Vers une percée historique du PTB Estimation et propositions du PSL

Si des élections prenaient place aujourd’hui en Wallonie, le PTB arriverait en deuxième position tout juste après le MR, mais devant le PS. A Bruxelles, ce parti serait troisième, devançant largement Ecolo, Défi et le CDH. En Flandre, le PvdA dépasserait le seuil électoral et obtiendrait immédiatement 3 sièges. De semblables résultats aux élections régionales signifieraient beaucoup plus de parlementaires régionaux au PTB/PvdA. Cela implique également l’arrivée de centaines de collaborateurs parlementaires et de fractions de même qu’un afflux phénoménal de subsides pour le parti ainsi que, probablement, de dizaines de nouveaux permanents. Aux élections communales, cela devrait se traduire par des centaines d’élus. Il ne s’agit encore que de sondages, mais tout indique que le PTB/PvdA se trouve à l’aube d’une percée historique.

Dossier d’Eric Byl

Cela confirme les grandes lignes de l’analyse défendue par le PSL depuis la chute du mur de Berlin (1989). A l’époque déjà, nous avions expliqué que la disparition d’un système alternatif au capitalisme – les caricatures staliniennes de socialisme à l’Est – initiait un processus de bourgeoisification de la social-démocratie. Cette dernière évoluait, à un rythme différent en fonction du pays et de la région, de ce que Lénine qualifiait encore de ‘‘partis ouvriers bourgeois’’ vers des partis ‘‘purement bourgeois’’ comparables à ce qu’a toujours été le Parti démocrate américain. Cela est aujourd’hui largement admis mais, durant toute la décennie des années ’90 et une bonne partie du nouveau millénaire, nous étions seuls à exposer les choses ainsi.

En association à cette analyse, nous nous sommes prononcés en faveur de ‘‘nouvelles formations larges des travailleurs’’ depuis la moitié des années ’90. Idéalement, ces formations – qu’elles soient des partis, des fronts ou des mouvements – devraient reposer sur une composition sociale principalement, mais pas uniquement, issue de la classe des travailleurs. Elles devraient préférablement se présenter sous la forme d’organes combatifs disposant d’un programme de transition révolutionnaire et d’une approche transitoire. Mais nous ne nous basons pas seulement sur nos idéaux, nous ancrons notre également nos approche en fonction des réels processus vivants. Le caractère et le programme de ces nouvelles formations devait également être déterminé par la situation objective, par le niveau de conscience des activistes et des couches larges de la société, mais aussi par les expériences et l’approche adoptée par les initiateurs.

Au vu de l’état de conscience général, nous sommes partis de l’idée que ces formations allaient adopter des idées réformistes, réformistes de gauche et éventuellement centristes (révolutionnaires en paroles, réformistes en actes). Cela ne les rendait pas moins importantes comme organes essentiels pour discuter des idées et tester ces dernières dans la pratique, d’où notre volonté de participer à leur construction. A l’époque, cette démarche se heurtait à l’incompréhension de la gauche. Le PTB, jusqu’à son Congrès du Renouveau de 2008, nous a accusé ‘‘d’opportunisme’’ et de vouloir former un ‘‘deuxième SP’’. D’autres nous ont trouvé ‘‘sectaires’’ en raison de notre trop grande rapidité à ‘‘enterrer’’ la social-démocratie.

Ces nouvelles formations allaient-elles se constituer à partir de scissions de la social-démocratie ou des partis communistes là où ces derniers disposaient d’une base de masse? Ou alors plutôt à l’initiative de syndicats ou de quelques centrales syndicales de gauche ? S’agirait-il de formations tout à fait neuves, avec éventuellement la gauche radicale ou une partie d’elle ? Contrairement à d’autres courants de gauche qui, à l’origine, avaient nié la nécessité de nouvelles formations et qui, par la suite, ont adopté un schéma figé, nous n’avons exclu aucun scénario ni même aucune combinaison de plusieurs scénarios. La politique a horreur du vide et a tendance à les remplir d’une façon ou d’une autre. Nous n’avons même pas totalement exclu un afflux vers la vielle social-démocratie si l’arrivée de nouvelles formations se faisait attendre trop longtemps. Mais, comme nous l’avons expliqué, cela devait alors alors s’accompagner d’une transformation totale de ces partis.

En première ligne concernant la double tâche

Qu’importe l’importance de ces formations, qu’importe leurs succès électoraux et leurs partisans, qu’importent leurs porte-paroles impressionnants,… la question du programme reste cruciale. Tant les expériences historiques du centrisme, du réformisme de gauche et du réformisme que les actuelles ont dévoilé leurs limites au grand jour. Souvenez-vous du POUM espagnol dans les années ‘30. Il a échoué à stopper la contre-révolution de Franco, en raison notamment d’un certain nombre d’erreurs cruciales. Au début des années ’30, il a refusé la proposition des jeunesses socialistes de les rejoindre et de diriger le mouvement. Il a par contre rejoint en 1936 le gouvernement catalan au côté de partis capitalistes, n’a pas mis en place des conseils ouvriers et a refusé de travailler à la base de la CNT. Dans la même période, l’échec du Front populaire en France a ouvert la voie à l’extrême droite du maréchal Pétain. Au Chili, Pinochet a abusé des illusions réformistes d’Allende pour liquider son gouvernement et instaurer une sanglante dictature. En France, au début des années ’80, Mitterand s’est heurté à une grève du capital et a échangé sa politique réformiste de gauche pour une politique de casse sociale néolibérale. Plus loin dans ce texte, nous reviendrons encore sur l’expérience de Tsipras en 2015.

Précisément en raison de ces limites et dans l’objectif de ne pas continuer à répéter les mêmes erreurs, le PSL a toujours considéré d’appliquer une approche de front unique avec ces nouvelles formations, peut-être même de construire des courants révolutionnaires en leur sein. Mais, parallèlement à notre contribution au développement de ces organisations, nous avons toujours défendu la construction de notre propre courant révolutionnaire. C’est ce que nous appelons la ‘‘double tâche’’ du PSL, notre manière de combiner une position de principe sur le programme et la stratégie avec une tactique flexible tenant compte de l’état de la conscience des masses.

Quand les organisations social-démocrates étaient encore des partis ouvriers bourgeois, leur aile droite dénigrait déjà les aspirations en faveur d’une autre société et l’idéologie socialiste. Tout cela n’intéressait pas les gens, faisaient-il valoir en disant que les gens voulaient seulement des ‘‘mesures concrètes’’. La formation idéologique a par conséquent été délibérément négligée. Cependant, une base qui ne fait que relier des points politiques présentés en vrac, sans disposer de compréhension générale de l’idéologie socialiste, est une proie facile pour les populistes. Ce n’est pas un hasard si l’extrême-droite s’est implantée dans de nombreux anciens quartiers socialistes et communistes dans certains pays. Un mouvement, en particulier le mouvement ouvrier, a besoin d’une représentation de la société qu’il veut atteindre et tout ce qu’il fait doit être mesurée en fonction de la manière dont cette société s’approche ou l’éloigne.

Les nouvelles formations devraient justement être un terrain d’action et de débat, y compris et surtout concernant l’autre société. La formation idéologique doit y être combinée à un programme combatif visant à effectivement atteindre une telle société. Bien sûr, des mesures concrètes font partie de l’arsenal dont disposent des partis de travailleurs, mais pas pour que cela soit un substitut à l’idéologie, ni comme illusions en remplacement d’un programme de lutte. Elles doivent au contraire en être partie intégrantes et assister le développement de la confiance envers les capacités d’aller plus loin. Dans les nouvelles formations, nous déplorons que cette discussion est souvent évitée ou limitée à des ‘‘mesures concrètes’’ parce qu’autrement ‘‘la division menace’’. Nombreux sont les personnes ouvertes à cet argument de la division, mais il n’est pas moins erroné car il désarme le militants sur le plan idéologique.

Les conséquences de la chute du stalinisme

Il a fallu longtemps pour soient compris tous les effets de la chute du stalinisme. Certains, jusque tard dans les années ’90, refusaient d’accepter que le capitalisme avait été restauré en Russie. Ils estimaient toujours se trouver dans un monde bipolaire où deux systèmes fondamentalement opposés – le stalinisme et l’impérialisme – se tenaient en équilibre alors que celui-ci avait depuis longtemps déjà cédé place à un système unipolaire. Cela les amenait à croire que le régime de Najibullah en Afghanistan tiendrait, que Nelson Mandela mourrerait en prison et que l’ANC ne serait pas transformé pour devenir l’instrument politique principal du capitalisme sud-africain ou encore que le virage à droite de la social-démocratie en Europe Occidentale n’était qu’un phénomène temporaire. Ils estimaient qu’après un certain laps de temps, la bureaucratie stalinienne russe restaurerait l’économie nationalisée et planifiée. Ils ne comprenaient pas que le stalinisme venait de disparaître en tant que phénomène historique.

Mais cela ne doit pas toujours être aussi caricatural: ce n’est qu’en 2008 que le PTB a accepté ce qu’il avait déjà précédemment senti ; qu’il fallait abandonner le stalinisme pour que le parti survivre. Les succès initiaux du Comité pour une Autre Politique (2005) autour de l’ancien parlementaire du SP Jef Sleeckx et de l’ancien dirigeant de la FGTB Georges Debunne, dans lequel le PSL était fortement impliqué, a probablement également pesé dans ce tournant.

Pour beaucoup, le fait que le système unipolaire de divers blocs commerciaux sous la direction des Etats-Unis allait faire place à un système multipolaire aux tensions grandissants entre ces blocs commerciaux et entre eux en conséquence de la crise économique, sociale, politique et écologique, a longtemps été considéré comme un fantasme. Il était considéré comme totalement exagéré que le processus de mondialisation allait finalement se heurter aux limites de la crise capitaliste et faire place à une croissance du protectionnisme et des guerres commerciales, avec en conséquence inévitable la decomposition de l’Union Européenne et de la zone euro. Ce sont pourtant des éléments essentiels qui aident à expliquer l’impasse de l’impérialisme américain tant sur le plan domestique que concernant sa politique extérieure. Cela explique également le bourbier dans lequel se trouvent les Démocrates et les Républicains de même que la popularité des idées de gauche et du socialisme. En Europe, cela aide à expliquer le rejet des politiciens traditionnels, la fragmentation du paysage politique, l’impuissance face au populisme de droite et la croissance de formations de gauche.

La transformation de la social-démocratie en partis bourgeois a créé un espace pour la gauche radicale

La social-démocratie s’est toujours présentée comme le meilleur gestionnaire du système capitaliste. C’est elle qui, avec la chrétienne démocratie, a élaboré l’architecture de la reconstruction qui a suivi la deuxième guerre mondiale et a ainsi contribué à garantir la continuation du capitalisme. C’est elle aussi qui prétend être à la base de la ‘‘cathédrale’’ de la sécurité sociale. La société socialiste et son idéologie étaient réservées aux discours du premier mai, la gestion technocrate l’emportait le reste de l’année. Le seul obstacle, c’était la base, à cette époque encore principalement ouvrière et qui, de temps en temps, poussait le parti vers la gauche. Après la chute des régimes staliniens à l’Est, la social-démocratie a fait selon ses habitudes : elle a offert ses services pour gérer le système. Elle a saisi la démoralisation et la confusion qui ont accompagné la chute des caricatures staliniennes du socialisme à l’Est pour se débarrasser du poids socialiste du passé, pour changer sa composition sociale d’un parti de travailleurs vers un parti basé sur les couches moyennes tout en liquidant les derniers vestiges de la démocratie interne.

La social-démocratie pensait devenir ainsi un partenaire plus fiable dans la gestion du capitalisme. En 1982 déjà, le dirigeant syndical des Pays-Bas et futur premier ministre du PvdA Wim Kok avait collaboré à l’accord de Wassenaar de modération salariale en échange d’une réduction du temps de travail. Mais ce sont surtout Felipe Gonzalez du PSOE Espagnol, Tony Blair du New Labour avec sa ‘‘troisième voie’’ et Gerhard Schröder du SPD qui se sont profilés à la fin des années ’80 et au début des années ’90 comme les architectes social-démocrates du néolibéralisme dans tous ces aspects. Avec le Parti Populaire Européen la social-démocratie peut se revendiquer la parenté de l’Union Européenne et de ses précurseurs, la CECA (Communauté économique du charbon et de l’acier) et la CEE (Communauté économique européenne), de même que de l’Euro et de son prédécesseur, l’ECU. Officiellement, il était question d’un projet pacifiste et progressiste reposant sur la collaboration. En réalité, ce n’était qu’une camisole de force politique de dérégulation, de privatisation, de libéralisation et de casse sociale. En essence, objectif visé était de rendre les gouvernements nationaux moins sensibles à la pression du mouvement des travailleurs. En Flandre, le SPa s’est totalement immergé dans la logique, le PS en France et en Belgique continuaient quant à eux d’utiliser une rhétorique un peu plus à gauche (en expliquant qu’ils étaient socialistes, pas sociaux-démocrates) mais, du moment qu’ils parvenaient au pouvoir, ils devenaient de loyaux exécutants de la casse sociale.

La politique droitière de la social-démocratie a entraîné partout une baisse du nombre d’adhérents. Mais puisque ce phénomène se produisait dans tous les partis traditionnels, la direction social-démocrate restait confiante. Électoralement prenait bien place une érosion graduelle de soutien, mais celle-ci était masquée derrière des vagues cycliques de défaites et de victoires électorales. Depuis la fin des années ’80, on observait bien la montée électorale de partis de droite populistes et, depuis le début des années ’90, aussi de nouvelles formations de gauche, mais tout cela considéré ensemble ne posait pas encore de menace immédiate pour le pouvoir. Le Partito della Rifondazione Comunista italien (1991) correspondait alors le mieux à ce que nous pouvions considérer comme un nouveau parti de lutte des travailleurs, avec une participation active de dizaines de milliers de travailleurs, mais il s’est heurté à la participation au gouvernement d’austérité de Prodi II (2006-2008). Aux Pays-Bas, le SP anciennement maoïste avait connu une forte croissance depuis les années ’90, jusqu’à atteindre les 50.000 membres (en 2009) et 16,6% au scrutin de 2006. Ce parti a lui aussi participé à des coalitions municipales avec toute sorte de partenaires depuis la fin des années ’90, parmi lesquels D66, la CDA, le VVD voire même ChristenUnie.

En 2007, Die Linke s’est constitué en Allemagne par la fusion de l’héritier du SED en ex-Allemagne de l’Est, Die Linkspartei, et du WASG créé en Allemagne de l’Ouest par des responsables syndicaux et l’ancien président du SPD Oscar Lafontaine. Die Linke se trouve aujourd’hui dans un gouvernement de coalition avec le SPD et les Grünen dans l’Etat fédéral de Berlin de même qu’à Thüringen et avec le SPD à Brandenbourg. En Ecosse, le Scottisch Socialist Party a remporté 6 sièges en 2003 qu’il a perdus en 2007 après avoir effectué un fort virage à droite et avoir connu des conflits internes. En Espagne, Izquierda Unida a atteint un sommet électoral en 1996 (11%). Au Danemark, l’alliance Rouge-vert est représentée au parlement depuis 1994. Le Parti Populaire Socialiste danois, une scission du Parti Communiste consécutive à la révolution hongroise de 1956, a perdu une grande partie de sa base électorale après avoir soutenu le gouvernement social-démocrate en 1990, mais il s’est restauré en 2007 en obtenant 13%, son meilleur résultat depuis 1980. En Suède, le parti de Gauche a obtenu 12% en 1998 et a commencé à collaboré avec les sociaux-démocrates.

En 1995, Arlette Laguiller (Lutte Ouvrière) a obtenu 5,6% lors des élections présidentielles françaises et, en 2002, 5,72%, encore. La LCR avait atteint les 4,25% en 2002 et les 4,08% en 2007, tandis que le PCF était puni pour sa participation au gouvernement de la Gauche Plurielle (1997-2002) et a chuté de 8,64% en 1995 à 3,37% en 2002 et 1,93% en 2007. En 1999, une liste commune LO-LCR pour le Parlement Européen a atteint les 5,18%. Ni LO, ni la LCR n’ont toutefois saisi l’occasion de ce soutien électoral afin de lancer un parti large avec eux-mêmes en fractions révolutionnaires. En 2009, la LCR s’est bien transformée en NPA, mais son attitude vaniteuse et sectaire envers le Front de Gauche a isolé le parti qui est devenu une LCR-bis. En 1999, au Portugal, le Bloc de Gauche a été formé et a obtenu 6,5% en 2005, alors que la coalition du CDU et du PCP a atteint 7,5%. En Grèce, après une participation de la ‘‘Coalition de la gauche, des mouvements et de l’écologie’’ (Synaspismos) à une coalition avec la ND et le PASOK en 1989, ce front s’est désintégré et le KKE, qui avait atteint autour des 10% dans les années ‘80, a chuté à moins de 5% en 1993. Ensuite, le parti a grimpé jusqu’aux 8% en 2007. Les eurocommunistes qui continuent leur chemin sous le nom de Synaspismos retombent en 1993 à 2,5% et restent sous les 5% jusqu’en 2007.

La Grande Récession de 2008 pose la question de l’alternative des travailleurs face à l’austérité

Le processus de transformation de la social-démocratie de partis ouvriers bourgeois en partis purement bourgeois en a fait peut-être bien fait le gestionnaire plus fiable du système, mais cela a également sapé sa raison d’être: sa capacité à canaliser la résistance du mouvement ouvrier dans des canaux inoffensifs pour le capitalisme. Jusqu’à la Grande Récession de 2008, cependant, l’effet électoral de cela semblait encore gérable. Si des voix avaient bien été perdues vers la droite populiste et des nouveaux partis de gauche qui étaient apparus ici et là, dans l’ensemble, le soutien électoral de ces derniers restait limité aux couches les plus conscientes de la société. La grande majorité des électeurs continuait à voter de manière traditionnelle et les pertes de la social-démocratie à sa gauche étaient partiellement compensées par des gains à sa droite. Tout cela a complètement changé avec la Grande Récession. En mai 2010, le Premier ministre grec du PASOK, Papandreou, a accepté de conclure un accord pour un ‘‘programme de sauvetage’’ avec la ‘‘Troïka’’ (Commission européenne, Banque centrale européenne et Fonds monétaire international), un mémorandum, où des mesures d’austérité étaient exigées en échange d’un prêt. En juillet 2011, il fallait déjà un deuxième programme de sauvetage, de nouveau associé à des mesures d’économies drastiques. Papandreou était conscient de l’énorme mécontentement que cela suscitait et, désespéré, il a annoncé la tenue d’un référendum le 11 novembre 2011. En raison d’une pression intense, principalement exercée par l’Allemagne et la France, il a abandonné ce projet et a démissionné en faveur d’un technocrate et ancien vice-président de la BCE, Demetrios Papademos, une figure imposée par la troïka à la tête d’un gouvernement provisoire.

Les élections suivantes ont vu les deux partis traditionnels être durement sanctionnés. Le PASOK, qui recueillait encore 43,9% des voix en 2009, a chuté jusqu’à 13,2% en mai 2012. La ND est devenue le plus grand parti, mais avec 19% seulement alors qu’elle venait de 33,5%. En une fois, la formation SYRIZA est passée de 4,6% en 2009 à la deuxième place (16,8%). Le gain du KKE s’est limité à une augmentation de 1% (pour atteindre 8,5% en 2012). La proposition lancée par SYRIZA d’un front uni reprenant SYRIZA, le KKE et Antarsia pour stopper l’austérité a été cruciale dans cette période. Pour la première fois, il semblait qu’une alternative des travailleurs contre l’austérité ne relevait plus de l’ordre de l’impossible. Mais Antarsia et le KKE ont refusé. Avec pareils résultats électoraux, constituer un gouvernement s’est avéré infaisable. De nouvelles élections ont suivi un mois après. La ND a abotenu 29,66%, SYRIZA 26,89% et le PASOK 12,28%. Si SYRIZA n’avait pas affaibli son programme durant cette période, la foramtion serait probablement déjà devenue le plus grand parti. Le KKE (4,5%) et Antarsia (0,33%) avaient perdu leur pertinence au vu de leur refus de soutenir une issue à l’impasse austéritaire. Un nouveau gouvernement de la ND, du PASOK et de DIMAR est entré en fonction. A partir d’octobre 2013, la Troïka a commencé à exercer des pressions pour un troisième ‘‘plan de sauvetage’’. Finalement, cela a conduit à des élections anticipées en janvier 2015 qui sont devenues l’arène d’une bataille entre partisans et adversaires d’un troisième mémorandum. SYRIZA a remporté 36,34% des voix, la ND 27,81% et le PASOK a terminé en 7eme position seulement avec 4,68% des suffrages. Alexis Tsipras a formé une coalition avec l’ANEL, les Grecs Indépendants, une organisation fondée par d’anciens membres de la ND mécontents de la docilité du parti de droite vis-à-vis de la Troïka.

Il semblait, au cours des premiers mois, que le nouveau gouvernement grec n’allait pas respecter les accords conclus par les précédents gouvernements avec la Troïka. Le salaire minimum fut augmenté, le treizième mois restauré pour les retraités et les licenciements de fonctionnaires stoppés et même en partie inversés. La privatisation de la compagnie énergétique grecque a été arrêtée. En mars, le ministre de la Défense a menacé d’ouvrir les écluses vers l’Europe pour les réfugiés. Mais, entretemps, la Troïka a refusé de changer de position et a exigé de la Grèce le remboursement de ses dettes. Il était évident que le gouvernement grec devait faire un choix: soit adopter des mesures de plus en plus considérables (nationaliser tout le secteur financier et les autres secteurs clés de l’économie, établir un monopole sur le commerce extérieur et lancer un appel au mouvement ouvrier européen pour se mobiliser ensemble contre l’austérité imposé par l’establishment européen), soit payer et poursuivre la politique des gouvernements précédents. Le gouvernement a essayé d’ajourner ce choix en imposant par décret, le 21 avril, à 1500 organismes publics et entreprises d’Etat de transférer leurs avoirs à la banque centrale afin de répondre aux obligations de paiement à court terme. Les conséquences furent encore plus dramatiques que celles que craignaient d’affronter Tsipras s’il avait effectivement opté pour une confrontation pure et simple: la panique s’est propagée et a donné lieu à une course aux guichets (bank run) et, en peu de temps, la Grèce a été menacée d’être financièrement saignée à mort.

Les développements grecs ouvrent une nouvelle ère

Soudain, le 26 juin, Tsipras a annoncé la tenue d’un référendum sur l’opportunité d’accepter ou non la proposition de la Commission européenne, des États membres de l’Eurogroupe, de la BCE et du FMI, telle que présentée lors de la réunion des ministres des Finances de la zone euro du 26 juin 2015. Cette consultation a eu lieu le 5 juillet. La population a massivement voté pour rejeter tout nouveau mémorandum. Dans l’élan de ce référendum, après une opposition aussi claire à la Troïka de la part du peuple grec, il était encore temps pour le gouvernement Tsipras d’instaurer les mesures socialistes citées ci-dessus en liaison avec un appel européen pour organiser des manifestations massives de solidarité. A n’en pas douter, ces dernières auraient très certainement bénéficié d’un écho massif en Europe du Sud. Mais, précisément à ce moment crucial, le gouvernement Tsipras a conclu un accord de principe lors du sommet européen du 12 juillet portant sur de nouveaux prêts accordés à la Grèce. Le 11 août, la Troïka et le gouvernement se sont mis d’accord pour un nouveau plan de sauvetage de 86 milliards d’euros, à nouveau en échange d’économies drastiques. Le gouvernement de coalition a alors perdu sa majorité parlementaire en raison de la grande résistance qui existait au sein de SYRIZA. Le 20 septembre, de nouvelles élections furent organisées: SYRIZA a obtenu 35,64% ; la ND 28,10% ; le PASOK 6,28% ; Aube Dorée 6,99% et le KKE 5,5%. La coalition SYRIZA-Anel fut reconduite. De nombreux Grecs ont estimé que Tsipras avait fait ce qu’il pouvait, mais qu’il s’était heurté au refus de la Troïka. Depuis lors, de nombreux membres du PASOK ont fait défection pour SYRIZA alors que des membres de longue date de Syriza ont étés démoralisés. Il faudra du temps avant que le mouvement social ne digère cette défaite.

Les développements en Grèce et la brutalité économique et politique de l’establishment ont toutefois laissé de profondes cicatrices. Une partie de la social-démocratie craignait un scénario de ‘‘pasokisation’’ et a tenté un virage à gauche, en paroles au moins. Ainsi, le candidat du PS aux présidentielles françaises de 2012 François Hollande a-t-il battu le président sortant Nicolas Sarkozy avec la promesse d’instaurer une importante taxe sur les revenus supérieurs à un million et de constituer un gouvernement de gauche. Son ministre du redressement productif, issu de l’aile gauche du PS, a même quelques temps menacé de saisie un site d’ArcelorMittal lorsque sa fermeture fut annoncée. Le virage à gauche fut cependant de courte durée et, dans les deux ans, Hollande et le PS sont docilement rentrés dans le rang. Aux Pays-Bas, le SP a connu une forte croissance de soutien dans les sondages à l’approche du scrutin de 2012. Le leader du parti, Emile Roemer, ne voulait plus rester sur les bancs de l’opposition comme cela s’était produit après la victoire électorale de 2006 et a annoncé qu’il était prêt à gouverner, même avec le VVD, même si cela signifiait d’appliquer l’austérité. Le parti travailliste PvdA est parvenu à tourner les choses en s’excusant pour sa politique de centre et en annonçant que son président lui-même n’assumerait pas de poste au gouvernement à l’exception de celui de premier ministre, de préférence dans un gouvernement de gauche formé avec le SP et Groen-Links. Finalement, c’est le VVD (qui venait de mettre un terme à sa politique de tolérance avec le PVV de Wilders) et le PvdA qui ont chacun augmenté leurs voix de plus de 5%, tandis que le SP a légèrement reculé. Ce qui a suivi fut un cabinet d’austérité sévère du VVD et du PvdA. En 2017, le VVD et le PvdA ont ensemble perdu 37 de leurs 79 sièges, le SP en perdant un pour sa part.

En Espagne, en 2014, Podemos fut créé par des militants du mouvement du 15 Mai (les Indignés) qui a surgi lors des protestations de 2011-2012. Lors des élections législatives de décembre 2015, le parti qui indique clairement sa volonté de constituer une majorité anti-austérité obtient 20,66%. C’est cependant moins que ce que laissaient espérer les sondages, en partie parce que Podemos a également payé un certain prix pour la trahison de Tsipras, le parti s’étant toujours déclaré étroitement lié avec SYRIZA. Le PP est resté le plus grand parti avec 28%, mais il a perdu 16% et sa majorité absolue, tandis que le PSOE a perdu 6,75% pour atteindre les 22%. Le PP n’est pas parvenu à former un gouvernement, y compris un gouvernement minoritaire puisque le PSOE dirigé par Pedro Sanchez a annoncé voter contre le renouvellement d’un gouvernement Rajoy. En juin, de nouvelles élections devaient apporter un soulagement. Le PP avança légèrement à 33%, le PSOE atteignant 22,6% et la coalition Unidos Podemos (avec Izquierda Unida) 21,15%. Il a fallu l’abstention du PSOE pour rendre possible la formation d’un gouvernement minoritaire constitué du PP et de Ciudadanos (13%). Il aura finalement fallu la tenue d’un coup d’Etat au sein du PSOE en octobre de la part de l’aile droite du parti autour de Felipe Gonzalez pour que le PSOE ne s’oppose pas à la formation du gouvenrment. Pedro Sanchez a démissionné comme chef du parti et, dans les semaines qui ont suivi, quelque 20.000 membres ont mis un terme à leur adhésion au PSOE. En Allemagne, le SPD a essayé de faire oublier le rôle de ses anciens dirigeants gouvernementaux en mettant en avant l’ancien président du Parlement européen Martin Schultz. Nous ne savons pas dans quelle mesure les élections dans la Sarre sont indicatives, mais nous doutons fortement que cette manœuvre puisse être considérée comme crédible.

Pour les militants les plus conscients du mouvement ouvrier et pour les activistes politiques, l’expérience grecque a des allures de sacrée gueule de bois en raison des occasions manquées du fait de la trahison de la direction de Syriza. Analyser ce processus, l’étudier et en tirer les leçons est extrêmement important. Il ne faut toutefois pas perdre de vue le tableau d’ensemble. Des couches plus larges de gens ont également été touchées par la trahison de Tsipras, mais dans une moindre mesure. Elles estiment que lui, au moins, a essayé quelque chose tandis que d’autres se sont immédiatement soumis ou se sont limités à de simples commentaires dans la marge. Parmi elles, ce qui reste, c’est la compréhension que rompre l’emprise qu’exercent les partis traditionnels sur la politique n’est pas aussi impossible qu’ils le pensaient précédement. Les populistes de droite instrumentalisent cela, mais de nouveaux partis de gauche connaissent éfgalement un essor. Dans les récents sondages pour l’élection présidentielle française, Le Pen est en deuxième position avec 22% et Mélenchon troisième avec 20%. Aucun des candidats officiels, ni des républicains, ni du PS (7,5%!) n’ont encore une chance. Électoralement, la droite populiste et la vraie gauche semblent à hauteur semblable, mais cela n’est qu’électoral. Mélenchon repose sur la couche active de la population et a mobilisé des dizaines de milliers de sympathisants lors de ses meetings tandis que Le Pen repose sur des couches passives et inertes généralement difficiles à mobiliser en rue.

La Belgique également touchée

Il a semblé longtemps que le PS résistait mieux que la moyenne à la crise de la social-démocratie en Wallonie et à Bruxelles. En dépit de 26 années de participation ininterrompues au gouvernement, il a pu continuer à se profiler comme l’opposition interne au sein du gouvernement contre une majorité de droite dominante en Flandre. Il a également principalement bénéficié indirectement, et sans montrer de reconnaissance, de la présence d’une couche importante de syndicalistes combattifs, surtout à la FGTB, qui a électoralement été systématiquement poussée par l’appareil syndical vers le PS. Ce dernier n’avait de concurrent ni sur sa gauche, ni sur sa droite pour lui contester les voix des travailleurs, contrairement à la Flandre avec le CD&V et plus encore avec son prédécesseur, le CVP. En Wallonnie, c’est la FGTB qui donne le ton de la lutte sociale et la CSC est souvent obligée de suivre. En Flandre, la direction de l’ABVV se cache trop souvent derrière la domination de la CSC pour ne pas entrer en action. Cette activité sociale moindre s’est traduite en Flandre par un tournant beaucoup plus rapide et moins nuancé vers la droite de la part du SPa de même que par la croissance de partis de droite soi-disant anti-establishment.

En devenant le premier ministre d’une coalition fédérale austéritaire, Elio Di Rupo a arraché la feuille de vigne derrière laquelle le PS pouvait encore se cacher. Les dernières illusions que le mouvement ouvrier pouvait entretenir à l’égard du PS concernant la casse sociale se sont évaporisées. Le 1er mai 2012 déjà, la FGTB Charleroi Sud-Hainaut a lancé un appel à une unité des forces à la gauche du PS et d’Ecolo ‘‘parce que, depuis des années, il a été démontré que l’action commune socialiste ne fonctionne plus’’. L’unité désirée ne s’est malheureusement pas tout à fait réalisée. Le PTB a refusé notre présence sur des listes communes pour 2014 ‘‘parce que le PSL, tout comme le PTB, veut se construire’’ et que selon lui, c’est ‘‘inconciliable’’. Cependant, il y a eu une liste PTB-Gauche d’Ouverture (GO) avec le Parti Communiste et la LCR qui, quelques mois plus tard, allait de nouveau quitter l’initiative ‘‘de façon surprenante’’. Le PSL a appelé à voter PTB+ en Flandre en 2014, mais à rejoindre le PSL. Après que le PTB ait refusé que nous disposions de nos propres candidats sur ses listes, nous nous sommes présentés à Bruxelles avec ‘‘Gauches Communes’’ puisqu’il existe le système d’apparentement des listes, mais le PTB a également refusé cela. En Wallonie, nous avons appelé à voter PTB-GO à Liège et à Charleroi, où l’obtention d’élus était possible, et PTB-GO, VEGA ou MG ailleurs. Le PTB-GO a remporté deux représentants élus à la Chambre, 2 en Wallonie et 4 au parlement bruxellois. Ce que nous avons qualifié de ‘‘véritable percée’’.

La portée de cette percée ne devient véritablement claire que maintenant. Pendant longtemps, le PS a essayé de compenser par le clientélisme son manque de volonté de mobiliser en faveur de l’application d’un véritable programme de gauche socialiste. Dans une période de croissance économique, l’approche peut encore fonctionner, mais la crise a considérablement érodé la marge de manœuvre nécessaire pour cela. Et dès lors que ne compte plus l’idéologie, la lutte pour une société différente, il ne reste plus que les carrières et les privilèges. Il n’était pas tellement exceptionnel dans le monde politique que le PS soit plongé jusqu’au cou dans la corruption. Personne ne croit que le parti ne savait pas que certains de ses dignitaires se comportaient purement et simplement comme des capitalistes et qu’ils considéraient comme acquis que leurs salaires ne devaient rien céder à ceux des PDG les mieux rémunérés. Mais la situation a réellement fait la une dans un contexte de chômage massif et de longue suite ininterrompue de sacrifices, tout juste au moment où une alternative de gauche était disponible. Cette dernière a envoyé des représentants au Parlement qui, à juste titre, font un point d’honneur de vivre au salaire d’un travailleur. Tout cela a fait exploser toute l’insatisfaction qui existait sous la surface à l’égard du PS.

Les choses ne se présentent pas au mieux pour le PS qui fait probablement face à la plus grande défaite électorale de son histoire. Sera-til en mesure de la surmonter ? Cela dépendra en partie de lui-même, en partie du PTB. Mais nous nous trouvons probablement face à un tournant historique, celui où le PS perd définitivement sa place d’unique force politique dominante en Wallonie. Le PS reste toutefois un facteur également prendre en considération à l’avenir. Sa crise n’a pas encore atteint le niveau du PSI italien de Craxi au début des années ‘90, du PASOK grec en 2012, du PvdA aux Pays-Bas et du PS français cette année. Le PS est en manque de crédibilité, le SPa aussi, mais il manque même de pertinence. Ce parti n’est même plus invité dans les médias lorsque ces derniers veulent donner la parole à l’opposition. Groen et même le CD&V (qui est pourtant au gouvernement) apparaissent plus forts à ce jeu et le jour arrive où Groen dépassera électoralement le SPa. Seul le sommet de l’ABVV s’accroche convulsivement à ce bateau qui coule et veut – contre toute logique – relancer l’action commune socialiste. Cela ne convainc plus la base depuis longtemps, au contraire, cela la repousse vers les populistes de droite, alors que nous avons justement besoin d’une alternative à gauche. La direction de l’ABVV est en partie responsable de l’absence d’une alternative de gauche. Les militants combattifs doivent systématiquement affronter la direction syndicale à ce sujet et ne peuvent plus accepter que la direction syndicale flirte avec cette social-démocratie de plus en plus haïe en notre nom.

A l’instar de la plupart des travailleurs combattifs et des activistes de gauche, le PSL est lui aussi très enthousiaste au regard de ces récents sondages. Une vraie gauche devient enfin un véritable adversaire pour l’establishement, certainement en Wallonie, dans une moindre mesure à Bruxelles et nous espérons dans un avenir pas trop lointain aussi en Flandre. Le PTB a raison de mettre en garde contre des attentes trop élevées et d’accentuer que le butin n’est pas encore acquis. Nous nous trouvons en effet encore à un an et demi des élections communales et à deux ans des fédérales. Les sondages peuvent se tromper, comme le prévient le PTB. L’establishment mènera en outre une campagne de propagande massive visant à effrayer les électeurs potentiels face au ‘‘péril rouge’’. Au MR, on suggère déjà l’instauration d’un cordon sanitaire tandis que Jean-Marie Dedecker s’est mis à écrire sur le sujet. Mais il n’y aura pas que des attaques brutales pauvrement inspirée, de plus intelligentes suivront qui viseront à stimuler plus profondément et efficacement tous les doutes possibles. Se contenter de répondre qu’il revient aux historiens de répondre et défendre le ‘‘socialisme 2.0’’ sans expliquer ce qui a mal tourné avec le ‘‘socialisme 1.0’’ peut idéologiquement désarmer les militants.

Il ne faut pas simplement un ‘‘contre-pouvoir’’, il nous faut un gouvernement des travailleurs

Le danger ne provient pas seulement du coin des adversaires. Peter Mertens souligne que, au sud du pays, la pression exercée sur le PTB pour à tous prix entrer dans un gouvernement est déjà en train d’augmenter. Ce n’est pas surprenant. De nombreux travailleurs et leurs familles aspirent à une autre politique. Ils espèrent que le PTB puisse être un outil à cet effet. Il ne suffit pas de dire qu’ils doivent se contenter de patiemment attendre jusqu’au moment où le PTB remportera la majorité absolue pour mettre en œuvre sa société idéale. Cette position fut en essence celle de Lutte Ouvrière en France en 1995-2002. Cela conduit à la démoralisation et à la sanction électorale. Un parti de gauche doit représenter plus qu’un ‘‘contre pouvoir’’, il doit aussi offrir la perspective d’un véritable gouvernement de gauche, d’un gouvernement des travailleurs. Mais ce gouvernement doit alors bel et bien représenter une rupture fondamentale avec la politique de casse sociale. Lorsque nous avons travaillé au sein du SP, la formule que nous utilisions était ‘‘pour une majorité socialiste avec un programme socialiste.’’ Ce n’était pas un rêve, nous étions véritablement convaincus que, sur base d’un véritable programme socialiste, les partis sociaux-démocrates pouvaient à cette époque mobiliser autour d’eux une majorité absolue. Au Royaume-Uni, ce slogan était ‘‘le Labour au pouvoir sur un programme socialiste.’’

Même quand un vrai gouvernement de gauche n’est pas encore possible, il faut tenir compte de l’aspiration à un changement de politique. Au Sri Lanka, lorsque l’UNP de droite (United National Party) et des dissidents du SLFP (Sri Lanka Freedom Party) ont voulu renverser la coalition de gauche du SLFP et du LSSP (Lanka Sawa Samaja Party – Parti de l’égalité de Sri Lanka) en 1964, le LSSP-R (révolutionnaire), une scission de gauche du LSSP avec deux députés, a voté avec la droite, ce qui a entrainé la chute du gouvernement. Cela a été interprété par de larges couches comme un pacte conclu entre la droite et le LSSP-R et se dernier a été sanctionné au point d’éclater en diverses scissions. Nous étions – seulement sur cette question – en accord avec le PRC italien quand ce dernier a soutenu la la formation de la Coalition de l’Olivier (le gouvernement Prodi I) sans entrer dans ce gouvernement, après la chute du gouvernement de droite de Berlusconi en 1996. Le soutien de tolérance du Bloc de Gauche et du PCP au Portugal en novembre 2015 pour un gouvernement minoritaire de Costa (PS) afin d’éjecter le gouvernement de droite de Coelho (SDP) était une approche correcte, bien qu’ils auraient pu metttre la barre un peu plus haut et associer leur attitude à la mobilisation extraparlementaire.

En République irlandaise, à l’approche de l’élection générale de fin février 2016, les sondages laissaient entrevoir une lourde défaite pour la coalition austéritaire sortante du Fine Gael et du Labour, une percée du Sinn Fein et dans une moindre mesure de la coalition AAA-PBP, dans laquelle le Socialist Party, notre parti-frère, aurait eu 3 des 4 députés. A un moment donné, il n’était plus exclu que le Sinn Fein et le Labour parviennent à constituer une majorité alternative de gauche. Rejoindre une telle coalition était impossible, mais en bloquer la formation en votant contre ou par l’abstention aurait été difficile. La promesse du Sinn Fein d’initier un référendum sur la frontière avec l’Irlande du Nord constituait un problème supplémentaire, car cela aurait sans doute relancé la division sectaire en Irlande du Nord et rendu plus compliquée l’unité des travailleurs. Finalement, le Fine Gael est parvenu à former un gouvernement minoritaire avec le soutien extérieur du Fianna Fail. Lorsque Podemos était en pleine expansion en Espagne, notre section a proposé comme approche la formation d’un gouvernement minoritaire anti-austérité de Podemos avec soutien extérieur.

D’autre part, vouloir former coûte que coûte un gouvernement, ou même offrir d’en former un (comme l’avait fait Emiel Roemer du SP hollandais, certain d’être victorieux, en 2012), même si cela signifie d’appliquer l’austérité, serait une erreur encore infiniment plus importante. Peter Mertens sent déjà venir cette tempête. Si le PTB réalise aux élections un score semblable à celui des récents sondages ou parvient à faire mieux encore, ce qui n’est pas exclu, une pression sera exercée, surtout de la part des syndicats mais aussi des couches plus larges, pour former des coalitions progressistes, d’abord sur le plan communal, ensuite peut-être aussi au niveau régional en Wallonie ou à Bruxelles. Mertens avertit à juste titre que ‘‘l’on ne peut pas attendre du PTB qu’il rejoigne un gouvernement qui relèvera l’âge de la pension, qui continue à chasser les chômeurs ou continue à libéraliser davantage les services publics.’’ Si le PTB rejoint un gouvernement, cela doit être dans le but de rompre avec les politiques actuelles. Si les partenaires ‘‘progressistes’’ possibles n’y sont pas prêts, le PTB peut encore éviter d’être considéré responsable de la formation d’un gouvernement de droite en appuyant de l’extérieur une coalition progressiste pourvu que que certaines conditions minimales soient remplies ou en s’abstenant.

Casser la politique d’austérité exige non seulement une mobilisation et un parti ‘‘reposant sur la base’’, mais aussi une préparation minutieuse

Nous comprenons l’importance que le PTB accorde à certaines alternatives concrètes. Il cite son alternative énergétique à la ‘‘Turteltaks’’ en Flandre, son modèle kiwi et la taxe des millionnaires. Au-delà du fait que le PSL a toujours exprimé ses réticences au sujet du modèle Kiwi, un système d’offres publiques qui mettra sous pression les salaires et les conditions de travail des travailleurs du secteur concerné, nous estimons que ces alternatives concrètes ne suffiront pas à elles-seules à provoquer une rupture fondamentale avec les politiques d’austérité actuelles. Le gouvernement Tsipras a aussi adopté un certain nombre de mesures concrètes, telles que le relèvement du salaire minimum, la restauration du 13eme mois pour les retraités, l’arrêt des licenciements des fonctionnaires et le blocage de la privatisation de la société énergétique grecque. Mais pour rompre avec la logique d’austérité, le gouvernement Tsipras auraut dû aller beaucoup plus loin et, comme nous l’avons déjà expliqué plus haut, prendre en main les leviers de l’économie et mettre en œuvre des mesures socialistes. Voilà la principale raison pour laquelle le gouvernement a échoué et pourquoi Tsipras lui-même exécute aujourd’hui le quatrième memorandum, qui se trouve être encore plus dur que le précédent. SYRIZA a insuffisamment fait appel à la mobilisation et à l’organisation de la population, c’est vrai, mais c’est une erreur de dire qu’elle a ignoré cet aspect et qu’il s’agit de la raison de son échec, comme l’a écrit Peter Mertens. Le référendum et la campagne qui l’a précédé a mobilisé des centaines de milliers d’activistes, de syndicalistes, de comités de quartier, d’organisations étudiantes, etc.

Le PTB veut à juste titre combin er travail parlementaire et action sociale, rester un parti reposant sur sa base, sensibiliser, mobiliser et organiser. Il appelle ses électeurs, ses électeurs potentiels et ses sympathisants à s’organiser dans les syndicats ; les mouvements de jeunesse ; les organisations féministes, écologiques, anti-racistes, étudiantes ou pacifistes ; les comités de quartier ; les troupes de théâtre ; les orchestres et groupes de musique ou encore les clubs sportifs. ‘‘Le but est de transformer cette voix en une force collective, sur le plan organisationnel et culturel’’, dit-il. De l’expérience de SYRIZA en Grèce, il conclut qu’une rupture avec les politiques actuelles ne peut pas être réalisée sans engagement actif de dizaines de milliers de personnes, ‘‘parce que les marges pour une autre politique se raréfient’’. ‘‘Dans le cadre des dictats européns d’austérité actuels, une autre politique n’est pas possible (…) Nous voulons changer la substance des traités européens et cela ne peut se produire que si un gouvernement veut organiser un affrontement avec les principes actuels de concurrence et si ce gouvernement a aussi pour cela le soutien actif qu’elle demande à sa population’’.

Le PSL ne conteste pas que le PTB est un parti d’action et de mobilisation, un parti de l’engagement, qui écoute ce que les 99% ont à dire et ne se contente pas de ce que prémmâchent les agences de publicité et les conseillers en communication. C’est l’une des nombreuses caractéristiques positives qui distinguent le PTB des partis traditionnels. La percée du PTB signifie aussi que l’indignation de l’homme de la rue sera maintenant discutée dans les débats politiques. Cela rendra les propositions de gauche sans aucun doute plus accessibles. Mais écouter, dénoncer et mobiliser, même si c’est important, cela ne suffit pas pour briser la politique actuelle. SYRIZA aussi a écouté, dénoncé et mobilisé. Les syndicats écoutent, dénoncent et mobilisent mais, trop souvent, ils s’arrêtent longtemps avant toute collision sérieuse. Nous avons besoin de plus que cela : des actions ciblées et l’organisation du débat pour préparer les électeurs, électeurs potentiels, sympathisants et la population dans son ensemble à cet affrontement, à la riposte de l’establishement et à la façon dont nous aurons à repliquer. Pourquoi le PTB n’organise-t-il pas partout dans le pays une série de meetings à l’occasion de ces sondages pour engager ce débat avec de larges couches de la population ?

Dans le Solidaire, on a pu lire un excellent article sur la lutte contre la Poll Tax, un impôt municipal forfaitaire pour toutes les personnes âgées de plus de 18 ans que Margaret Thatcher voulait introduire fin des années 80 – début des années 90 et qui lui a été finalement été fatale puisque 18 millions de Britanniques ont refusé de payer. ‘‘Immédiatement après que la taxe soit devenue connue du public, les Britanniques des quartiers populaires sont descendus dans la rue (…) Lorsque les “ bailiffs” (les fonctionnaires qui sont venus percevoir la taxe) sont passés chez les gens, dans de nombreux endroits, l’accès leur était empâché par des groupes d’action.” Partout au Royaume-Uni, des comités anti-Poll Tax ont été mis en place. ‘‘Un moment important pour l’organisation de la résistance a été la création de la “All Britain Anti-Poll Tax Fédération” – souvent appelée ‘‘la Fed’’. Deux mille délégués de partout dans le pays ont participé à la première conférence de la Fed le 25 novembre 1989. Elle a reçu le soutien officiel de différentes délégations syndicales et de quinze parlementaires du Labour. La Fed était l’organe dirigeant de la lutte contre la Poll Tax et a lancé un mouvement de désobéissance civile de masse avec le slogan: ‘‘Ne paye pas la Poll Tax’’ (…) En dépit du fait que les citoyens qui ne payaient pas volontairement pouvaientt être expulsés de leur logement et risquaient même d’être emprisonnés, les Britanniques ont continué à défier l’autorité.’’

A lire les choses ainsi, on pourrait croire que ce mouvement est arrivé sans préparation méticuleuse, sans débats internes, presque spontanément, comme tombé du ciel. Rien n’est moins vrai. Dans un premier temps, ceux qui étaient en faveur du refus de paiement étaient minoritaires. Le Labour appelait à respecter la loi et a attaqué les dirigeants du mouvement anti-Poll Tax sur ce point. Même au début de 1990, lorsque bien des conseillers municipaux ont enfin commencé à participer aux manifestations, il n’y a pas eu un conseil municipal pour refuser d’instaurer la taxe. La plupart des dirigeants syndicaux boycottaient le mouvement ou manifestaient sans activement appeler au boycott de la taxe. Des organisations de gauche radicale, comme le SWP, défendait l’organisation d’une grève des fonctionnaires, mais estimaient la tactique du boycott initialement erronée. C’est l’organisation Militant, aujourd’hui le Socialist Party, le parti-frère du PSL, qui a mené durant plusieurs mois campagne et a construit des comités anti-Poll Tax dans tout le pays en popularisant le slogan “can’t pay, won’t pay”. Il a fallu une lutte politique pour construire la Scottish Anti-Poll Tax Féderation et puis la All-Britain Anti-Poll Tax Féderation. Le président Tommy Sheridan et le sécretaire Steve Nally étaient tous deux d’éminents membres de Militant. Militant était la force motrice de la lutte contre les huissiers de justice et a lancé le slogan ‘‘Mieux vaut briser la loi que de briser les pauvres’’ quand quelques centaines d’activistes ont étés emprisonnés pour avoir refusé de payer la taxe, parmi lesquels le député travailliste et membre de Militant Terry Fields. La Fed a dû lutter pour sauvegarder le caractère de masse du mouvement contre le groupement anarchiste Class War dont la contribution s’est principalement limitée à une participation aux manifestations pour ‘‘radicaliser’’ le mouvement en poussant aux émeutes, comme lors de la manifestation de Londres du 31 mars 1990.

Si le PTB veut ‘‘organiser un affrontement avec les principes actuels de la concurrence’’, il se heurtera vite au mur de la résistance de l’ensemble du système capitaliste et, pour cela, l’organisation et la mobilisation ne suffiront pas. Il devra, à l’instar de Militant dans la lutte contre la Poll Tax, mener une lutte politique contre ceux qui poussent aux compromis, ceux qui ne veulent pas compromettre leurs relations avec l’UE, ceux qui appelleront à respecter la loi ou les traités européens. Pour remporter ce combat, à l’exemple de Militant dans la lutte contre la Poll Tax, il devra systématiquement préparer ses électeurs, électeurs potentiels et sympathisants en discutant ouvertement avec eux de la stratégie, des tactiques et du programme, ouvertement et démocratiquement. L’inconvénient est que l’ennemi écoutra également. Mais cela ne l’emportera pas sur l’énorme avantage du fait que le PTB tirerait alors sa force de la participation réelle de milliers de militants qui, dans leurs syndicats, leurs groupes d’actions, leurs entreprises, leurs quartiers, leurs universités et leurs écoles, pourraient mobiliser des centaines de milliers d’autres personnes.

Pour un front des majorités locales progressistes…

Peter Mertens a raison de dire que le PTB n’est ‘‘(de loin) pas encore dans la situation’’ de ‘‘former un gouvernement qui peut organiser la rupture avec les principes actuels de la concurrence’’ et qui a ‘‘également pour cela le soutien actif demandé à sa population.” Heureusement, cela nous laisse un temps précieux et de l’espace pour nous préparer au maximum. Mais si, dans les élections communales d’octobre 2018, le PTB en Wallonie et dans une moindre mesure à Bruxelles confirme ce que laissent penser les sondages, la question de ‘‘majorités progressistes’’ peut déjà se poser dans les dix-huit mois. Selon l’institut de sondages Ipsos, dans la région de Liège, le PS tomberait de 38% à 22,7%, le MR perdrait 5,1% (pour atteindre les 16,1%) et le CDH 6% (pour atteindre les 8%). Ecolo gagnerait 8,8% (21%) et le PTB 10,4% (16,8%). Ces données étant pour la région liégeoise, il n’est pas exclu que la possibilité d’une majorité progressiste se pose déjà en 2018 dans certaines communes de Liège, peut-être aussi quelque part dans le Hainaut ou dans une commune de Bruxelles, peut-être même dans un district d’Anvers. Dans les grandes villes, essentiellement, les dirigeants syndicaux vont exercer une pression dans ce sens. Mais ils ne sertont pas seuls, la couche de la population qui désire le plus ardemment une autre politique ira dans le même sens. Est-ce possible avec un PS marqué par une histoire de casse sociale, de clientélisme et d’affaires dont Publifin n’est que le dernier cas en date ? Ce parti peut-il encore restaurer sa crédibilité d’une façon ou d’une autre? Le PTB devra dans ce domaine revendiquer de solides garanties et peut-être même imposer des communes au collège communal minoritaire avec soustien extérieur du PS comme condition préalable.

Au sein d’Écolo, mais surtout au PS, cette question conduire sans aucun doute au débat et approfondira la crise au PS. Certains refuseront absolument de monter au pouvoir avec le PTB et préfèreront des coalitions avec le MR. D’autres auront tendance à s’orienter vers des coalitions progressistes, PTB inclu. Cela mettra les relations du PS, ou de certaines de ses parties, avec la FGTB sous pression. La contradiction entre partisans et adversaires de coalitions progressistes au sein du PS menace de prendre une dimension régionaliste au fil du temps. Tant au PS que dans l’appareil de la FGTB existe déjà un courant qui cache son manque de combattivité derrière une rhétorique régionaliste et le reproche du manque de combattivité du mouvement ouvrier flamand. Si nous n’y prenons pas garde, cela peut renforcer ceux qui songent à une scission communautaire des centrales dans les syndicats flamands et cela menace de fortement affaiblir le mouvement des travailleurs. La droite nationaliste flamande considérera cela d’un œil enthousiaste. Elle espère après tout que la prochaine réforme de l’Etat soit demandée non pas par la Flandre, mais par la Wallonie qui esssayerait de cette manière de se dérober de l’austérité fédérale. Le PTB insiste correctement sur le fait qu’il existe bien deux democraties en Belgique, pas une flamande et une francophone, mais une pour les riches et une autre pour ceux qui ont peu d’argent. La décision de faire plus souvent intervenir Raoul Hedebouw au Nord du pays mérite tout notre soutien.

Du point de vue du PTB, le calendrier électoral relativement favorable. Les prochaines élections seront les élections municipales et provinciales d’octobre 2018 mais les élections régionales, fédérales et européennes suivent déjà en mai 2019. Un peu plus tard aurait été préférable. Des véritables coalitions de gauche, des majorités ouvrières, au niveau local, en particulier dans les grandes villes, pourraient soulever la question d’un véritable gouvernement régional de gauche. La condition serait que ces majorités locales clarifient immédiatement après leur prestation de serment qu’elles veulent instaurer une politique fondamentalement différente. Cela est possible en s’attaquant immédiatement à quelques cancers purulents tels que le chômage de masse, la pauvreté croissante, le manque de logements abordables, l’insécurité croissante en termes d’emplois et de revenus. L’introduction immédiate d’une semaine de 30 heures sans perte de salaire pour tous les employés communaux avec embauches compensatoires, le remplacement des contrats précaires par des statuts appropriées de fonctionnaires ou au moins des contrats à durées indéterminées, un programme massif d’investissements publics pour des logements sociaux publics de haute qualité et énergétiquement neutres, et en attendant un acceuil décent pour les sans-abri ou ceux qui souffrent de la pauvreté, et bien d’autres mesures concrètes pourraient servir de base à la mobilisation de masse de la population pour s’en prendre à la camisole de force financière dans laquelle les gouvernements régionaux et fédéral tiennent les communes.

Il existe dans ce domaine de nombreux exemples, à la fois historiques et actuels, dont le PTB peut s’inspirer. Ainsi il y a eu la rébellion de Poplar en 1921, dirigée par George Lansbury, le maire travailliste élu l’année précédente à la tête du conseil de district (aujourd’hui Tower Hamlets, à Londres), presque exclusivement constitué de travailleurs. Dans le quartier sévissait un chômage massif, la faim et la pauvreté. Le conseil du district a lancé un programme de réformes sociales et de réduction de la pauvreté, avec notamment la forte augmentation du salaire minimum pour les travailleurs municipaux et l’instauration de l’égalité salariale pour les femmes. Ce programme ne pouvait pas être réalisé en fonction du budget municipal disponible de quartier pauvre où la taxe municipale collectait beaucoup moins que dans les quartiers plus aisés. Le conseil du district ne voulait pas prélever davantage d’impôts et a donc décidé d’arrêter de verser ses contributions au conseil municipal de Londres. Ce dernier a porté l’affaire devant la Cour suprême. Le conseil du district s’est rendu à la Cour suprême à la tête d’une manifestation de 2000 personnes sous la banderole ‘‘le conseil de district de Poplar en route pour la Cour suprême et peut-être la prison’’. Trente conseillers de district, dont six femmes parmi lesquelles une femme enceinte, ont été condamnés à la prison ferme. La révolte a gagné un soutien massif et des conseils de districts voisins ont menacé d’appliquer la même politique. Les syndicats ont soutenu la révolte et ont organisé des collectes pour les familles des conseillers. Au bout de six semaines, ils ont tous été libérés et, cette même année, la taxe municipale a été réorganisée au Parlement de façon plus équilibrée.

… pour contrarier l’austérité imposée, grâce à un plan de lutte

En 1982, Militant, l’aile marxiste qui était pourtant minoritaire, a convaincu le district travailliste de Liverpool d’engager la lutte contre le gouvernement Thatcher. Selon Militant, il manquait 30 millions £ au fonds versé par le gouvernement fédéral à la municipalité de Liverpool. Le conseil municipal devait présenter un budget déficitaire, illégal, pour répondre aux besoins de la population. En dépit de la campagne menée par la presse locale et nationale contre cette proposition, la Labour a sur cette base remporté 12 sièges de plus lors des élections partielles en 1983, assez pour reprendre le contrôle du conseil municipal des mains de la coalition des conservateurs et des libéraux qui ont régné là-bas de 1979 à 1983. Pour mettre un terme aux quartiers délabrés de Liverpool, le conseil municipal a lancé un vaste programme d’investissements publics en 1984 pour construire 5.000 logements sociaux, 7 centres sportifs, 6 jardins d’enfants et d’autres travaux, dont la plupart ont été entièrement réalisées. Un adversaire de Militant, Lord Reg Underhill, écrivait dans The Guardian en septembre 1985: ‘‘Le plan quinquennal devait en finir avec les logements vétustes qui ne répondaient pas aux normes de qualité, avec les bidonvilles et les appartements sans âme des buildings. Déjà 3800 maisons individuelles ont été construites avec un jardin et un parking à proximité (…) Les rues ont été améliorées et des parcs locaux ont été construits. Sept centre sportifs seront construits, dont trois ont déjà ouvert. L’ensemble du programme offre 12.000 emplois avec l’effet secondaire de milliers d’autres emplois. Je ne commenterai pas le refus d’augmenter les impôts, mais combien cette embauche a-t-elle depuis rapporté au Trésor?”

Le Conseil municipal est revenu sur les 1200 licenciements prévus par la coalition précédente et a créé 1000 nouveaux emplois municipaux. Le poste de Lord-Maire, une fonction de cérémonie, a été supprimé et le carrosse de cérémonie et les chevaux vendus. Le Labour avait obtenu 54.000 votes en 1982, 77.000 en 83 et plus de 90 000 en 84. Même si la proportion de partisans de Militant a augmenté, il n’y a jamais eu plus de 16 des 47 conseillers travaillistes (sur un total de 60) qui étaient membres de Militant. En juin 1983, le sapeur-pompier membre de Militant Terry Fields a été élu sous le slogan ‘‘un travailleur pour député au salaire d’un travailleur’’ et a pris le siège de député de Broad Green contre les conservateurs. Même en 1987, après que les membres du conseil municipal aient été exclus du Labour et condamné au tribunal, il a encore augmenté sa majorité. Il sera également exclu du Labour en 1991. Auparavant, en 1984, le gouvernement Thatcher avait été forcé de céder les sommes supplémentaires nécessaires au conseil municipal suite à des grèves et des manifestations régionales. Thatcher avait alors également les mains liées avec la grève des mineurs, elle ne pouvait se permettre un second front.

Ce second front est néanmoins arrivé puisqu’en 1985, Liverpool a pris part à un front de 17 conseils municipaux travaillistes opposés aux coupes budgétaires municipales imposées par Thatcher. L’idée était que ces conseils refuseraient d’établir un budget mais, un par un, ils ont cédé à l’exception de Lambeth et Liverpool. Le conseil municipal a mobilisé activement la population dans des manifestations et des grèves pour appuyer sa position, mais lorsqu’en juin 1985 le conseil municipal a adopté un budget illégal et fut menacé de faillite, une partie des dirigeants syndicaux a refusé de soutenir l’appel à la grève générale régionale. En novembre 1985, le district de Liverpool du Labour a été suspendu par la direction nationale et plusieurs conseillers ont été exclus du Labour en juin 1986. De cette façon, la voie a été ouverte pour poursuivre les 47 conseillers du Labour pour leur budget illégal de 1985. Ils ont été condamnés à une amende de 106.000 £ qui a été augmentée en appel à 242.000 £ et a été entièrement été récoltée dans le mouvement ouvrier. Ils ont perdu leurs droits civils et certains ont dû démarrer leur propre entreprise, car aucun patron de la région ne voulait encore les engager.

Dans un certain sens, l’exemple de Liverpool est venu trop tard, lorsque le Labour avait déjà pleinement débuté son tournant à droite sous la direction de Neil Kinnock, qui a préparé la voie à Tony Blair. Les travailleurs occidentaux étaient généralement déjà dans la défensive et le néolibéralisme gagnait progressivement sa place comme politique dominante de la classe dirigeante au détriment du keynésianisme. Peut-être l’exemple de Liverpool est-il aussi arrivé trop tôt, avant que le mouvement ouvrier n’ait pu surmonter les défaites qui ont atteint leur sommet avec l’effondrement du stalinisme qui, en Occident, a conduit à une période de réaction légère, et avant qu’il n’ait commencé à se redresser progressivement avec la création et l’expansion de nouvelles formations de gauche. Mais personne ne demande une lutte comme celle de Liverpool, on y est forcé par les circonstances concrètes, dans ce cas la dégradation de Liverpool au niveau d’un désert économique et social avec le drainage financier des municipalités par la main du gouvernement de droite de Thatcher. Le PSL ne plaide pas pour que les dirigeants du PTB arrivent demain en prison et soient condamnés à des amendes phénoménales, mais nous estimons qu’aujourd’hui aussi de plus hautes autorités condamnent les autorités locales à une camisole de force financière pour leur faire porter une partie la politique d’austérité anti-sociale et que cela commence à être insupportable pour une partie de la population.

Des revendications combattives pour les autorités locales d’aujourd’hui

La différence avec cette époque, c’est que maintenant, des nouvelles formations de gauche existent partout en Europe et au-delà. En 1989 déjà, le conseil municipal du PT à Porto Alegre au Brésil a introduit la ‘‘démocratie participative’’, un système où la population locale peut elle-même décider de affectation d’une partie du budget. Beaucoup d’illusions existaient à ce sujet à ce moment, mais cela aurait effectivement conduit à une réduction de la pauvreté, à l’augmentation des recettes fiscales, à la diminution de la corruption parce que les discussions budgétaires étaient plus transparentes et qu’il y avait un contrôle actif de la population sur les travaux publics. Au total, durant les années qui ont suivi, quelque 1.300 villes dans le monde, sur tous les continents, ont appliqué une certaine forme de démocratie participative. La participation active de la population dans la politique est évidemment la bienvenue, tout comme un contrôle de la population sur la politique financière des autorités de Liège et ailleurs serait plus que bienvenu. Le PTB également se vante à juste titre d’une politique de participation de la population dans le conseil de district de Borgerhout, où il est en coalition avec le SPa et Groen. Mais la participation active ne peut pas être limitée au carcan d’austérité ne permettant à la population que de finalement choisir où vont être opérées les économies, sans possibilité de remettre en question l’austérité et de fondamentalement cahnger de politique. A Porto Alegre, c’est ce qui a finalement conduit à la défaite électorale du PT en 2004 et à la prise de contrôle de la ville par la droite à partir du 1er janvier 2005. Depuis, la démocratie participative a grandement reculé.

Dans la ville suédoise de Göteborg, la majorité (sociaux-démocrates, Verts et Parti de Gauche, l’ancien Parti Communiste) a initié une expérience dans une maison de retraite publique, Svartedalen, avec l’introduction de la semaine des 30 heures au lieu de 38.25 heures, au même salaire. L’expérience a duré 23 mois, du 1er février 2015 au 31 décembre 2016. Cela n’a concerné que 68 infirmières et pas les autres membres du personnel. Auparavant, une semaine des 30 heures avait déjà été introduite à Kiruna, en Laponie, dans les mines de fer, en 1989, sans que cela n’ait été scientifiquement suivi. L’impact de la mesure est resté controversé. En Suède, dans les années 90, des expériences similaires ont également eu lieu dans des maisons de repos à Oslo, Stockholm, Helsingborg, Malmö et Umea et aussi dans le Centre de Service de Toyota à Göteborg pour offrir aux clients des heures prolongées d’ouverture. Le but de l’expérience de Svartedalen était de scientifiquement rechercher l’impact de l’introduction d’une journée de 6 heures. Sur le plan de la santé du personnel soignant et de la qualité des soins, les résultats sont particulièrement favorables, avec une forte baisse de l’absentéisme et plus d’activités pour les résidents. Néanmoins, selon Van Eetvelt d’Unizo ou encore Geert Noels, il s’agit d’un non-sens économique impayable. Pourtant, le coût était abordable, le recrutement de 14,86 employés equivalent à temps plein représentait un coût supplémentaire de 1 million €, mais en comptant les économies effectuées vis-à-vis des allocations de chômage, ce coût baissait à 500.000 €, soit 33.500 € par employé. Si tous les subsides slariaux et autres cadeaux fiscaux aux patrons fourniraient autant d’emplois directs, il n’y aurait plus de chômage en Belgique.

L’initiative de Göteborg est louable, mais c’est évidemment encore loin de la lutte livrée à Liverpool. Tout s’est fait encore parfaitement dans le budget disponible et bien que la droite voulait l’abolir le plus rapidement possible, cela n’a pas exigé de confrontation directe avec le gouvernement central. Dans notre pays, des voix s’élèvent pour également expérimenter cette semaine des 30 heures. Le ministre de l’emploi à Bruxelles, Didier Gosuin de Défi, aimerait introduire la semaine des 30 heures pour les services de nettoyage afin de créer des emplois pour des travailleurs peu qualifiés, mais il ne commencerait qu’en 2019, sans qu’aucune certitude n’existe quant à ce qui serait effectivement réalisé et, pendant ce temps, le taux de chômage à Bruxelles est encore de près de 20%. La commune PS de Saint-Josse en parle pour le personnel communal et offrirait la possibilité d’y passer pour les 120 personnes âgées de plus de 55 ans à partir de 2018. Cela créerait 20 à 25 nouveaux emplois à temps plein pour un coût de 900.000 euros en partie pris en charge par la Région. En 2016, on trouvait à Saint-Josse 1890 sans emplois. Le gouvernement régional de la Région wallonne voudrait aussi appliquer la mesure, mais uniquement pour ses employés de plus de 60 ans et s’il s’avère que l’absentéisme diminuerait de manière significative. Nous n’y sommes pas encore et si l’on y parvient un jour, il est très improbable que le PS considère d’étendre le mécanisme à tous les travailleurs des services publics, et encore moins l’imposer au privé. Pour le PS, ce qui importe, c’est de montrer que le PTB parle de la réduction collective du temps de travail, mais que le PS la met en application. Cela ne doit pas dissuader les syndicats de saisir cette revendication comme arme essentielle contre le chômage dans tous les secteurs ni le PTB de la mettre à l’ordre du jour comme revendication combattive et point de rupture pour une coalition progressiste.

Le 24 mai 2015, en Espagne, les nombreuses mobilisations de travailleurs et de mouvements sociaux de ces dernières années – avec le mouvement des Indignés en 2011 et trois grèves générales de 24 heures en 2012 et 2013 – ont obtenu une traduction politique aux élections locales. Dans cinq des 17 capitales régionales de l’Espagne, y compris Barcelone et Madrid, des maires ont été élus sur des listes unitaires de gauche. Ces listes étaient des fronts unis autour de Podemos, Gauche Unie (ou au moins son aile gauche), des écologistes de gauche et parfois des nationalistes de gauche comme la CUP en Catalogne ou Anova en Galice. Des militants syndicaux combattifs ont également participé, de même que des activistes opposés aux expulsions des logements, des militants antiracistes,… Même si ces listes sont souvent associées à Podemos, elles disposent d’un profil indépendant. Elles furent considérées comme des représentants d’une opposition de gauche à l’austérité.

Aucune liste unitaire de gauche n’a obtenu de majorité absolue, ce qui dans certains endroits conduit à des discussions sur des coalitions avec d’autres partis, y compris le PSOE social-démocrate. Ces discussions doivent partir du programme et de la question de savoir comment mener une politique visant à en finir avec l’austérité. En règle générale, les programmes de ces listes étaient anti-austéritaire, en faveur d’un audit démocratique de la dette municipale, de l’accès à l’eau et de l’énergie pour les plus pauvres, de l’arrêt des expulsions de logements et d’autres revendications du mouvement ouvrier et des mouvements sociaux en lutte. Tant à Madrid qu’à Barcelone, ces listes unitaires de gauche ont fait une priorité de l’arrêt des expulsions de logement. Dans le cadre juridique actuel, cela n’est pas possible, ce ne pourrait être le cas que grâce à des campagnes pour désigner les villes comme ‘‘zones sans expulsion’’, une politique de boycott des banques qui ont procédé à des expulsions et grâce à la mobilisation d’un soutien populaire massif. D’autres autorités et la police locale pourraient alors suspendre l’exécution des expulsions. La pression publique et la désobéissance civile de masse peuvent assurer que les conseils municipaux de gauche soient forts contre d’éventuels conflits juridiques.

Le problème, cependant, ne se limite pas à l’arrêt des expulsions de logements. Il existe un grand besoin de logements abordables grâce à un vaste plan d’investissements publics dans le logement social pour répondre aux pénuries et tirer les loyers vers le bas. Cela nécessite un affrontement avec les économies imposées par le gouvernement national et la ‘‘loi sur la stabilité budgétaire” qui interdit les déficits au niveau local. Pour investir dans la création d’emplois et de meilleures conditions de vie pour la majorité de la population, les règles du budget local ne peuvent pas être suivies et le remboursement de la dette municipale doit être stoppé. La mobilisation et l’organisation peuvent contraindre les partis austéritaires à faire des concessions. Si cet exemple serait suivi dans plusieurs villes et villages, cela pourrait poser les bases d’un front de résistance contre les restrictions budgétaires et l’austérité des gouvernements nationaux et régionaux. De la même façon, 19 autorités locales grecques refusent de mettre en œuvre une loi qui menace des milliers d’emplois dans les municipalités et les services publics. Un réseau national de villes rebelles peut constituer la base d’un front unique national par la base, y compris avec Podemos et Gauche Unie. Un tel front pourrait jeter les bases d’un gouvernement de gauche pour mettre fin aux coupes budgétaires et aux attaques contre le niveau de vie de la majorité de la population.

Le PTB n’est pas encore dans une situation où il peut former un gouvernement des travailleurs qui, avec le soutien actif de la population, entrerait en confrontation avec les principes de la concurrence. Mais la conclusion logique des récents sondages est qu’il doit s’engager sur cette voie, même si c’est encore loin, et que chaque pas qu’il pose entretemps doit faire partie de la préparation de cette confrontation, doit aider à construire la confiance que le PTB fera partie de la force qui rendra cette confrontation possible. La mobilisation et l’organisation autour d’un programme de lutte sont nécessaires, de même que la préparation politique par des débats ouverts et démocratiques, mais aussi la défense et la popularisation d’un programme qui permet la victoire. Des propositions et des mesures concrètes sont essentielles, mais aussi une vision de ce qu’il faut faire si l’establishment essaye de nous mettre à sec, une vision qui ne peut être que véritablement socialiste et démocratique parce que ‘‘les marges pour mener une autre politique’’ ne seront pas présentes.

Les adversaires dans les gouvernements fédéral et régionaux feront tout pour que les majorités auxquelles le PTB participera, aussi au niveau communal, soient aux prises avec le carcan de l’austérité. Donner des piqûres de moustiques en étant dans l’opposition est possible, dans la majorité une confrontation plus sérieuse devient inevitable pour sortir de la camisole de force budgétaire. Le PSL est très enthousiaste au sujet des sondages et des défis qu’ils soulèvent. Nous voulons faire partie de ce processus et offriront des candidats du PSL au PTB pour les prochaines élections communales pour atteindre le résultat le plus fort possible en Wallonie et à Bruxelles, mais encore plus en Flandre. Si le PTB le refuse à nouveau, nous ne voulons pas encore exclure de déposer nos propres listes à Saint-Gilles et Keerbergen, mais notre appel général de vote sera en faveur du PTB. Le PTB connaît nos divergences, nous les avons publiées sous forme de livre, et ils savent aussi que PSL continuera de travailler à sa propre construction. Nous savons que le PTB ne tient pas à nous inviter dans sa cuisine et qu’il se méfie de groupes qui se positionnent en fraction. Même lorsque nous avons travaillé dans l’ancien SP, cela n’a jamais été caché et nous l’avons toujours fait ouvertement avec notre propre journal et en défendant publiquement nos idées. Mais notre proposition n’est pas d’adhérer au PTB, notre proposition est de contribuer à un processus objectif en tant que force indépendante, en front unique, bien que nous sommes évidemment un partenaire beaucoup plus petit que le PTB.

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