Achever le processus révolutionnaire : après la chute de Ben Ali, la chute du capitalisme !

Initiée il y a maintenant plus de deux ans, la révolution tunisienne a connu un tournant au début de ce mois de février avec l’assassinat du dirigeant de gauche Chokri Belaïd. Quelques jours après sa mort, plus d’un million de personnes étaient dans les rues (sur une population de 12 millions d’habitants) pour lui rendre hommage et en opposition au gouvernement, tandis que prenait place la première grève générale nationale depuis 1978. De retour du Forum Social Mondial de Tunis, notre camarade Nicolas Croes nous parle de l’actualité du processus de révolution et de contre-révolution en Tunisie.

Une situation qui reste explosive

Les événements qui se sont succédés après l’assassinat de Chokri Belaïd ont profondément déstabilisé le régime et le parti islamiste réactionnaire au pouvoir, Ennadha. La colère et la haine éprouvées contre lui n’ont fait que se renforcer ces derniers mois, à mesure de l’aggravation de toutes ces questions sociales qui étaient au cœur de la révolution de 2011.

En effet sur le ‘’terrain’’, le chômage est énorme tandis que l’inflation massive des prix a avalé la plupart des augmentations salariales acquises de haute lutte par les travailleurs. La misère sociale est encore plus criante dans diverses régions maintenues dans le sous-développement. Dans les faits, la politique des dirigeants actuels suit une voie néolibérale identique à celle de l’ancienne clique mafieuse autour du dictateur Ben Ali. A titre d’exemple, les conditions du récent prêt conclu avec le Fonds Monétaire International prévoient notamment d’abolir les subsides d’Etat pour les denrées alimentaires. Cette mesure suffira à elle seule pour précipiter directement 400.000 personnes de plus dans la pauvreté. Quant à l’ancien appareil policier, si ses maîtres ont changé, il poursuit inlassablement son sale boulot de répression et de violence, sur fond d’un état d’urgence toujours en vigueur. En bref, toutes les conditions matérielles qui furent à la base de l’explosion révolutionnaire de décembre 2010 – janvier 2011 sont toujours bien présentes et n’ont fait que devenir plus aigües.

Avant même les événements de février, l’establishment politique était déjà embourbé dans une crise profonde dont les fondements résident dans l’incapacité des classes dominantes à trouver la formule magique leur permettant d’appliquer la politique contre-révolutionnaire tout en disposant d’une assise relative parmi les masses. Sorti vainqueur des dernières élections, Ennadha est littéralement au bord de l’implosion et voit aujourd’hui son autorité s’effondrer. Cette perte d’influence a été illustrée par la tentative de son aile la plus radicale d’opérer un tour de force au lendemain de la grève générale par l’organisation d’une manifestation. Malgré tout l’argent destiné à payer les participants à cette manifestation ‘‘massive’’, seuls quelques milliers de personnes avaient répondu à l’appel. Un sondage paru en avril dans le journal tunisien Le Quotidien accordait au dirigeant d’Ennhada Rached Ghannouchi (largement considéré comme l’assassin de Belaïd) un taux de popularité de 1,9%.

 

Quelle voie de sortie ?

Dans l’opposition, deux grands blocs se font face, à côté d’une myriade de petits partis. On trouve d’une part le parti Nidaa Tounès, qui se positionne comme le parti de l’opposition bourgeoisie laïque et tente de rallier à lui sous le slogan de ‘‘Tout sauf les islamistes’’. Mais il s’agit surtout du refuge de tout un tas d’anciens membres du RCD (Rassemblement Constitutionnel Démocrate), le parti de l’ancien dictateur Ben Ali ! Son dirigeant, Essebsi, fut d’ailleurs notamment ministre sous Bourguiba et président de la Chambre sous Ben Ali. Fondamentalement, Ennadha et Nidaa Tounes ne représentent que deux des têtes de l’hydre de la dictature du capital et de la contre-révolution. Chacune de ces têtes essaye d’attirer l’attention sur la fracture entre les religieux et les laïcs, avant tout pour dévier l’attention de la véritable guerre de classe à l’œuvre dans le pays. Chacune clame que la révolution est maintenant terminée. Elles se font l’écho de tous ceux pour qui Ben Ali pouvait bien tomber le vendredi 14 janvier 2011 pourvu que les travailleurs retournent à l’usine le lundi.

Mais les slogans que l’on pouvait entendre lors de la grève générale de février dans les cortèges massifs et historiques de manifestants parlaient de la chute du gouvernement et de la nécessité d’une nouvelle révolution. Des jours durant, des affrontements eurent lieu entre manifestants et forces de police dans de nombreux endroits, en particulier dans les régions militantes de l’intérieur du pays comme Gafsa (où avaient éclaté les émeutes du bassin minier en 2008) ou Sidi Bouzid (d’où est parti le mouvement révolutionnaire qui mit fin au règne de Ben Ali). Heureusement, bien qu’encore imparfaite, cette colère dispose d’un embryon d’expression politique.

Car à côté d’Ennadha et de Nidaa Tounès, on trouve le Front Populaire, une organisation créée en octobre 2012 réunissant le large spectre de la gauche radicale tunisienne. En son sein se trouvent différentes organisations et courants se réclamant du maoïsme (notamment le Parti des Travailleurs et le Parti des Patriotes Démocrates Unifié), du trotskisme (la Ligue de la Gauche Ouvrière), du nassérisme ou encore de l’écologie politique. La dynamique enclenchée autour de ce Front est porteuse d’un grand potentiel pour construire une réelle expression politique pour les luttes des travailleurs et des couches populaires. Mais pour l’instant, sa direction, tout comme celle de la grande fédération syndicale UGTT (Union Générale Tunisienne du Travail), manque encore d’audace et de clarté sur la stratégie à adopter aujourd’hui. Or, chaque moment de répit laissé à l’hydre de la contre-révolution se payera chèrement dans le camp des travailleurs. Si ce n’est pas encore la perspective la plus immédiate, le danger d’un coup d’État est bien présent dans la situation.

 

Pour la chute du gouvernement, pour la chute du système capitaliste

Aujourd’hui, la gauche et la centrale syndicale UGTT doivent prendre garde à ne pas sombrer dans les diverses manœuvres pour ‘‘l’unité nationale’’ ou pour ‘‘l’unité contre les islamistes’’. Il ne saurait être question d’une alliance avec des forces hostiles aux travailleurs, la ligne de démarcation doit être clairement tracée entre les amis et les ennemis de la révolution !

La seule unité possible est celle de la classe ouvrière, de la jeunesse et des pauvres pour poursuivre leur révolution jusqu’à l’instauration, à travers la lutte de masse, d’un gouvernement qui leur appartient. Le potentiel est aujourd’hui gigantesque pour cela, et il n’est pas exagéré de dire que le pouvoir a été à portée de main des masses à plusieurs reprises ces deux dernières années, et très certainement en février dernier. Parmi la population, la compréhension que les droits démocratiques ne peuvent êtres défendus que par une démocratie économique est très grande (cela implique de placer sous contrôle et gestion démocratique des travailleurs et des masses pauvres les secteurs-clés de l’économie). L’idée de la nécessité du ‘‘socialisme’’ est fort répandue, directement issue de la puissance du syndicat UGTT, de sa place dans l’histoire du pays et des fortes traditions issues de l’activité de la gauche radicale, y compris sous la dictature. Mais il règne un grand flou concernant ce que ce terme peut bien signifier.

Aujourd’hui, il faut un plan d’action clair avec l’organisation d’une nouvelle grève générale suite au succès de celle de février liée à la tenue d’assemblées de masse dans les lieux de travail, les quartiers, les universités, les écoles, etc. pour discuter et déterminer les prochaines étapes de la lutte de la manière la plus démocratique et collective possible.

Selon nous, la meilleure voie à suivre est de construire des comités de lutte et de les coordonner aux échelons local, régional et national par l’élection de représentants révocables directement issus des forces vives de la révolution (les couches combatives de l’UGTT, du mouvement ouvrier et de la jeunesse). Ces comités ne doivent pas seulement avoir pour tâche d’organiser une lutte efficace contre les forces de la contre-révolution et de protéger la population contre l’action de la police ou des milices réactionnaires islamistes, mais aussi de préparer les travailleurs et les pauvres à l’exercice du pouvoir et à la construction d’une société socialiste démocratique. De façon similaire à la vague de mobilisations de masse qui a déferlé sur le monde après la révolution tunisienne, une telle démarche audacieuse vers le véritable socialisme initierait un élan révolutionnaire international extraordinaire, tout particulièrement dans le contexte actuel de crise du capitalisme.

 

Revendications défendues par les partisans du CIO en Tunisie

 

 

  • Ennahda dégage ! Pour l’organisation rapide d’une nouvelle grève générale de 24h, à renouveler jusqu’à la chute du régime !
  • Pour la formation de comités de défense par les travailleurs, les jeunes et les masses pauvres, afin d’organiser la protection contre les attaques de la contre-révolution !
  • Stop à l’état d’urgence et à la répression des mouvements sociaux ! Pour la défense résolue de toutes les libertés démocratiques !
  • Non aux attaques contre les droits des femmes ! Pour l’égalité de traitement à tous niveaux !
  • Un revenu et un logement décents pour tous et toutes ! A bas la vie chère ! Pour l’indexation automatique des revenus au coût de la vie !
  • Non aux plans antisociaux du FMI, aux privatisations et à l’austérité ! Non au paiement de la dette de Ben Ali !
  • Nationalisation, sous contrôle démocratique des travailleurs et de la population des banques et des grandes entreprises !
  • Pour un gouvernement des travailleurs, de la jeunesse et des masses pauvres, appuyé par les organisations de gauche, syndicales et populaires (UGTT, Front Populaire,…)

Pour la lutte internationale des jeunes et des travailleurs contre le capitalisme et l’impérialisme – pour le socialisme international !

 

 

Article par NICOLAS CROES

 

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