Fin du PSL : et après ? Un regard personnel sur l’implosion

Le PSL (Parti socialiste de lutte) a été dissous en juin 2025. Après des mois d’intenses discussions internes, un Comité national allégé a décidé de jeter l’éponge. Cet épisode mouvementé met les marxistes précédemment organisés au sein du PSL dans une situation entièrement nouvelle. On entendra sans doute de nombreuses interprétations différentes de ce qui s’est passé et de la façon dont cela aurait dû se passer. Nous nous sommes entretenus avec un ancien membre du Bureau exécutif du PSL à titre d’information, en tant que point de départ à un débat public à ce sujet.
Pourquoi le PSL a-t-il été dissous ?
« Même avec la meilleure volonté du monde, on ne peut aller à l’encontre du cours des évènements. S’il est habituel pour les révolutionnaires de se trouver à contrecourant (sauf dans les situations révolutionnaires), depuis quelque temps, nous faisons face à un vent contraire particulièrement fort. Quiconque se dissocie de cette réalité, sans s’attaquer sérieusement aux problèmes concrets qui se posent à la construction d’une force révolutionnaire à l’époque contemporaine, et en se limitant à l’une ou l’autre référence aux luttes passées, à quelques slogans révolutionnaires et à des phrases creuses, ne peut au mieux obtenir qu’un succès temporaire. Mais on ne peut échapper à l’épreuve de la pratique. Un proverbe anglais ne dit-il pas : « La preuve du gâteau est dans sa dégustation » ?
« Nous assistons aujourd’hui à une montée de la droite réactionnaire, qui contraint le mouvement ouvrier et ses alliés à adopter une posture défensive. Si ce phénomène n’empêche pas la survenue d’explosions de combattivité et de mouvements de masse, il soulève des questions sur la manière dont on peut obtenir des victoires. Et ces questions ne trouveront leur réponse qu’au travers de la lutte, par l’élaboration et la défense d’un programme contraire au capitalisme, en tant que participants à cette lutte. L’offensive de la droite sur notre niveau de vie fait des dégâts. De plus, cette offensive s’accompagne d’une propagande de division et de haine. Cette propagande pénètre les consciences, et nous affaiblit en tant que classe. De plus, l’idée de parvenir à un autre type de société est aujourd’hui devenue une notion fort abstraite. Elle nécessite une compréhension poussée du système capitaliste, clarifiant le rôle joué par l’exploitation de façon plus générale. De nombreuses personnes se détournent du système capitaliste en raison de sa barbarie, mais sans pour autant voir la forme que pourrait adopter la nouvelle société, et comment nous pourrions y parvenir. L’ampleur des catastrophes climatiques, des génocides, des guerres, de la pauvreté, de l’oppression, de la violence, ne facilite pas les choses. Les marxistes sont donc mis sous pression dans leurs activités essentielles, en particulier en ce qui concerne le plaidoyer en faveur d’une société socialiste, dans laquelle la classe prolétarienne, dans toute sa diversité, ferait passer les moyens centraux de production sous contrôle et propriété démocratiques. Or, le besoin en est extrêmement urgent. »
« La gauche radicale doit trouver des moyens de faire face à cette situation. Certain·es espèrent y parvenir en se concentrant sur le passé, par exemple en ne s’appuyant que sur les expériences de luttes antérieures. D’autres font appel à des slogans révolutionnaires, déclamés en marge du mouvement, sans que cela n’ait vraiment la moindre influence sur la classe ouvrière au sens large. Or, c’est cette large influence qui est nécessaire pour établir un rapport de forces, et parvenir au changement. D’autres formations de gauche, comme le PTB (Parti du Travail de Belgique), s’adaptent en se distanciant dans la pratique de plus en plus d’un programme global de changement de société. Alors que l’espace disponible pour obtenir des réformes au sein du système capitaliste se réduit de plus en plus. »
« Les marxistes ne choisissent pas les conditions dans lesquelles ils militent, mais cherchent des moyens de faire face à ces conditions. Leur rôle est de participer à la lutte pour en tirer des enseignements, tout en prenant des mesures pour parvenir à un meilleur rapport de force afin, à terme, de parvenir à une rupture révolutionnaire d’avec le capitalisme. En cette heure où une tempête de droite ébranle nos conditions de vie, nous devons à la fois renforcer nos fondements idéologiques et poursuivre le combat pour une protection sociale collective (sécurité sociale, conditions de travail et de salaire décentes, etc.) pour jeter les bases d’une lutte offensive afin de populariser et de réaliser l’alternative socialiste. La façon dont nous nous organisons doit être adaptée à l’état de la lutte des classes, afin de la renforcer et de jeter les bases d’une direction révolutionnaire qui contribuera à déterminer le cours de l’histoire. Pour nous, la révolution est une condition pour parvenir à la société socialiste. »
D’accord, mais pourquoi ne pouvait-on y parvenir dans le cadre du PSL ?
« On a assisté à une implosion du PSL, à la suite de laquelle différents membres et groupes de membres sont chacun partis à la recherche d’un horizon différent. Cet évènement est survenu dans le cadre de la série d’implosions et de divisions à l’échelle internationale à laquelle nous assistons depuis plusieurs années. En 2019, nous avons été exclu·es bureaucratiquement par la direction du CIO (Comité pour une Internationale ouvrière) parce qu’elle trouvait que nous placions un trop grand accent sur le féminisme socialiste. Malgré des débuts prometteurs, le regroupement au sein d’ASI (Alternative socialiste internationale) était instable dès le départ. Le fait qu’ASI ait commencé à agir de la même manière bureaucratique, avant de chercher à étouffer des accusations de harcèlement contre l’un de ses membres dirigeants, a été la goutte qui a fait déborder le vase. Cependant, le groupe qui en a résulté était encore plus instable. »
« Avec la section belge, nous avons pris nos responsabilités, tentant de remettre le mouvement international sur les rails en menant plus d’initiatives et de discussions politiques collectives concernant nos campagnes. Nous y avons consacré énormément de temps et d’énergie, au détriment de nos activités en Belgique même, où se manifestaient les mêmes difficultés qu’ailleurs, en plus de la pression causée par la croissance du PTB. Auparavant, nous étions en mesure de surmonter ces pressions en partie grâce à notre forte intégration au sein du mouvement ouvrier et de notre rôle précurseur dans la lutte contre l’oppression avec la campagne ROSA et nos initiatives prises en faveur des droits des personnes LGBTQIA+. Cependant, si nous avons gagné du respect dans ces deux domaines, cela ne s’est pas traduit par une croissance durable. »
« Nous n’avons pas su nous adapter à la nouvelle situation, et nous nous sommes trop souvent confiné·es à une certaine routine. Un congrès a été annoncé : il devait se tenir en trois sessions. La première session s’est tenue en décembre 2024 ; la deuxième en février 2025. On en est resté là. La troisième session était prévue en juin 2025. Mais elle ne s’est jamais tenue : au début du même mois de juin, le nouveau Comité national (qui avait été élu en décembre 2024, avec pour mandat l’organisation des deux sessions suivantes du Congrès) a pris la décision de dissoudre l’organisation. Cette décision a été adoptée par six voix contre une. Après l’expérience des sessions de décembre et février, il n’y avait déjà que peu d’enthousiasme en faveur d’une troisième session à si court terme ; c’est pourquoi si peu de camarades ont protesté. Dans la pratique, le PSL était déjà mort. »
« Un manque de dynamisme et d’initiatives adaptées, un certain “substitutionnisme”, par lequel l’appareil du parti, pourtant déjà assez restreint, portait trop d’activités par lui-même, la hausse des tensions et des frustrations… Tout cela a rendu très difficile la réalisation d’ajustements. Dans un tel contexte, il était absolument impossible d’aménager un environnement plus sûr pour l’ensemble des membres, qui était réclamé à juste titre, en particulier dans le contexte de divers cas de comportements intolérables de la part de certains membres qui n’avaient pas été suffisamment pris en considération. Il n’en reste pas moins que la culture interne d’une organisation est l’expression de son état. Cela ne peut se résoudre par une série de déclarations. Des changements drastiques étaient requis, ce qui n’est pas évident dans une atmosphère de méfiance. Une direction forte d’expériences communes de la lutte de classe aurait pu être en mesure de gérer une telle situation. Mais certainement pas une direction issue d’années de conflits internes. Encore moins si cette direction est appelée, en toute modestie, après un échec collectif, à créer un environnement plus sûr au sein de l’organisation. »
« Ce n’est pas un mal en soi d’avoir essayé de maintenir cette organisation que nous avions construite avec tant de patience et d’efforts. Cependant, cela a persisté trop durement, tandis que des trous toujours plus grands s’ouvraient dans la coque du navire, rendant la situation intenable, tant pour les responsables que pour le collectif. Une partie des membres a perçu ça comme une fuite en avant, au lieu d’appliquer nos forces pour traiter collectivement les faiblesses. Le nouveau groupe qui est sorti de ce processus pourrait s’orienter dans n’importe quelle direction. Surtout si une grande partie de l’expérience qui existait au sein du PSL n’est plus considérée comme utile. On parle ici de toute l’expérience dans la construction d’un rapport de force sur le lieu de travail, l’expérience politique et idéologique, mais aussi tout le travail au sein de groupes politiques issus de l’immigration, et la fondation et la direction d’une nouvelle approche socialiste-féministe. »
« Il est toujours plus facile de faire une évaluation des évènements après coup. Mais cela reste important : les marxistes maintiennent une perspective plus large pour tirer des enseignements, même si les choses tournent mal. »
Que vont faire les anciens membres du PSL ?
« Les membres se retrouvent éparpillé·es. Certain·es sont encore organisé·es en petits groupes. Bien sûr, tout le monde se pose des questions sur ce qui s’est passé et sur ce qu’il convient de faire à présent. Et quiconque prétend connaitre les réponses à ces questions est forcément dans l’erreur. Au mieux, nous pourrions obtenir un début de réponse. Ce n’est pas un problème en soi, même si cette situation fait obstacle à notre niveau d’organisation aujourd’hui. »
« Il est important de continuer à faire partie du mouvement, et il est également indispensable de nous organiser en tant que marxistes. Entre-temps, il y a eu quelques réunions nationales du réseau des militant·es regroupé·es autour du site Internet “marxisme.be”, qui est en quelque sorte le “groupe résiduel” de toutes celles et ceux qui ont remis en question la manière dont la rupture a été décidée par une partie de la direction. Ces réunions montrent une soif d’échanges et de “nourriture” politiques. Elles constituent un point de départ pour continuer à rencontrer les camarades, et pour arriver à une clarification politique tant sur ce qui a mal tourné avec le PSL que sur la manière dont nous pourrions jeter les bases d’un nouveau parti révolutionnaire à l’avenir. Car après tout, c’est ça l’objectif. »
« Nous recherchons des éclaircissements politiques ; quiconque veut y participer est la ou le bienvenu·e, même si nous ne sommes pas d’accord sur les positions prises lors des discussions internes au sein du PSL. C’est la manière la plus difficile, mais c’est la meilleure pour obtenir des informations plus précises. Que cela soit clair : on ne peut pas combattre l’exploitation et l’oppression sans en combattre activement toutes leurs formes et sans combattre le système capitaliste sous-jacent au cours de la même lutte. Le sexisme, le racisme, l’homophobie et toutes les autres formes d’oppression doivent être combattus de manière active, en adoptant une attitude solidaire et combattive, qui fasse participer la classe prolétaire dans toute sa diversité et qui la renforce. »
« Pour le moment, nous formons un réseau, qui est une forme d’organisation très lâche, et qui est aussi quelque peu indéterminée. Nous savons qu’il s’agit d’une phase temporaire, mais nous voulons franchir chaque étape suivante de la manière la plus collective et la plus transparente possible, en partant d’une position modeste. Nous devons renforcer nos fondations, en étudiant par exemple l’expérience des bolchéviks. C’est pourquoi nous avons créé un groupe de lecture consacré à Lénine et à l’organisation révolutionnaire, une initiative qui est ouverte à toutes celles et ceux qui sont intéressé·es. Il faut renforcer notre approche transitoire et le programme de changement sociétal qui l’accompagne, que les marxistes défendent aujourd’hui. En ce qui concerne la lutte contre l’oppression, une étude approfondie s’impose. Il nous faut procéder à une analyse de notre courant, tant de nos forces que de nos “angles morts”. Mais nous ne pourrons affuter nos idées qu’en reliant l’étude à la pratique quotidienne de l’activité au sein des mouvements et des luttes. Nous ne pouvons comprendre le passé que par une lutte active pour l’avenir socialiste. Et nous faisons cela de façon aussi collective que possible. C’est la raison pour laquelle nous appelons les anciens membres du PSL et les autres révolutionnaires à ce qu’ils participent avec nous à la discussion et à l’action afin de devenir plus forts, ensemble. »
Quelques brèves questions et réponses
Qu’en est-il des archives en ligne du PSL et des campagnes connexes ?
Nous avons fait une copie complète des sites Internet “socialisme.be” et des campagnes telles que “Blokbuster” et “Étudiants de gauche actifs”. Nous l’avons fait avant l’expiration de l’hébergement existant, et nous avons placé des copies sur notre propre hébergement, afin de les rendre accessibles à toutes et à tous. Par exemple, vous pouvez trouver ici l’archive complète de “socialisme.be”.
Qu’en est-il de mon abonnement au journal Lutte socialiste ?
Étant donné que la majorité des membres de l’ex-PSL a quitté l’organisation, la publication de notre mensuel “Lutte socialiste” s’est également interrompue. Si vous aviez un ordre permanent auprès de votre banque, mieux vaut l’interrompre dès que possible. Il en va de même de vos éventuelles cotisations de membre ou de soutien. Même si un nouveau journal ou magazine “marxisme.be” n’est pas encore à l’ordre du jour, nous entendons continuer à publier régulièrement en ligne et à développer une présence sur les réseaux sociaux.
Les livres de “marxisme.be” sont-ils encore disponibles à la vente ?
Oui. En plus des noms de domaine tels que “marxisme.be” et “socialisme.be”, les camarades qui s’occupent de ce site ont également récupéré les fichiers des livres. Nos livres sont imprimés à la demande, tous restent disponibles. Nous prévoyons également de nouvelles publications.
Quels sont les groupes qui ont émergé de l’implosion du PSL ?
Le groupe le plus important est celui des camarades qui sont resté·es orphelin·es, avec beaucoup de questions en tête. On a aussi vu émerger des groupes organisés tels que Project Solidarity et Rouge!. Nous souhaitons à ces camarades plein succès, et espérons parvenir à une entente amicale. Dans tous les cas, nous espérons que tou·tes les ancien·nes membres du PSL prendront une part active à la lutte, avec un regard critique, en fonction de leurs possibilités.
Pourquoi ne pas rejoindre une autre organisation ?
Lorsqu’on se prend une défaite, mieux vaut panser ses plaies d’abord et faire une analyse approfondie de là où cela a mal tourné. En outre, nous ne voyons pas immédiatement d’autre organisation marxiste révolutionnaire qui joue un rôle dans la lutte avec une approche transitoire. Bien sûr, nous voulons travailler de manière constructive avec d’autres militant·es, tant de la tradition du PSL qu’issu·es d’autres traditions.
À quoi ressemblera “Marxisme.be” dans un an ?
Aucune idée. Tout ce que nous savons, c’est que les marxistes peuvent mieux s’organiser, et ont besoin d’une plateforme pour ce faire. Nous sommes ouvert·es à l’avenir, avec confiance dans la capacité de la classe prolétaire, dans toute sa diversité, à mettre fin à la barbarie du capitalisme et à bâtir une société socialiste.