Algérie. Le mouvement de masse fait vaciller le régime

Le départ de Bouteflika ne suffira pas : tout le système doit dégager !

Dans les médias dominants, les événements actuels en Algérie semblent tomber du ciel. En 2010, le Comité pour une Internationale Ouvrière (CIO), dont le PSL est la section en Belgique, évoquait déjà ce pays comme une ‘‘chaudière sociale prête à exploser à tout moment’’. Nous nous sommes entretenus avec Cédric Gérôme, responsable du CIO pour le suivi de cette région du monde.

Dans quel contexte surviennent ces impressionnantes mobilisations ?

Des éléments avant-coureurs sont là depuis longtemps. En 2010 déjà, nous parlions de l’Algérie comme d’une « chaudière sociale prête à exploser à tout moment. » Un rapport de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme estimait en 2015 que 80% de la richesse nationale était détenue par 10% de la population, et que quelque 14 millions de personnes vivaient dans une misère complète. Des milliers de jeunes algériens sans avenir ont péri dans la méditerranée, tentant d’échapper à cette situation. La désaffection massive croissante lors de chaque échéance électorale était une indication de l’aliénation de pans de plus en plus importants de la population.

Le 5e mandat ne fut que l’élément déclencheur pour le déferlement d’une colère populaire latente, qui s’était accumulée depuis des années. Le mouvement actuel n’a en effet pas surgi de nulle part. D’innombrables luttes locales et sectorielles ont émaillé la période précédente, et ce dans toutes les régions du pays. Cette situation explique pourquoi les manifestations étudiantes initiales le 22 février se sont si rapidement propagées à tous les segments de la société. Fait notable, la classe ouvrière a émergé dernièrement comme une force majeure du mouvement, marquant une nouvelle étape dans la lutte.

Pendant des années, les larges recettes pétrolières et gazières avaient permis au régime de jeter de l’eau sur les braises, à coup de subventions sociales ciblées, pendant même que les inégalités structurelles se creusaient. Mais l’effondrement des prix des hydrocarbures après 2014 a réduit les marges de manœuvre pour activer cette manne pétrolière. Depuis lors, plus de 90% des ménages algériens ont vu leur niveau de vie chuter. L’an dernier encore, la volonté des capitalistes algériens de faire porter aux masses le fardeau de la crise s’est traduite par une nouvelle flambée généralisée des prix, dans un contexte de stagnation des salaires et des pensions.

Les travailleurs sont donc entrés en action ?

Les grèves se sont développées de manière indépendante du contrôle des dirigeants de l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA), la centrale syndicale officielle, lesquels ont toujours travaillé main dans la main avec le régime pour domestiquer la classe ouvrière, réprimer les syndicalistes militants et « accompagner » les politiques de casse sociale. Les médias sociaux ont joué un rôle important pour contourner le sabotage de la bureaucratie syndicale, et diffuser des mots d’ordre d’action parmi les travailleurs. A partir de dimanche 10 et lundi 11, beaucoup de sections locales de l’UGTA ont défié leurs dirigeants et ont rejoint les mots d’ordre de grève générale, apparus via des appels anonymes sur internet, et relayés par certains syndicats autonomes.

Face à une UGTA de plus en plus moribonde (bien qu’encore en proie à d’importants fiefs combatifs), ces syndicats autonomes ont gagné en importance dans les dernières années, particulièrement dans la fonction publique (santé, enseignement, administrations…). Mais leur enracinement reste faible. La réappropriation et l’unification des organisations syndicales par la base sera d’une importance décisive sur le futur du mouvement en cours.

Depuis un peu plus d’une semaine, des grèves en cascade ont balayé le pays, frappant les ports, des usines de fabrication de voitures, les transports en commun, l’industrie agro-alimentaire, les écoles et universités, les commerces – ainsi que des secteurs stratégiques comme le pétrole et le gaz, et la zone industrielle de Rouiba à l’est d’Alger, bastion historique du mouvement ouvrier algérien. Il n’y a pas le moindre doute que c’est la multiplication de ces grèves qui a précipité l’annonce d’un renoncement à la cinquième candidature de Bouteflika, de la démission du premier ministre et du report des élections. Cependant, cette vaine tentative des classes dirigeantes de reprendre contrôle sur la situation n’a fait que stimuler la confiance du mouvement en ses propres forces.

Les héritiers du Front islamiste du salut (FIS) disposent-ils encore d’une influence dans le pays ?

Le soutien pour les courants salafistes politiques s’est liquéfié après l’expérience de la « sale guerre » des années ’90. Une branche légaliste de l’islam politique s’est intégrée dans l’appareil d’état, mais son influence reste plutôt limitée. Dans le Sud surtout, des cellules jihadistes existent encore, notamment celles d’Al Qaeda au Maghreb Islamique, mais ne disposent plus de la même base opérationnelle que par le passé.

L’âge médian en Algérie est de 28 ans, à savoir la période qui nous sépare de la victoire électorale du FIS en décembre 1991. Parmi les plus jeunes générations, le traumatisme d’un nouveau bain de sang, exploité pendant longtemps par le régime pour se pérenniser, est un argument qui a de moins de moins de prise. Lorsque le régime a récemment brandi l’épouvantail syrien, disant que les manifestations en Syrie ont mené à une décennie de guerre, les manifestants ont répliqué: «l’Algérie n’est pas la Syrie».

A noter aussi que dans le mouvement actuel, les femmes ont pris dès le début une place prépondérante, réoccupant l’espace public d’une manière encore impensable il y a quelques mois. Le climat actuel n’est pas propice aux politiques de ségrégation sexuelle prônées par la droite islamiste. Ceci dit, un certain « retour de pendule » n’est pas à exclure, dans le cadre d’impasse et de reculs dans le processus révolutionnaire, combinées aux sentiments de frustration populaire et aux manœuvres du régime en place. La construction d’une alternative de gauche révolutionnaire est le meilleur rempart contre la réaction, qu’elle soit islamiste ou non.

Quelle est la situation de la gauche dans le pays ?

Louisa Hanoune, dirigeante du Parti des Travailleurs (PT), est connue pour être proche de Bouteflika et de son régime. Elle fut la première parmi les candidats en lice aux présidentielles de 2014 à donner son aval formel aux résultats des élections, appelant au respect de la prétendue « volonté du peuple ». Après les manifestations initiales en février, elle s’est couverte de ridicule en affirmant, contre toute évidence, que « Les slogans n’étaient pas contre Bouteflika .» Les interventions publiques de ce parti semblent se limiter à multiplier les mises en garde envers le régime quant au danger d’explosions incontrôlables s’il ne lâche pas du lest.

Le PST (Parti Socialiste des Travailleurs) est quant à lui rattaché au Secrétariat Unifié de la Quatrième Internationale, a des positionnements plus à gauche, et a eu le mérite d’appeler publiquement à la grève générale dès février. La question reste à savoir dans quelle mesure la direction de ce parti a tiré les enseignements des erreurs de ses consœurs en Tunisie, lesquels tant en 2011 qu’en 2013, se sont malheureusement fourvoyés dans des arrangements court-termistes avec la bureaucratie syndicale et avec l’aile soi-disant « progressiste » de la bourgeoisie, contribuant ainsi à dérailler le processus révolutionnaire.

Quelles sont les perspectives pour le mouvement ?

Il s’agit d’une lame de fond inédite. Même des figures proches du pouvoir ont reconnu que « des millions » de gens sont descendus dans la rue ces dernières semaines, et jusqu’à présent, chaque vendredi semble franchir de nouveaux records de mobilisation. Une telle irruption des masses sur le champ politique ne disparaitra pas d’un simple claquement de doigt.

Il n’y a plus eu autant de jeunes dans les rues algériennes depuis 1962, lors de la proclamation de l’indépendance face au pouvoir colonial français. Il est d’ailleurs intéressant de voir que dans toutes les marches sont brandis des slogans et pancartes faisant référence à la révolution algérienne contre le colonialisme français. Pour un pouvoir qui s’est toujours revêtu d’une prétendue « légitimité historique » pour asseoir son autorité, usant de son rattachement à la lutte de liberation nationale de 1954-1962, c’est une véritable mise au ban de l’histoire.

Une ambiance de « fin de règne » est manifeste, et les éléments d’une situation prérévolutionnaire sont en gestation, exprimés entre autres par les fissures ouvertes dans l’appareil d’état. Ce véritable soulèvement a forcé l’une défection après l’autre dans le camp du régime, un certain nombre de ministres du FLN et hauts bureaucrates faisant le calcul selon lequel Bouteflika devra être démis de ses fonctions afin de protéger le reste du régime. Bouteflika étant un point d’équilibre fragile pour arbitrer les luttes entre les différents clans qui se disputent le pouvoir et le gâteau économique, tous ces clans manœuvrent maintenant pour préparer une « transition » à leur avantage. Ce qui met en évidence le besoin pour les masses révolutionnaires de développer leur propre outil politique, à l’abri de toutes ces manœuvres.

Un nouveau ‘‘printemps arabe’’ est-il possible ?

La lutte en Algérie n’évolue pas en vase clos. En janvier, 750.000 travailleurs étaient en grève dans la fonction publique en Tunisie. Le Maroc est traversé par une vague de grèves, notamment dans l’enseignement et les hôpitaux publics. Le Soudan est en proie à une situation semi-insurrectionnelle depuis plusieurs mois. Autrement dit, on assiste à une « nouvelle vague », que le soulèvement en Algérie pourrait stimuler davantage. Si le régime de Bouteflika est renversé, il n’y a aucun doute que cela rallumerait les flammes de la révolution dans toute la région.

L’implication des Algériens de la diaspora dans le mouvement à Genève, Londres, Montréal, New York, et surtout dans les villes françaises, fut massive elle aussi. Vu les quatre à cinq millions d’habitants d’origine algérienne vivant en France, mais aussi les intérêts stratégiques de l’impérialisme français en Algérie, Macron a de bonnes raisons de suivre la situation de près.

L’expérience des révolutions de 2010-2011 signifie aussi que le mouvement en Algérie ne commence pas à partir d’une page blanche : les masses ont tiré des leçons des luttes, des victoires et des défaites dans la région. Les appels au renversement du régime ont rapidement fait surface, le mouvement étant bien conscient que se contenter de la tête de Bouteflika (qui par ailleurs est un pantin sénile dans un état semi-végétatif) ne ferait que laisser la main aux restants du régime pour se refaire une deuxième santé sur le compte des masses.

Quelles revendications et quels mots d’ordres permettraient-ils d’en finir avec le régime tout entier ?

Le début d’un processus, encore timide, d’auto-organisation voit le jour. Ce processus est d’une importance vitale pour construire la lutte sur la durée, et doit se consolider. Des comités de grève sur les lieux de travail et d’étude, des assemblées populaires dans les quartiers et les villages, sont nécessaires pour organiser la lutte démocratiquement par la base, planifier collectivement les actions à mener, et structurer les forces vives du mouvement, indépendamment du pouvoir et de ses partis satellites.

Ces comités pourraient se structurer à l’échelle de chaque localité et wilaya, en vue d’envoyer leurs délégués à une Assemblée constituante révolutionnaire chargée de rédiger une nouvelle constitution. Une telle constitution balayerait le « code de la famille » et ses lois moyenâgeuses contre les femmes, étendrait les libertés démocratiques de base, les droits d’expression et de rassemblement, les droits syndicaux, et appliquerait la non-interférence de la religion dans les affaires de l’état. Elle affirmerait la défense des droits linguistiques, culturels et religieux de chaque communauté, y compris le droit du peuple amazigh de déterminer librement son avenir.

Mais le mouvement doit aussi discuter d’une alternative aux politiques économiques du régime, et à celles préconisées par l’opposition néo-libérale derrière laquelle se cache une poignée d’oligarques – lesquels cherche à exploiter le mouvement en cours dans le but d’accélérer le démantèlement du secteur public et l’appauvrissement généralisé au profit de la bourgeoisie la plus étroitement liée à l’impérialisme occidental. Il faut demander un arrêt des privatisations, la renationalisation des entreprises privatisées, et la mise sous contrôle ouvrier et populaire des secteurs stratégiques, à commencer par les hydrocarbures. Cela permettrait de financer un vaste plan d’investissement dans les secteurs sociaux, le logement, la rénovation des infrastructures, etc. L’ouverture des livres de compte dans les entreprises est aussi une revendication importante pour mettre un terme à la corruption et au vol de l’argent public.

L’armée, colonne vertébrale du pouvoir en place, a massé des troupes près des axes stratégiques, et s’est dite garante de la sécurité du pays « en toute circonstances ». Pour l’instant, la mobilisation semble trop forte pour qu’une répression d’envergure ne fasse autre chose que radicaliser les masses davantage, voire même créer des réactions de solidarité avec le mouvement parmi une partie des troupes. Déjà la vidéo d’un policier rejoignant le mouvement dans la ville de Bejaia a fait le tour des médias sociaux. Ceci dit, il faut se préparer au danger que la situation puisse changer : organiser sérieusement la sécurité de chaque manifestation, mais aussi multiplier les appels de classe vers les policiers et les militaires, les enjoignant à ne pas jouer le jeu de la répression.

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