Black Lives Matter. Combattre le racisme par la solidarité : tout ce qui nous divise nous affaiblit

Le souffle des mobilisations contre le racisme et les violences policières ont enflammé le globe l’été dernier à la suite du meurtre de George Floyd. Aux États-Unis, environ 20 millions de personnes s’étaient mobilisées dans plus de 1.250 villes. Chez nous, l’écho de ces mobilisations avait pris une connotation particulière avec le 60e anniversaire de l’indépendance du Congo. Le racisme systémique existe bien entendu en Belgique également, de même que le débat sur la meilleure façon d’en finir avec les discriminations. Nous en avons discuté avec Alain Mandiki.

Dossier tiré de l’édition d’été de Lutte Socialiste

Comment expliquer l’importance que revêt le combat antiraciste aujourd’hui ?

Avec la pandémie et la crise économique, toutes les contradictions déjà présentes dans la société capitaliste ont éclaté au grand jour. Aux USA, celles et ceux qui étaient déjà en difficulté auparavant le sont devenus encore plus. Les personnes issues de l’immigration ont été touchées de plein fouet par des pertes d’emploi. D’autre part, dans les quartiers défavorisés, le fait d’être cloîtré chez soi a eu un impact beaucoup plus dur (sans jardin et dans des appartements exigus). La répression policière a été extrêmement dure envers celles et ceux qui voulaient simplement changer d’air tandis que le virus a bien plus fait des ravages chez les travailleurs et les personnes en recherche d’emploi que chez les propriétaires d’entreprise.

Cette situation est venue s’ajouter à des années de violences policières et de politique d’incarcération de masse (les États-Unis comptent 5% de la population mondiale mais près d’un quart de la population carcérale planétaire) qui frappent de manière totalement disproportionnée les populations de couleur. Ce contexte explique l’explosion du mouvement Black Lives Matter à la suite. C’est cette explosion sociale qui explique la condamnation de l’agent de police Derek Chauvin pour le meurtre de George Floyd.

Tuer des gens n’est généralement pas un problème pour la police américaine, qui tue en moyenne environ 1.000 civils par an. Habituellement, quand l’affaire est portée au tribunal, cela n’aboutit qu’à des non-lieux prononcés ou à de simples réparations financières. Une condamnation aussi claire est exceptionnelle. Mais il ne faut pas y voir autre chose qu’une tentative d’apaiser la colère des masses. Sans de pareilles mobilisations de masse, il n’y aurait pas eu de victoire.

C’est également la leçon qui s’impose concernant les cas similaires en Belgique. En mars dernier, la chambre des mises en accusation de Gand a prononcé un non-lieu au bénéfice des 8 policiers inculpés de la mort de Lamine Bangoura en 2018. La victime avait été tuée lors de l’expulsion de son logement, simplement parce qu’elle avait 1.500 euros de loyer en retard et qu’elle ne s’était pas présentée à l’audience du juge de paix. En Belgique aussi, la répression, les violences policières et l’accroissement des tensions sociales sévissent dans les quartiers populaires. En conséquence, la volonté de se mobiliser contre ces discriminations grandit. Pour que ces mobilisations soient efficaces, elles doivent reposer sur une stratégie et des objectifs clairs. Le mieux étant de commencer par analyser d’où vient le racisme.

« Il ne peut y avoir de capitalisme sans racisme », disait Malcolm X. Pourquoi le capitalisme et le racisme sont-ils si étroitement liés ?

Des questions telles que “Qu’est-ce que le racisme ? Comment est-il apparu ?” sont très importantes car connaître les origines du racisme est fondamental pour comprendre la manière d’y mettre un terme.

L’idée selon laquelle l’humanité serait divisée en plusieurs races a été théorisée vers le 18e siècle. La base sur laquelle ces idées ont germé fut le développement du capitalisme commercial, reposant sur le commerce triangulaire qui s’est établi dès le 16e siècle et impliquait l’Europe, l’Afrique et le continent américain dans une traite des Noirs de grande ampleur. Après le massacre des Premières nations en Amérique du Nord et dans les régions conquises par les puissances coloniales, il fallait apporter de la main-d’œuvre pour mettre en valeur les terres conquises. La bourgeoisie a affrété des bateaux qui voyageaient vers l’Afrique pour trouver ce qu’elle appelait alors le “bois d’ébène”, c’est-à-dire des femmes et des hommes vendus comme des biens meubles, des personnes arrachées à leur terre et à leur culture par la force.

En définitive, un système social d’exploitation repose toujours sur la force. Mais celui-ci éprouve toujours le besoin de justifier idéologiquement cette exploitation et la violence qui lui est liée. Il fallait donc déshumaniser ces êtres humains vendus aux propriétaires terriens comme des marchandises. Le racisme est né comme caution idéologique de la traite d’esclaves. Les idéologies liées à la classification des êtres humains sont alors apparues et ont infecté tous les pores de la société. Voltaire disait ainsi à l’époque que « Les Blancs sont supérieurs à ces Nègres, comme les Nègres le sont aux singes, et comme les singes le sont aux huîtres. »

L’Histoire nous apprend que les grandes percées de la lutte antiesclavagiste et anticolonisatrice sont liées à des processus révolutionnaires internationaux. La révolte des esclaves à Haïti, qui a donné naissance à la première république noire de l’Histoire (1), est liée à la Révolution française de 1789. En France, il a fallu s’y reprendre à deux reprises pour abolir l’esclavage, durant deux périodes révolutionnaires : en 1794 et en 1848, puisque Napoléon l’avait restauré en 1802. Dans ces luttes, les esclaves et les colonisé-e-s ont joué un rôle d’avant-garde à côté d’autres couches de la société (la bourgeoisie révolutionnaire de l’époque et surtout le peuple révolutionnaire). Ce sont les luttes et leur caractère international qui ont permis de mettre fin à l’horreur de l’esclavagisme mais aussi à l’horreur de la colonisation.

Les conquêtes du mouvement des droits civiques aux États-Unis étaient également étroitement liées au contexte international de lutte contre le capitalisme de l’époque. C’est d’ailleurs une leçon que le Black Panther Party (fondé en 1966) avait déjà tirée : ses membres estimaient qu’on ne pouvait pas combattre le racisme par du capitalisme noir, mais par la solidarité.

Pour reprendre les mots d’un des dirigeants des Black Panthers, Fred Hampton, assassiné dans son lit lors d’un assaut mené par le FBI et la police de Chicago en 1969 : « Nous ne pensons pas qu’il faut combattre le feu par le feu ; nous pensons qu’il faut combattre le feu par l’eau. Nous n’allons pas combattre le racisme par le racisme, nous allons le combattre par la solidarité. Nous affirmons que nous n’allons pas combattre le capitalisme avec le capitalisme noir, mais que nous allons le combattre avec le socialisme. (…) Nous allons combattre en nous rassemblant tous ensemble et en faisant une révolution internationale des travailleurs. » La lutte antiraciste n’est pas subordonnée à la lutte anticapitaliste, elles sont intrinsèquement liées et elles méritent autant d’énergie l’une que l’autre !

Concrètement, « Combattre le racisme par la solidarité », qu’est-ce que ça peut vouloir dire ?

En fait, le mouvement Black Lives Matter en est un excellent exemple. Des mobilisations de masse – par-delà la couleur de peau – ont d’abord éclaté aux USA et leur écho a ensuite parcouru le monde. Des mobilisations ont eu lieu dans de nombreux endroits où l’arme du racisme est utilisée pour diviser la population. En Belgique, entre 15.000 et 20.000 personnes ont manifesté à Bruxelles alors que nous étions toujours dans le premier confinement. De plus petites mobilisations ont également eu lieu à ce moment-là dans la plupart des grandes villes.

Pour construire un bon rapport de force, il faut chercher à rassembler et organiser toutes celles et ceux qui veulent lutter contre le racisme, car c’est par l’action collective et la mobilisation de masse que des victoires peuvent être obtenues. Et ce qui nous unit, c’est que nous sommes victimes, à des degrés divers, des pénuries sociales (manque de logements sociaux, manque d’emplois décents, manque de moyens dans les services publics,…) et de l’exploitation qui découle du système de profit capitaliste.

Sans les mobilisations Black Lives Matter, jamais le roi Philippe n’aurait soudainement été forcé d’exprimer des regrets par rapport à ce qui s’est passé au Congo. C’est encore extrêmement insuffisant bien sûr, mais un changement dans l’attitude de la monarchie belge est loin d’être anodin. Une discussion plus large s’est développée en Belgique concernant la discrimination. Des symboles de la propagande coloniale tels que les statues de Léopold II ont été dénoncés. Le caractère structurel du racisme est de plus en plus visible et largement reconnu. Le mouvement Black Lives Matter a permis de mettre à mal la propagande officielle de l’État belge. C’est une base sur laquelle construire pour aller plus loin.

Cela exige donc de défendre un programme large de revendications sociales ?

C’est fondamental. Les personnes issues de l’immigration ont moins de possibilités d’avoir accès à un logement correct, à un parcours scolaire de qualité, à un emploi décent. Cette discrimination est présente dans toutes les sphères de la vie. Cela provient des pénuries qui existent dans toute la société en raison du manque de moyen des budgets publics suite aux ravages de la politique néolibérale. Cela alimente les sentiments racistes. Faute de logements sociaux ou de bons emplois en suffisance, certains rejettent les personnes issues de l’immigration. Mais celles-ci ne sont en rien responsables des pénuries ! C’est de cette manière que l’on peut comprendre les succès de l’extrême droite, comme celui du Front National dans les années 80 suite au développement d’un chômage de masse alors que la « gauche » était au pouvoir avec Mitterrand et appliquait un programme antisocial. Pour s’en prendre au terreau qui alimente les idées racistes, il faut s’en prendre à ces pénuries justifiées par le système capitaliste.

Apporter des réponses sociales aux problèmes sociaux, voilà comment couper l’herbe sous le pied des partis d’extrême droite. En 1991, le précurseur du PSL/LSP a lancé la campagne antifasciste Blokbuster en anticipant la percée du Vlaams Blok, comme s’appelait encore le Vlaams Belang à l’époque. Un de ses slogans-phares, dans un contexte d’explosion du chômage, était : « Des emplois, pas de racisme ! » Tout le monde doit avoir accès à un bon travail – pas un job précaire ! – avec un bon salaire. C’est pour cela que nous défendons de répartir le travail disponible avec la réduction collective du temps de travail sans perte de salaire, avec embauches compensatoires et diminution de la charge de travail. De la même manière, il nous faut des investissements publics massifs dans les logements sociaux, l’enseignement, les soins de santé, les énergies renouvelables… Mais cela ne tombera pas du ciel, les capitalistes s’accrochent à leurs profits. Nous devons nous battre pour y parvenir et leur retirer le pouvoir des mains.

Quel système alternatif défend le PSL/LSP ?

Le système capitaliste est une société divisée en classes sociales qui repose sur le vol du produit du travail de la majorité sociale (la classe ouvrière) par une infime minorité (la classe capitaliste). Nous avons déjà vu précédemment que le racisme est un produit du capitalisme. Il faut rajouter que cette discrimination est toujours bien utile au système (de même que le sexisme ou la LGBTQI+-phobie) car cela permet de diviser les masses exploitées et opprimées. L’infime minorité au sommet de la pyramide d’exploitation capitaliste n’arriverait jamais à rester au pouvoir si la base se soulevait.

Les travailleuses et les travailleurs sont les mieux placés pour renverser le système capitaliste grâce à leur nombre et leur place dans le système de production. C’est ce qu’a encore une fois démontré la pandémie : quand la classe ouvrière (c’est-à-dire celles et ceux qui doivent vendre leur force de travail pour un salaire et ne possèdent pas les moyens de production) s’arrête, tout s’arrête. Par la grève, la classe ouvrière peut organiser le blocage de toute l’économie et la société et poser la question fondamentale suivante : pourquoi donc ne pas repartir sur d’autres bases, en étant débarrassés des patrons, des actionnaires et de toute cette organisation aliénante de la société ?

C’est en reprenant le contrôle des richesses que nous produisons que l’on pourra décider démocratiquement de résoudre les problèmes sociaux et de combattre les pénuries en y allouant les moyens que cela exige. La source des divisions racistes propagées par l’extrême droite serait détruite par une telle économie reposant sur la démocratie et la planification.

Certains dans le mouvement antiraciste parlent de ‘‘privilèges’’ que les blancs auraient. Nous pensons qu’il s’agit d’une approche et d’une utilisation de termes qui sèment la discorde. Le terme de ‘‘privilège’’ provient de la société féodale où les nobles et le clergé bénéficiaient de nombreux privilèges, dont celui de ne pas payer d’impôts. Leur privilège était aussi de pouvoir s’approprier les fruits du travail de la majorité sociale.

Un privilège, ça s’abolit. Mais ce n’est pas un privilège de disposer d’un bon logement, d’un emploi décent ou d’un enseignement de qualité. Ce sont au contraire des droits auxquels chacune et chacun devrait pouvoir accéder. Et l’histoire nous enseigne que c’est par l’organisation de la solidarité dans la lutte de masse que des conquêtes sociales et des droits ont été arrachés.

Pour certains, ces luttes ne regardent que les personnes directement concernées. D’une part, nous estimons que les discriminations nous touchent tous. Tant qu’une catégorie de la population est discriminée, cela met une pression sur les autres couches. Tant que les sans-papiers, par exemple, continuent d’être exploités pour des salaires de misère, cela participe à la pression à la baisse sur les salaires de toutes et tous. C’est pourquoi la régularisation des sans-papiers est une mesure qui bénéficierait à la sécurité sociale et à tout le monde, sauf aux patrons qui profitent directement ou indirectement de leur situation catastrophique. D’autre part, si on laisse les seules « personnes concernées » mener le combat, on les laisse isolées, ce qui ouvre la voie à des méthodes de lutte désespérées comme la grève de la faim pour rester sur le domaine de la régularisation des personnes sans-papiers. Il faut au contraire élargir le combat et rassembler toutes les victimes du système de manière inclusive et respectueuse.

C’est à travers les guerres civiles et les révolutions que l’esclavage a été aboli. C’est la période de lutte internationale qui a permis au mouvement pour les droits civiques d’obtenir des victoires dans les années ’60. Les luttes connaissent toujours des moments d’euphories et des moments plus difficiles. La meilleure manière d’obtenir des victoires sur le long terme, c’est en s’organisant autour d’un programme et d’une stratégie. La campagne « Combattons le racisme par la solidarité » que nous avons lancée l’an dernier est un outil à cette fin. Mais la seule manière de répondre aux besoins sociaux de l’ensemble sans discrimination nécessitera de remettre le pouvoir à la majorité sociale. Voilà le projet du socialisme révolutionnaire, et nous vous appelons à rejoindre ce combat à nos côtés pour renverser le capitalisme et balancer le racisme, le sexisme, la LGBTQI-phobie et les autres discriminations et oppressions dans les poubelles de l’histoire !

1) Lire à ce titre : Les Jacobins noirs, Toussaint Louverture et la Révolution de Saint-Domingue, C.L.R James.

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