pour son rapport. L’embarras de Mishkin s’accroit encore un peu lorsqu’on lui demande aussi pourquoi sur son CV, le titre de ce rapport est étrangement devenu “L’instabilité financière en Islande”. Il s’excuse en affirmant qu’il s’agit très certainement d’une “faute de frappe”.

“Inside Job” dénonce aussi la culture criminelle de Wall Street, une culture de mensonges, de tricheries, de corruption et de consommation large de cocaïne et de prostituées. Un conseiller psychologique auprès des banquiers de Wall Street nous dit que ce genre de pratique ‘‘s’étend jusqu’aux plus hauts sommets’’. Il montre les relations incestueuses entre les grandes banques et les gouvernements des deux principaux partis politiques américains. Des institutions telles que Goldman Sachs et Morgan Stanley exercent une énorme influence sur les gouvernements et l’utilisent pour protéger leurs intérêts et tuer dans l’œuf toute initiative politique capable de menacer leurs profits. Goldman Sachs a fourni les secrétaires au Trésor des trois derniers gouvernements américains (Timothy Geithner, Hank Paulson, Robert Rubin). Paulson et Geithner, qui sont d’anciens hauts responsables de Goldman Sachs, ont aussi tous les deux joué un rôle crucial dans la décision de renflouer AIG en 2008 (l’agence AIG s’était effondrée quelques jours après Lehman Brothers ; elle était menacée par l’effacement d’une valeur catastrophique de 500 milliards de dollars provenant de “credit default swaps” annulés et pour lesquels elle n’avait aucune provision) ; Goldman Sachs a été le principal bénéficiaire de ce plan de renflouement, recevant 40 milliards de dollars des 130 milliards versés par le contribuable grâce aux clauses généreuses envers les actionnaires d’AIG qui avaient été insérées par Geithner et Paulson. Il est clair que l’establishment politique américain est aussi un leader mondial en ce qui concerne la corruption.

Dans son accusation de Wall Street, l’auteur et réalisateur du film, Charles Ferguson, se base sur des économistes bourgeois tels que Nouriel Roubini et Martin Wolf du Financial Times. Ces deux personnes font quelques très justes analyses, mais à aucun moment, au cours des 100 minutes de film, une solution n’est proposée. Tout un nombre d’analystes et de personnalités “clé” de l’establishment s’en tirent aussi à fort bon compte, alors qu’ils auraient pu être aussi bien grillés que Mishkin.

Le président du FMI Dominique Strauss-Kahn est un bon exemple de ceci. Il fait quelques critiques du secteur financier américain comme on en entend souvent, comme quoi celui-ci était “hors de contrôle” – ceci qui est somme toute incontestable –, mais il n’est pas questionné sur le rôle de son organisation avant la crise, ou par exemple dans le cas de l’Islande, où le FMI utilise le chantage financier pour forcer le gouvernement et le peuple islandais à avaler l’accord “Icesave”. Le FMI joue un rôle similaire partout en Europe, après des décennies de pratique dans le monde néocolonial, avec des conditions de prêts qui sont conçues pour protéger les banques et faire payer les pots cassés par les simples citoyens.

De même, Christine Lagarde, l’affreusement droitière ministre des Finances de la république française, est l’invitée d’honneur du film en tant que représentante du camp de l’“accusation”, qui se permet de juger les méfaits des banques et des politiciens américains, sans aucune analyse de son propre CV fait d’attaques sur les droits des travailleurs, sur les pensions et sur les emplois dans le secteur public, non seulement en France, mais à travers toute l’Europe, via son rôle central dans les structures financières de l’Union européenne et ses plans de renflouement empoisonnés en Grèce, en Irlande, et au Portugal (et lancés en conjonction avec Strauss-Kahn et le FMI). Lagarde est aussi connue pour avoir annoncé que la crise était “terminée” fin 2008 – cette seule affirmation aurait dû suffire à la disqualifier de toute apparition en tant qu’“experte” dans ce film.

L’équipe de recherche de Ferguson aurait dû accorder plus de temps et d’attention aux développements en Europe à la base plutôt qu’au sommet, afin de contrebalancer le point de vue excessivement optimiste – ou plutôt, naïf – des politiciens et banquiers de ce continent. “Inside Job” montre très clairement qu’Obama est en train de poursuivre la même politique que ces prédécesseurs, et a résisté à toute tentative de limer les griffes du secteur bancaire. L’économiste Robert Gnaizda se moque gentiment des mesures prises par l’administration Obama-Geithner : ‘‘Comment ce gouvernement pourrait-il réformer quoi que ce soit – c’est un gouvernement Wall Street !’’

Mais le film applaudit ensuite une initiative essentiellement cosmétique des gouvernements d’Italie, de Suède et d’autres pays européens afin de mettre en place une régulation plus stricte des banques en Europe. Comme l’a démontré la crise de la dette en Irlande, au Portugal et dans d’autres pays européens de la “périphérie”, et comme le démontre le programme de coupes budgétaires cinglantes et la vague de chômage que celui-ci a suscitée, de part et d’autre de l’Atlantique, les gouvernements capitalistes sont tout aussi serviles envers les capitalistes financiers et tout aussi incapables de fournir des solutions.

La conclusion du film est qu’aucune des “réformes” mises en œuvre depuis 2008 n’empêchera une répétition du krach financier. Les institutions qui ont causé la crise sont devenues encore plus puissantes grâce aux gigantesques plans de renflouement qui leur ont été accordés, sans aucune condition en échange. Les socialistes de lutte sont d’accord avec cette conclusion, à ceci près qu’au lieu d’attendre sans rien faire le prochain épisode de la crise, nous savons que nous devons préparer, organiser et construire une alternative socialiste crédible.

 

 

Article par VINCENT KOLO

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