Marxisme et la question nationale

Beaucoup de gens imaginent à tort que le marxisme est une compilation de dogmes, de règles fixes et de formules. Ce préjugé est bien souvent renforcé par nombre de figures emblématiques qui s’inspirent soi-disant du marxisme et citent sans relation avec la situation du moment l’œuvre de Lénine en guise de justification de leurs points de vue. Il est certain que Lénine – exposé contre sa volonté dans un mausolée depuis maintenant plus de 80 ans – n’a pas beaucoup à dire sur le carrousel de Bruxelles-Hal-Vilvorde qui a dominé la scène politique belge pendant une demie-année. Malgré cela, l’analyse que fait Lénine de la question nationale vaut la peine d’être lue, non pas pour rechercher une solution instantanée aux problèmes actuels, mais pour observer la méthode utilisée.

Le marxisme est une méthode scientifique qui permet d’analyser la réalité complexe de la société mondiale sur base d’une analyse de classe et d’établir des perspectives fondées sur cette analyse. Le marxisme place les événements dans le contexte de tous les facteurs d’influence de l’époque dans laquelle ils s’inscrivent. Il part de l’idée que tout est en processus permanent de changement – en progrès ou en déclin – et que rien ne « reste tel qu’il est » mais que bien au contraire tout se transforme. En observant ces changements, on remarque qu’ils ne se développent pas seulement de façon linéaire, mais aussi par bonds. En termes d’analyse de la société, on remarque que celle-ci se développe au moyen de révolutions – des moments où une classe prend les commandes de la société et commence à l’organiser en fonction de ses intérêts. C’est la lutte entre classes dominantes et opprimées qui fait évoluer la société.

1. Lénine et la question nationale

Si, pour exprimer son point de vue sur la question nationale le MAS/LSP, fait aujourd’hui référence à Lénine, c’est pour la pertinence de son attitude envers la question nationale avant et pendant la Première Guerre Mondiale ainsi que dans la construction de l’Etat ouvrier en Russie soviétique. Là où presque toutes les directions ouvrières européennes – allemande et belge entre autres – ont sombré au galop dans le nationalisme bourgeois le plus répugnant, Lénine a persévéré dans sa campagne contre le nationalisme grand-russe. Dans le programme des bolcheviks, le droit à l’autodétermination de tous les peuples opprimés par le tsarisme a assuré à la révolution russe le soutien actif de la population de ces régions. A la même époque, la direction du Parti Ouvrier Belge (POB), de connivence avec la bourgeoisie belge durant la guerre, a collaboré à envoyer travailleurs et paysans à l’un des plus sanglants massacres de l’histoire; ouvertement nationaliste, le POB a participé aux efforts de la bourgeoisie visant à isoler, diaboliser et opprimer les soldats flamands du mouvement du Front. Après la Première Guerre Mondiale, Vandervelde, le président du POB, a fait partie des négociateurs belges pour le Traité de Versailles, où la bourgeoisie belge est venue réclamer sa part du butin. La population germanophone d’Eupen-Malmédy a ainsi été sans plus de délais transférée vers la Belgique francophone.

L’évolution des évènements – le succès de la Révolution russe guidée par une direction défendant les droits démocratiques de toutes les nations, la faillite des révolutions prolétariennes dans l’Europe d’après-guerre, trahies par leurs directions nationalistes, ainsi que les évènements qui ont suivi – a clairement justifié les positions de Lénine sur ce point. Il faut donc prendre la peine de tirer les leçons de cette histoire de premières mains – celles de Lénine, de Trotsky et des autres acteurs influents de l’époque.

Les idées de Lénine sur la question nationale s’inspirent de l’étude de Marx relative à la lutte pour l’indépendance de l’Irlande dans laquelle il affirmait que la classe ouvrière anglaise ne se libérerait jamais du joug du capitalisme britannique tant qu’elle ne reconnaissait pas l’indépendance de l’Irlande par acte de solidarité envers ses frères de classe irlandais. Jusque là, la classe ouvrière conserverait un lien idéologique avec la bourgeoisie britannique, qui pouvait de ce fait continuer à acheter une partie de la classe ouvrière avec les revenus de la surexploitation de l’Irlande.

Mais Marx et Lénine ont développé leurs idées à des périodes fondamentalement différentes. La perspective de Marx s’est inscrite dans une phase de construction du capitalisme, une phase dans laquelle la construction d’un Etat-nation était un stimulant gigantesque pour le développement des moyens de production et donc aussi de la classe ouvrière. Lénine, par contre, a été confronté à une autre période, celle de l’impérialisme, dans laquelle le capital financier devenu dominant a dépassé les frontières nationales, alors que le marché mondial est déjà divisé. Dans ce cadre, un pays qui n’était pas déjà auparavant développé ne pouvait trouver de place sur ce marché mondial à moins de mener une guerre pour conquérir le marché d’un autre. Les Etats nationaux étaient déjà devenus un frein sur le développement des moyens de production. Les forces d’unification du capitalisme en construction avaient fait place à des forces de division, le système n’était plus capable de développer la société.

Pour Lénine, l’impérialisme est synonyme de guerre, de développement effréné de la misère mondiale et d’exacerbation énorme de la lutte des classes. L’histoire lui a donné raison : le 20ième siècle a été témoin de gigantesques massacres avec deux guerres mondiales qui ont fait à peu près 100 millions de victimes, mais avec aussi plus que 170 conflits locaux ou régionaux qui ont causé des dizaines de millions de morts. Mais cette situation a aussi mené à la lutte des opprimés et des exploités. Ainsi, après ces deux guerres mondiales et à chaque fois, le monde a été submergé par des mouvements révolutionnaires.

Lénine affirmait que le mouvement socialiste devait réaliser la démocratie la plus totale, ce qui se traduit sur le plan des nations par l’égalité des droits pour les différentes nations ainsi que le droit à l’autodétermination, et donc aussi à la séparation, des nations opprimées. Lénine voyait dans la lutte pour la démocratie la nécessaire préparation de la lutte de la classe ouvrière pour le renversement du capitalisme. Il suivait là les traces laissées par Marx qui rejetait les idées de Proudhon et d’autres pour qui la question nationale devait être niée « au nom de la question sociale ». Un peuple en opprimant un autre, selon Marx, ne pourrait jamais être libre. C’est pour cette raison qu’il plaidait pour l’indépendance de l’Irlande dans les intérêts même de la classe ouvrière britannique. Dans la même lignée, un socialiste qui ne défendait pas la liberté de séparation des peuples opprimés par sa bourgeoisie, pour Lénine, n’était rien autre qu’un nationaliste bourgeois.

Durant les grands conflits nationaux de ces dernières 20 années, notamment le morcellement de la Yougoslavie, un nombre croissant de formations soi-disant socialistes a utilisé l’argument selon lequel la région en question « n’est pas économiquement viable » comme prétexte pour ne pas défendre la liberté de séparation des peuples opprimés. Cela n’est pas un phénomène neuf. Lénine lui-même a eu l’occasion d’y répondre en profondeur. Les marxistes plaident pour des ensembles aussi grands que possible et voient la réalisation du socialisme uniquement à l’échelle mondiale. Cela ne peut en aucun cas être effectué sur base d’un système comme le capitalisme, avec des pays oppresseurs et des pays opprimés, mais bien sur base d’une collaboration libre entre tous les peuples. Dans ce cadre, aucune forme de force ne peut être utilisée et l’égalité de droits entre les nations doit être garantie. La défense de l’autodétermination et la lutte contre l’oppression nationale sont primordiales pour arriver à la construction de ces grands ensembles fondés sur la volonté libre de toute contrainte.

Toutes les revendications fondamentales de la démocratie politique ne sont réalisables que de façon tronquée sous le capitalisme, les socialistes ne doivent pas se laisser enfermer dans la logique du système. Au contraire doivent-ils mettre en avant ces revendications de façon révolutionnaire, impliquer les masses dans la lutte et élargir cette lutte pour la démocratie à un assaut contre la classe dirigeante, la bourgeoisie. La révolution socialiste peut éclater de chaque crise politique et pas seulement d’une grande grève. En Belgique, dans les années 1990, une telle crise est survenue, qui aurait pu mener à une révolution en présence d’une direction ayant assez d’autorité, un programme socialiste et une stratégie claire. Cette crise s’est exprimée par le mouvement blanc à l’époque de l’affaire Dutroux. Des travailleurs sont partis spontanément en grève, des élèves et des étudiants ont occupé les rues par des manifestations, des femmes au foyer ont participé à de nombreuses protestations,… Mais la direction de la classe ouvrière n’était pas présente dans le mouvement et y a encore moins défendu un point de vue indépendant pour celle-ci.

Lénine était convaincu que plus un Etat est démocratique, moins l’aspiration à la séparation a d’espace pour réellement se développer. La revendication de l’autodétermination des peuples est donc à différencier de celle de la séparation. De plus, il est dans l’intérêt des masses de faire partie d’un Etat plus grand, tant du point de vue économique que de la lutte des classes. Bien que les socialistes ont pour objectif la suppression des frontières et la fusion des nations, cet objectif ne peut être réalisé de force mais au contraire sur base d’une coopération de libre volonté.

A partir de ce point, Lénine considère comme allant de la responsabilité des socialistes de la nation oppresseuse de défendre résolument le droit à la séparation des nations opprimées par « leur » bourgeoisie. La classe ouvrière ne saurait pas se soustraire de la lutte contre l’imposition forcée faite aux nations opprimées de rester dans les frontières d’un Etat donné. De l’autre côté, pour Lénine, les socialistes des nations opprimées doivent insister sur la nécessité de l’unité totale, notamment sur le plan organisationnel, entre les travailleurs des nations opprimées et ceux de la nation oppresseuse. La bourgeoisie des nations opprimées abuse en effet des slogans de libération nationale pour tromper les travailleurs. Les socialistes des nations opprimées qui ne font aucune distinction entre la classe dirigeante et les travailleurs de la nation oppresseuse sont pour Lénine des nationalistes bourgeois, pas des socialistes. De ce point de vue, le Comité pour une Internationale Ouvrière (CIO, organisation internationale à laquelle est affiliée le MAS/LSP) a toujours mis en avant une critique conséquente des méthodes et objectifs de l’IRA, de l’ETA et de l’OLP – même quand presque toute la gauche était à la remorque de ces organisations. Nos sections en Irlande du Nord et en Israël/Palestine ont toujours défendu contre le courant la nécessité de l’unité des travailleurs.

2. Qu’est-ce qu’une nation ?

Il est impossible de donner ici un résumé des discussions sur la question nationale qui se sont développés dans le mouvement socialiste au début du 20ième siècle. A différentes reprises, des marxistes ont tenté de donner à la nation une définition, dont celle de Staline, la plus reprise de toutes : « la nation est une communauté de gens historiquement construite et stable, formée sur base d’une langue, d’un territoire, d’une vie économique et d’un caractère psychologique communs qui sont manifestés dans une culture commune. (…) Ces caractéristiques forment un ensemble historiquement construit (…) et l’absence d’une de ces caractéristiques signifie qu’on n’a pas à faire avec une nation. » Ce livre de Staline (Marxisme et question nationale, 1913) est présenté par le mouvement stalinien comme un résumé du point de vue léniniste sur la question nationale. Cette allégation n’est cependant pas soutenue par ce que Lénine a écrit sur cette même question. De même, il est clair que Lénine a lutté à la fin de sa vie contre la bureaucratisation de l’Union Soviétique et tout particulièrement contre les déraillements antidémocratiques, à l’encontre des minorités nationales, initiés par la bureaucratie sous la direction de Staline.

Différentes critiques peuvent être portées contre la définition de Staline. L’une est que cette vision de la question nationale est éminemment statique. Si tous les éléments cités doivent toujours être obligatoirement présents pour pouvoir parler d’une nation, on ne fait alors aucun cas du processus même de formation de la nation et de la conscience nationale. Nulle part chez Lénine ne se trouve une telle vision dogmatique. De ce point de vue, la Géorgie du milieu du 19ième siècle ne saurait être considérée comme une nation faute d’une « vie commune économique ». Cette erreur a été à la base de la politique erronée menée par Staline en Géorgie, politique fortement attaquée par Lénine dans sa « dernière lutte » en décembre 1922 :

« Dans mes écrits sur la question nationale, j’ai toujours dit qu’une présentation abstraite de la question du nationalisme en général n’a aucune utilité. Il faut nécessairement faire une distinction entre le nationalisme d’une nation oppresseuse et celui d’une nation opprimée, le nationalisme d’une grande nation et celui d’une petite nation».
(Lénine, 31 décembre 1922)

« En ce qui concerne le premier type de nationalisme nous, résidents d’une grande nation, avons toujours été coupable dans la pratique historique d’un nombre infini de cas de violence, en plus de commettre un nombre infini de violences et d’insultes sans le remarquer nous-même (…)

« Pour cela, l’internationalisme de la part des oppresseurs ou des « grandes » nations, comme elles sont appelées (bien qu’elles ne soient grandes que dans la violence, grandes seulement comme croquemitaines), ne peut pas simplement être l’aspiration au respect de l’égalité formelle des nations, mais doit même être une inégalité de la nation oppresseuse, de la grande nation, qui doit compenser l’inégalité dans la pratique réelle. Celui qui ne comprend pas cela n’a pas assimilé l’attitude prolétaire envers la question nationale, il est toujours essentiellement petit-bourgeois dans son point de départ et est donc prédestiné à descendre au point de vue bourgeois. (…)

« Et je pense que dans le cas actuel, en ce qui concerne la nation Géorgienne, nous avons un cas typique dans lequel une attitude réellement prolétaire rend pour nous nécessaire une prudence et une attention profonde ainsi qu’une volonté de compromis. Le Géorgien [Staline] qui néglige cet aspect de la question, ou qui jette autour de lui nonchalamment des accusations de « socialisme-nationaliste » (alors qu’il est lui-même un vrai et véritable « socialiste-nationaliste » et même un vulgaire croquemitaine grand-russe), nuit en essence aux intérêts de la solidarité de la classe prolétaire, parce qu’il n’y a rien qui freine autant le développement et le renforcement de la solidarité de la classe prolétaire que l’injustice nationale. (…)

Lénine critiquait aussi fortement comme « théorie psychologique » les éléments de « caractère national », de « communauté avec une nature psychique propre » ou de « spécificité de caractère mental » d’un peuple, que Staline avait repris de Bauer.

Staline refuse explicitement la possibilité de l’unité de différents groupes nationaux répandus dans un Etat comprenant plusieurs peuples, alors que Lénine défendait justement la liberté pour toutes les unions possibles, donc aussi une union de communautés partiels et arbitraires d’une nationalité arbitraire dans un état donné. Staline ne lie à aucun moment la question nationale avec la lutte du mouvement ouvrier qui influence pourtant fortement le processus de formation de la nation et de la conscience nationale et qui y est d’ailleurs dialectiquement liée : une défaite du mouvement ouvrier libère la voie à une nouvelle croissance du nationalisme, comme on a pu le voir de façon dramatique à l’échelle internationale après la chute du Mur.

Staline ne fait en plus pas de distinction entre le nationalisme d’une nation oppresseuse et celui d’une nation opprimée. Il attaque ensuite surtout les socialistes des nations opprimées parce qu’ils ne s’opposent pas aussi fortement que nécessaire aux mouvements nationalistes dans leur pays. Cette approche est à comparer avec la critique portée par Lénine à Rosa Luxembourg. Cette dernière s’opposait si fortement au mouvement nationaliste qu’elle s’opposait presque au droit des polonais à se séparer de la Russie.

De plus, la réalité complexe du développement des diverses questions et mouvements nationaux après 1913 réfute sans conteste le dogme selon lequel « tous les éléments » doivent être présents pour pouvoir parler d’une nation, bien que ces éléments jouent un rôle dans sa formation. Staline ne parle à aucun moment de l’expression de la volonté des peuples en question.

En réalité, le processus d’apparition et de consolidation des nations n’est un phénomène ni essentiellement économique, ni essentiellement culturel, mais bien un processus avant tout politique, rythmé par le développement des luttes des classes dans chaque société et entre celles-ci. C’est dans ces luttes des classes (y compris sous la forme des guerres que se mènent les classes possédantes de différents Etats) que certaines conditions matérielles (géographiques, climatiques,…) acquièrent plus d’importances que d’autres, que se forment les rapports économiques et les institutions politiques, que s’élaborent les cultures, les religions et les idéologies, que tous ces facteurs réagissent entre eux et sur les classes en présence et que tel ou tel aspect (le territoire, la langue, la religion,…) prend un caractère dominant pour une période historique.

Un socialiste ne sait pas partir d’une définition ou d’une formule, mais doit surtout analyser le développement concret de la question nationale dans une situation donnée pour, sur base de cette analyse, arriver à un point de vue favorable à l’unité de la classe ouvrière. Pour la réaliser, la reconnaissance de l’injustice que subissent les nations opprimées est essentielle. Les mouvements ouvriers des nations oppresseuses doivent défendre le droit à l’autodétermination jusqu’au point de séparation. De l’autre côté, le mouvement ouvrier de la nation opprimée doit prendre une position de classe et ne peut pas se laisser entraîner par sa haine pour la classe dirigeante de la nation oppresseuse pour l’étendre à la population ouvrière de cette nation. L’unité organisationnelle de la classe ouvrière dans un Etat donné est une nécessité absolue si le mouvement ouvrier veut mettre fin à toutes les formes d’oppression.

Vis-à-vis des grands groupes de personnes d’origine étrangère établis dans toutes les villes du monde, les socialistes doivent lutter pour mettre fin à la discrimination de ces immigrés et réfugiés et pour obtenir des droits égaux pour tous. De ce point de vue, Lénine, tout comme les marxistes juifs les plus importants et du point de vue même des intérêts de la population juive, n’a pas défendu la séparation de la population juive, mais au contraire son insertion dans le mouvement ouvrier du pays où elle se trouve. Dans son argumentation il attirait l’attention sur l’énorme différence en droits et en niveau de vie qui existait entre les minorités juives des Etats-Unis – intégrées dans le mouvement ouvrier américain et, dans une certaine mesure, « américanisées » – et les minorités juives qui se crispaient à maintenir leur « culture nationale » dans une communauté séparée, dans les ghettos juifs (ou qui étaient forcées de faire de la sorte à cause de la politique de ségrégation des Etats où elles se trouvaient). La séparation des différents groupes de la population n’est en aucun cas dans l’intérêt du mouvement ouvrier, et encore moins dans celui des minorités.

Là encore s’applique ce que Lénine a déclaré sur la séparation des nations : plus l’Etat dans lequel se trouvent des minorités nationales est démocratique, moins la revendication réelle de séparation peut se développer. Là où la classe ouvrière lutte le plus fortement contre chaque forme de politique bourgeoise de « diviser pour régner » et pour les intérêts de tous les travailleurs, quelle que soit leurs origines, religions ou sexes, elle est plus puissante dans son combat contre le patronat qui exploite tous les travailleurs, abuse et stimule les divisions pour obtenir de plus gros chiffres de profit. Pour réaliser cette unité, le mouvement ouvrier doit mener une politique active vers les travailleurs d’origine étrangère dans laquelle doivent être développés à la fois un programme capable de mettre un terme à l’oppression et à la discrimination ainsi qu’une stratégie apte à réaliser ce programme.

La classe ouvrière doit se montrer plus démocratique que la bourgeoisie et doit avoir une profonde estime pour les questions comme la liberté religieuse et les droits et libertés démocratiques. Sur cette base, les travailleurs et les jeunes des minorités impliqués peuvent mener campagne contre les tendances réactionnaires au sein de leurs communautés, contre ceux pour qui les communautés immigrées doivent se replier sur elles-mêmes, qui veulent les séparer de toutes autres influences et parmi elles surtout les influences socialistes et les idées telles que la solidarité de classe contre chaque oppression (y compris contre les formes d’oppression qui s’effectuent au sein des communautés opprimées elles-mêmes).

3. Comment les nations se sont-elles développées ?

Bien que les théories bourgeoises présentent l’être humain avant tout comme un être « égoïste », l’étude de l’apparition et du développement de l’homme et de sa société démontre que l’être humain est premièrement et surtout un être social. A l’opposé d’un prédateur solitaire, l’Homme est un être qui vit en groupe. Dans les premières sociétés humaines, la division du travail était limitée à une division sur base purement biologique (âge et sexe) et la cohabitation était celle d’un petit groupe. C’est certainement le cas dans notre monde « globalisé », dans lequel la vie « normale » de chacun changerait de façon méconnaissable si on revenait aux petits clans auto-suffisants. Notre consommation journalière exige des biens produits un peu partout à travers le monde, un marché mondial existe et les puissances impérialistes dominantes qui le dominent imposent une division mondiale du travail. Parallèlement, la question nationale se rallume partout sous diverses formes. En Europe, la désintégration du système féodal a été provoquée par la conjonction de deux mouvements : d’une part, le développement d’une bourgeoisie urbaine enrichie par les activités de commerce et de banque (résultant des Croisades puis du pillage des Amériques) et d’autre part, le renforcement de la puissance royale au détriment de la noblesse. Entre le 13e et le 17e siècle se sont ainsi constitués progressivement des royaumes et des empires stables qui n’étaient encore que des cadres imposés par en haut aux populations. Mais la combinaison de la centralisation administrative, de l’assimilation des élites régionales et de la répression tant linguistique et culturelle que militaire des populations nouvellement intégrées a permis le développement progressif des nationalités. Celles-ci n’étaient pourtant fondées durant cette période que sur l’appartenance commune des habitants au même royaume et non pas sur base d’une adhésion politique ou culturelle volontaire.

La mise en place d’Etats absolutistes (où les rois ont un pouvoir « absolu » sur la société) à partir du 17e siècle a marqué la victoire de la royauté sur le pouvoir régional des seigneurs féodaux, le renforcement des Etats et la promotion par la royauté d’une bourgeoisie commerçante, bancaire et ensuite industrielle. Dans ce cadre, les rois ont établi une double alliance : avec la bourgeoisie montante pour assurer le développement économique et avec la noblesse et l’Eglise pour assurer la stabilité politique, idéologique et religieuse de la société. Mais les bourgeoisies n’ont pu accepter de voir leur progression économique et sociale bloquée par les privilèges et les limites de l’ancien ordre féodal. Des limites imposées au développement des moyens de production a résulté une pauvreté à grande échelle qui menait sans cesse à des révoltes populaires massives. Ces contradictions ont provoqué une série de révolutions bourgeoises s’étendant des villes italiennes à la fin du 15e siècle jusqu’aux luttes anti-coloniales du 20e siècle.

Ces révolutions sont autant de révolutions bourgeoises non pas dans le sens que la bourgeoisie les a faîtes (bien qu’elle les récupère dans la plupart des cas), mais parce qu’elles ont créé les conditions propres à un système bourgeois. La révolution bourgeoise est en effet une transformation politique, un changement du pouvoir d’Etat qui est la condition de départ d’une accumulation du capital à grande échelle et de l’établissement de la bourgeoisie en tant que classe dominante. Néanmoins, on peut distinguer deux grandes phases dans les révolutions bourgeoises.

a) Les révolutions bourgeoises populaires, la victoire du capitalisme et l’émergence des nations

La première phase des révolutions bourgeoises est celle des « révolutions populaires » dans lesquelles des bourgeoisies ascendantes ont joué un rôle dirigeant en s’appuyant sur des insurrections populaires. Cette phase regroupe :

les premières révolutions anti-aristocratiques et anti-absolutistes dans les villes du Nord de l’Italie à la fin du 15e siècle et en Allemagne dans la première moitié du 16e siècle, écrasées par des coalitions de nobles appuyées par les papes, ce qui a repoussé à un avenir très lointain l’unification des territoires italiens et allemands;
les révolutions modernisatrices anti-féodales en Hollande au 16e siècle et en Angleterre au 17e siècle qui ont fini par l’emporter au prix d’un compromis entre la bourgeoisie et la noblesse dans lequel la bourgeoisie prend la direction politique et idéologique dans le cadre d’une monarchie constitutionnelle ;
les révolutions radicales en Amérique du Nord et en France, à la fin du 18e siècle, qui ont marqué la fin du pouvoir royal et de la noblesse et ont instauré la république ;
les révolutions reposant sur des insurrections populaires en Grèce (1821-1829), en France et en Belgique (1830) qui se sont conclues par un compromis entre la bourgeoisie, les anciennes classes dominantes et les grandes puissances pour aboutir à des monarchies constitutionnelles et plus à des républiques.
Ces révolutions bourgeoises, en libérant le potentiel d’expansion du mode de production capitaliste du carcan féodal, ont bouleversé de fond en comble les sociétés d’Europe Occidentale. Elles ont assuré la domination de la bourgeoisie aux différents niveaux:

au niveau économique : en réalisant la réforme agraire et en supprimant les privilèges de la noblesse – mais aussi les contre-pouvoirs des corporations – en brisant les multiples entraves administratives et régionales, elles ont permis l’unification d’un marché intérieur;
au niveau politique : en établissant un régime parlementaire censitaire, elles se sont subordonnées les anciennes classes dominantes tout en excluant les classes non-possédantes;
aux niveaux idéologique et linguistique : en amplifiant les transformations entamées par les monarchies absolutistes, elles ont brisé la domination religieuse de l’Eglise catholique (au nom du protestantisme ou des Philosophies des Lumières) et ont imposé la langue commune (français, néerlandais, anglais,…) déjà utilisée pour la communication courante comme langue de communication dans la société et avec l’Etat, au détriment du latin et des dialectes locaux.
Ces processus sont étroitement liés et se sont renforcés mutuellement :

la constitution d’un marché unifié a donné une base économique solide aux nouveaux Etats. En retour, l’Etat a accéléré l’accumulation du capital en appliquant une politique protectionniste tout en encadrant (et en réprimant) la main-d’œuvre ouvrière;
le système parlementaire représentatif est le meilleur moyen d’assurer la gestion du pays au mieux des intérêts collectifs de la bourgeoisie. Il a également permis à celle-ci, au fur et à mesure de la « démocratisation » de l’Etat, d’intégrer les classes populaires dans un système politique dont elle contrôle les mécanismes;
la généralisation d’un enseignement sous le contrôle de l’Etat a permis de développer la qualification de la main-d’œuvre et l’unification linguistique – qui toutes deux ont renforcé la cohésion du marché national – mais aussi de diffuser une éducation civique et une culture « nationale », expression d’une idéologie qui, en retour, légitimise l’Etat et l’organisation de la société.
Les révolutions bourgeoises ont marqué le passage de la nationalité – identité imposée à des populations et subies par elles en conséquence de politiques monarchiques (mariages, héritages, guerres,…) qui leur sont étrangères – à une nouvelle identité, au départ créée par des élites intellectuelles mais assumées collectivement et volontairement : la nation. La formation des nations est étroitement liée aux révolutions bourgeoises et en apparaît comme le couronnement. Le concept de nation lui-même n’a pris son sens moderne qu’avec la Révolution Française et sa signification et son idéologie ont fortement évolué pendant les deux siècles qui ont suivi.

En France, pendant la phase révolutionnaire (1789-1794), la nation s’est construite sur une double opposition: à l’extérieur, contre les puissances voisines (qui défendaient l’ancien ordre social) et à l’intérieur, contre la monarchie, la noblesse et le clergé (perçus comme des forces contre-révolutionnaires en France et, en même temps, comme des agents des puissances étrangères). Cette double opposition a soudé la nation mais n’a pu empêcher la polarisation grandissante au sein du peuple. Parmi les plus radicaux (Jacobins Montagnards et surtout Sans-Culottes), l’idéologie nationaliste-révolutionnaire est devenue l’expression d’une volonté de lutte contre l’ensemble des privilégiés.

Après la retombée de la poussée révolutionnaire, les bouleversements provoqués par la politique de conquête impériale de Napoléon et la tentative de rétablissement d’un ordre ancien et monarchique dans presque toute l’Europe en 1815, les bourgeoisies ont abandonné le révolutionnarisme jacobin tout en revendiquant néanmoins l’instauration de régimes parlementaires représentatifs, la reconnaissance des libertés individuelles et la libération ou l’unification nationale au nom d’une idéologie nationaliste-libérale.

b) Les révolutions bourgeoises « par procuration » et le passage à l’impérialisme

Les révolutions démocratiques, qui ont secoué toute l’Europe en 1848, ont marqué un tournant : elles se sont partout terminées par des échecs. En Pologne et en Hongrie, elles ont été écrasées de l’extérieur par les armées du Tsar. Mais en France, en Italie et en Allemagne, elles se sont écroulées de l’intérieur suite aux hésitations de la bourgeoisie qui a finalement préféré capituler devant la monarchie plutôt que de se lancer dans un mouvement révolutionnaire dont elle craignait de perdre le contrôle. En effet, au sein des masses populaires, une classe ouvrière commençait à s’affirmer de manière indépendante et à se battre pour ses revendications propres qui se distinguaient fatalement de celles de la bourgeoisie.

L’échec des révolutions de 1848 na pas arrêté la progression du capitalisme en Europe mais lui a ouvert une deuxième phase des révolutions bourgeoises, celle des « révolutions par procuration » dans lesquelles la bourgeoisie – effrayée par les risques d’explosion sociale que pourraient entraîner des insurrections où le mouvement ouvrier disposerait d’une force sociale et politique autonome – laisse l’initiative politique à d’autres forces sociales (monarques s’appuyant sur certaines fractions de la noblesse, armée, couches de la petite-bourgeoisie intellectuelle).

C’est ainsi que l’unification nationale de l’Italie et de l’Allemagne ne s’est pas réalisée au terme d’une révolution populaire mais parce qu’un des Etats locaux (respectivement le Piémont et la Prusse) s’est imposé aux autres au terme de guerres, de manœuvres auprès des grandes puissances et de pressions économiques et politiques. Mais ces unifications n’ont été que partielles. Laissant subsister des structures semi-féodales, elles n’ont permis ni de construire des Etats parlementaires stables, ni de surmonter les inégalités de développement entre régions. Ces faiblesses du pouvoir ont conduit à des explosions sociales durant la vague révolutionnaire de 1918-1920. L’échec du mouvement révolutionnaire a finalement amené à la victoire du fascisme.

Dès 1880, les progrès de l’industrialisation ainsi que le durcissement de la concurrence et des crises économiques ont accéléré le processus de concentration/centralisation du capital et la formation de grands groupes industriels et bancaires. Ceux-ci après avoir conquis des positions de monopoles à l’intérieur de leurs marchés sont partis à la conquête de nouveaux terrains d’investissement à l’extérieur des frontières nationales. Les zones d’influence des capitalismes dominants se sont mondialisées à travers le commerce et l’exportation de capitaux, la formation de groupes multinationaux et une nouvelle vague de colonisation qui a conduit au partage du monde. Le capitalisme mondial est ainsi entré dans un nouveau stade de son développement, celui de l’impérialisme.

c) Impérialisme, stalinisme et libération nationale

Dans les grandes puissances impérialistes (Europe Occidentale et Etats-Unis), la bourgeoisie a commencé à développer une nouvelle forme d’idéologie nationale. Celle-ci repose sur l’affirmation qu’il existe un intérêt national commun à toute la population et qui dépasse les intérêts de classe. Cet intérêt national implique la reconnaissance par toutes les classes de la légitimité de l’ordre social issu des révolutions bourgeoises ainsi que de l’expansion internationale (et du colonialisme, justifié au moyen d’un racisme « scientifique » sur l’inégalité des races) et donc de l’affrontement, pouvant aller jusqu’à la guerre, avec les autres puissances concurrentes. La bourgeoisie s’est dotée ainsi d’une idéologie nationaliste-impérialiste.

Bien que des droits démocratiques comme le droit de la classe ouvrière de s’organiser, le droit de grève, le droit de vote,… ont toujours été acquis par des mouvements de masse de la classe ouvrière contre la résistance de la bourgeoisie, cette dernière s’est aussi adaptée de façon flexible à ces conditions modifiées. Une couche supérieure de la classe ouvrière a été achetée par des salaires plus élevés, de meilleures conditions de travail et un certain statut dans la société. Cette aristocratie ouvrière a dominé dans la plupart des cas la direction du mouvement ouvrier. Lénine utilisait pour cela le terme de « parti ouvrier avec une direction bourgeoise », ce qui couvre bien le concept. La bourgeoisie a entrepris l’intégration de la direction du mouvement ouvrier dans son système par moyen de concertation sociale entre l’Etat, le patronat et les syndicats et par l’entrée des partis ouvriers dans les gouvernements bourgeois.

L’idéologie réformiste développée par cette couche sur base du travail légal dans le parlement – expliquée et réfutée de façon magistrale par Rosa Luxembourg dans sa brochure Réforme ou Révolution – s’est aussi exprimée sur le plan national. En effet, il n’y a pas eu de luttes pour les droits des minorités nationales et la direction s’est liée toujours plus à sa propre bourgeoisie. À l’exception du parti russe et d’individus dans la direction des partis ouvriers européens de la Deuxième Internationale, toutes les directions ont choisi le camp de leur bourgeoisie dans le champ de bataille de la Première Guerre Mondiale.

La reconnaissance des droits politiques et syndicaux des travailleurs et l’amélioration de leurs conditions de vie et de travail ont été monnayées par la bourgeoisie contre l’acceptation du cadre capitaliste (économie de marché et démocratie parlementaire) et d’un « intérêt national » conforme aux intérêts de la bourgeoisie. La fusion de ces deux formes a donné une idéologie nationaliste «impérialiste-démocratique » devenue totalement dominante dans nos sociétés depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale.

L’entrée dans le stade impérialiste a ouvert une période d’instabilité et d’affrontements entre grandes puissances, chacune à la recherche d’une plus grande zone d’influence au détriment des autres. La Première Guerre Mondiale s’est terminée par la disparition des derniers empires européens (Allemagne, Autriche-Hongrie et Russie tsariste) et par l’émergence sur leurs ruines d’une série de nouveaux Etats-nations (Autriche, Hongrie, Tchécoslovaquie, Pologne, Yougoslavie, républiques baltes,…). Mais les faibles bourgeoisies locales, effrayées par la victoire bolchevique en Russie puis bousculées par la crise économique mondiale et l’expansionnisme nazi, se sont montrées incapables de moderniser leur économie, d’édifier des Etats stables et d’unifier nationalement des pays où l’interpénétration de multiples minorités ethniques multiplie les foyers de tension.

d) La Révolution russe

L’événement le plus important à la fin de la première Guerre Mondiale est la Révolution russe de 1917. Le développement de la révolution a confirmé la théorie de la révolution permanente élaborée par Trotsky dix ans plus tôt. Le régime tsariste a été incapable de se moderniser tandis que la bourgeoisie russe, économiquement liée aux puissances ouest-européennes, craignait une explosion populaire qu’elle n’était pas sûre de pouvoir maîtriser. Elle a donc reculé de compromis en compromis devant un affrontement avec le tsarisme et s’est montrée incapable de réaliser son programme libéral après février 1917. L’énorme masse culturellement et politiquement arriérée que formait la paysannerie bouillonnait et parfois même explosait, mais elle ne pouvait mener une politique autonome. La paysannerie dépend des forces qui se disputent le pouvoir dans les villes. De son côté, l’intelligentsia modérée vacillait, s’alignait sur la bourgeoisie et l’accompagnait dans ses reculs. Malgré sa faible taille (à peine 5% de la population), la classe ouvrière s’avéra être la seule force capable de renverser le tsarisme et, poursuivant son mouvement, de satisfaire les revendications essentielles (« La terre, le pain, la paix ») de toutes les couches opprimées (paysans, soldats et minorités nationales) en arrachant le pouvoir des mains de la bourgeoisie et en instaurant un nouvel Etat reposant sur le pouvoir des soviets.

Mais, dans un pays aussi arriéré, les possibilités de transformer les structures de la société dans une direction socialiste n’existent pas. Le sort de la Russie soviétique dépendait de l’extension de la révolution à l’Europe occidentale industrielle, comme Lénine et Trotsky continuaient à le répéter avant, pendant et après la révolution. Le jeune Etat ouvrier a donc aussi offert toute l’aide possible au mouvement révolutionnaire en Europe et suivait l’évolution de la situation le plus attentivement possible. L’échec de la vague révolutionnaire, entre 1918 et 1923, a isolé la Russie de manière dramatique. En même temps, la guerre civile a provoqué d’énormes destructions, l’effondrement de la structure industrielle, la disparition physique d’une grande partie de l’avant-garde mobilisée dans l’armée rouge et une bureaucratisation rapide de l’appareil d’Etat soviétique.

Staline est monté au pouvoir avec le soutien de ces nouvelles couches bureaucratiques devenues dominantes au milieu des années ’20 tout en réprimant brutalement chaque forme d’opposition. D’un côté, un culte de la personnalité a été instauré autour de la figure de Lénine – avec comme joyau sur la couronne l’exposition de son cadavre dans un mausolée – et de ce que la clique dominante stalinienne a appelé sa « théorie » : le « marxisme-léninisme ». En fait, en guise de théorie, il s’agissait d’une succession d’adaptations bureaucratiques à de nouvelles conditions, ce qui a engendré une politique faite de zigzag. Mais parallèlement, de l’autre côté, le véritable Lénine était toujours plus méticuleusement masqué et des personnes, comme Trotsky, restées fidèles à l’idéologie révolutionnaire dont Lénine était un représentant des plus éminents, ont été bannies ou liquidées. Le « stalinisme », la théorie officielle de la Russie soviétique après la victoire de la contre-révolution bureaucratique, a violé l’idéologie marxiste à tous niveaux. Bien que la base du pouvoir de la bureaucratie a résidé dans l’économie planifiée et que celle-ci s’est maintenue, l’économie planifiée a été défigurée de façon méconnaissable par le contrôle bureaucratique et la mauvaise gestion qui en est la conséquence. Finalement, cette absence de démocratie ouvrière a formé un tel frein sur le développement des moyens de production que le système n’a plus été vivable.

Sur le plan de la question nationale, Staline a lancé une nouvelle théorie en rupture totale avec les perspectives de Marx et de Lénine en affirmant la possibilité de construire le socialisme dans un seul pays, même aussi arriéré et détruit que la Russie de l’époque. Cette théorie a entériné la victoire de la nouvelle bureaucratie sur la classe ouvrière et la paysannerie, la victoire de la contre-révolution politique. En Union Soviétique, toutes les forces physiques du pays ont été mises au travail autour d’objectifs décidés par la seule bureaucratie. A travers le monde, l’Internationale Communiste n’a plus eu pour but le développement de la révolution socialiste, mais a été mise au service des besoins de la politique étrangère de la bureaucratie russe. L’édification du « socialisme dans un seul pays » est alors devenue le fondement d’une nouvelle idéologie nationaliste-bureaucratique qui a réduit le « marxisme-léninisme » à une plate justification des intérêts et des manœuvres de la bureaucratie.

Au lendemain de la révolution d’Octobre 1917, les bolcheviks ont commencé à concrétiser le droit à l’autodétermination de toutes les nationalités opprimées par l’ancien Empire tsariste, ce qui a notamment conduit à la proclamation de l’indépendance de la Finlande et des républiques du Caucase (Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan). Lénine et Trotsky avaient compris qu’il faut plus qu’une égalité formelle et une indépendance formelle, une sensibilité extrême est à utiliser. Les régions opprimées étaient en général extrêmement sous-développées sur le plan économique, la population y était pour la plupart constituée de paysans pauvres. La bourgeoisie, faible et lâche comme elle l’était en Russie, était quasi inexistante dans la plupart de ces régions. La classe ouvrière, là où elle existait, était principalement composée d’immigrés russes d’où sont principalement sortis le faible nombre de bolcheviks dans ces régions. Ces caractéristiques résultaient des relations féodales sur les plans économiques et sociaux de cette époque.

Lénine et Trotsky avaient clairement compris les énormes difficultés auxquelles le nouvel Etat ouvrier a dès ses débuts été confronté pour résoudre la question nationale dans ces régions. La domination impérialiste du tsarisme russe avait laissé de profondes blessures et, depuis 1916, une succession de conflits aussi résolus que sanglants contre l’oppression s’était déroulé. Il était donc d’une importance vitale de prouver aux minorités nationales que le pouvoir des soviets n’était pas simplement une nouvelle incarnation du « croquemitaine russe », mais la seule manière de réaliser la libéralisation nationale. L’exécution des tâches de la révolution bourgeoise-démocratique signifiait concrètement l’aide au développement d’une culture nationale qui n’avait avant jamais pu se développer. Par exemple, après des décennies de russification imposée, l’utilisation des langues locales a été stimulée. A différentes reprises, cela a signifié d’aider à mettre sur papier pour la première fois dans l’histoire des langues régionales. La même politique extrêmement sensible a été utilisée par rapport à la religion, et à l’islam plus précisément dans tout un tas de cas. Mais si la liberté religieuse était un point central du programme des bolcheviks, la lutte pour convaincre les masses de ces régions de la justesse et de la nécessité d’un programme marxiste n’était pas abandonnée.

Aucune contradiction n’existait entre cette attitude et l’internationalisme des bolcheviks. Ce n’est qu’en se mettant en avant comme le meilleur combattant pour la libération nationale des opprimés que la Russie soviétique a pu démontrer que la voie vers la libération était la voie de la classe ouvrière internationale et plus spécifiquement de la classe ouvrière russe. Cette attitude n’a pas été comprise par tous les bolcheviks. Une partie d’entre eux estimait que le soutien à l’autodétermination des nations était en contradiction avec l’internationalisme. Cette attitude n’a eu pour effet que de faire le jeu du nationalisme grand russe. En totale contradiction avec cette position, Lénine avait une attitude extrêmement prudente qui a permis à la Fédération de rassembler sur base de consentement beaucoup des nationalités anciennement opprimées par le tsarisme.

Mais les tragiques nécessités de la guerre civile et de la résistance aux troupes étrangères venues appuyer les armées blanches des généraux tsaristes ont rapidement entraîné d’importantes restrictions à cette politique et le retour à une politique chauvine russe. Par la suite, la victoire de la bureaucratie a conduit à une répression massive contre les populations ouvrières et paysannes de même que contre les minorités. Certaines ont été saignées à blanc (des millions d’Ukrainiens sont morts de la famine qui a suivi la collectivisation forcée des terres en Ukraine) tandis que d’autres ont purement et simplement été déportées (Tchétchènes, Allemands de la Volga). Mais toutes ont vu leur transformation en nations modernes bloquée.

e) Monde colonial et semi-colonial

Dans son expansion rapide de l’Europe vers le reste du monde, le capitalisme est venu buter sur des sociétés où dominaient encore des formes de sociétés pré-capitalistes qu’il a détruites ou soumises en les transformant brutalement : l’économie traditionnelle a été déstructurée et soumise aux besoins du capitalisme occidental. Une division s’est installée entre les pays capitalistes développés et les pays coloniaux et semi-coloniaux, fournisseurs de matières premières, de produits industriels peu élaborés, puis de main d’œuvre non qualifiée et lieux d’investissement pour les capitaux en surnombre dans les grandes économies occidentales. En Afrique et en Asie, les anciennes structures étatiques ont été balayées et remplacées par les nouvelles administrations des colonies. Les fragiles nationalités qui y avaient été construites dans le cadre des royaumes locaux ont éclaté et les divisions ethniques encouragées sur base du principe de « diviser pour régner ». De nouvelles frontières ont découpé ces continents, non pas en fonction des répartitions ethniques des populations locales, mais selon les rapports de force entre les grandes puissances européennes.

La structure de classes de ces pays a également été transformée. La majorité de la population est restée dans l’agriculture et l’élevage mais des bourgeoisies locales se sont formées à partir de représentants des sociétés occidentales, de colons enrichis, de grands propriétaires terriens et parfois de marchands locaux enrichis. L’autonomie de ces bourgeoisies locales vis-à-vis des puissances coloniales était très faible. Des élites locales partiellement occidentalisées se sont peu à peu créées dans et autour des appareils d’Etat tandis qu’un prolétariat s’est développé dans les grandes fermes, les mines et les industries.

En « exportant » les rapports capitalistes tels qu’ils s’étaient développés chez elles, les grandes puissances ont aussi tué dans l’œuf toute possibilité d’évolution interne des pays colonisés vers un développement capitaliste propre et les a maintenus dans une position de dépendance économique et politique vis-à-vis de l’Occident. La progression mondiale du capitalisme a ainsi pris, selon la théorie de Trotsky, la forme d’un développement inégal et combiné.

Après la Deuxième Guerre Mondiale, la montée de l’opposition populaire dans les pays colonisés et l’affaiblissement des puissances coloniales européennes (Grande-Bretagne, France, Belgique, Pays-Bas) ont ouvert la voie à la décolonisation. L’opposition massive contre le colonialisme a, dans certains cas, été récupérée par un transfert pacifique du pouvoir politique vers des élites locales qui n’ont pas remis en cause la domination économique impérialiste. Mais dans beaucoup de cas, les puissances colonisatrices ont dû céder devant les mobilisations de masse, des luttes armées voire des guerres de libération de longue durée (Indonésie, Indochine, Algérie, Vietnam, Laos, Cambodge, Angola, Mozambique,…).

Les luttes pour l’indépendance de ces pays ont fortement différé des révolutions bourgeoises du 19e siècle. Les bourgeoisies locales, gérant des économies peu développées et étroitement dépendantes des marchés internationaux dominés par les puissances occidentales, n’ont pas osé engager un affrontement résolu avec la domination coloniale ou étrangère parce qu’elles ont craint avant tout les explosions sociales qu’une telle lutte aurait entraînées. Ces bourgeoisies locales étaient à la fois économiquement faibles et politiquement conservatrices.

Ces luttes pour l’indépendance ont également différé de la révolution russe de 1917, parce que la classe ouvrière n’y a pas joué le rôle central et indépendant lui permettant de regrouper autour d’elle toutes les couches opprimées. La faiblesse objective de la classe ouvrière dans la plupart de ces pays – peu nombreuse, rarement concentrée dans de grandes entreprises, souvent analphabète et gardant mille attaches avec la vie rurale pré-capitaliste – explique en partie cette situation. Mais c’est surtout le poids dominant du nationalisme et du stalinisme en son sein (voir plus loin) qui a été le principal frein à la conquête de son indépendance politique.

Dans cette situation de paralysie des deux classes fondamentales – bourgeoisie et classe ouvrière – une autre couche sociale a joué un rôle dirigeant : l’intelligentsia, formée essentiellement d’enseignants, d’officiers et de professions libérales. Par sa formation intellectuelle et sa position sociale, l’intelligentsia est la couche la plus sensible à l’arriération économique et à la dépendance politique du pays, la plus frustrée dans ses espoirs d’ascension sociale, la plus touchée par la décomposition de l’ordre colonial. Formée autour de l’appareil d’Etat, elle se sent la mieux placée pour représenter les intérêts de la « nation » dans son ensemble et pour tenter de l’unifier dans un grand mouvement collectif. Elle prétend moderniser le pays, non pour des intérêts privés et égoïstes, mais pour la « résurrection nationale », ce qui implique que ce soit l’Etat, représentant la nation, qui conduise l’industrialisation, mobilise les énergies et contrôle la population.

Dans les pays où l’économie capitaliste a été maintenue, ces nouveaux régimes – dans lesquels l’intelligentsia militaire et civile joue un rôle privilégié et où le choix d’un modèle de développement centré sur l’Etat se retrouve sous une forme très nette – ont clairement mené une politique bonapartiste bourgeoise. Ils se sont appuyés de façon variée sur les différentes forces sociales afin de se renforcer eux-mêmes mais, en dernière instance, ils ont mené une politique en faveur des intérêts de la bourgeoisie en tant que classe car sa position et ses privilèges sont liés à la sauvegarde de la propriété privée. Ce bonapartisme bourgeois ressort clairement des régimes issus d’une prise de pouvoir par des secteurs de l’armée qui se sont substitués à une bourgeoisie défaillante pour moderniser le pays par le biais de réformes décrétées par en haut. Pour cela, ils se sont appuyés sur une mobilisation populaire interclassiste fortement encadrée et cimentée par une idéologie « nationaliste populiste » (la Turquie de Mustapha Kemal, le Brésil de Vargas, l’Argentine de Peron, l’Egypte de Nasser,….).

Dans les pays où la prise du pouvoir par l’armée a mené à l’installation d’un système « marxiste-léniniste », où l’intelligentsia a aussi un rôle central et où le modèle de développement repose également sur l’Etat (Congo-Brazzaville de Ngouabi, Burkina Faso de Sankara, Ethiopie de Mengistu, Afghanistan de Taraki, Amin et Karmal,…), aucun d’eux n’a pu accéder à un Etat ouvrier sain. Par contre, les déformations bureaucratiques étaient dès le début présentes. Alors que la croissance et le développement de la bureaucratie russe étaient encore principalement un processus inconscient – une conséquence de l’isolement de la Russie Soviétique et du processus qui en découla – l’établissement des nouveaux Etats sur base du modèle russe – des Etats qui n’ont jamais eu de base saine et où la classe ouvrière joue un rôle accessoire – est un processus beaucoup plus conscient.

Le prestige énorme avec lequel le stalinisme était ressorti de la Seconde Guerre Mondiale et l’existence réelle de l’Union Soviétique et du Bloc de l’Est ont, après le conflit, amené presque tous les mouvements de libération confrontés à l’impérialisme à chercher un soutien en Union Soviétique ou à se balancer entre le Bloc de l’Est et le camp impérialiste pour obtenir le meilleur accord. Ces pays n’ont pas mené une politique pour et par la classe ouvrière, mais une politique de bonapartisme prolétarien. Si le bonapartisme bourgeois défend en dernière instance les intérêts de la bourgeoisie, le bonapartisme prolétarien défend en dernière instance l’économie planifiée, base de son existence propre et de ses privilèges. Le stalinisme est une forme de bonapartisme basée sur le prolétariat et l’instauration de la propriété d’Etat, mais qui est cependant aussi différente d’un Etat ouvrier « normal » que le fascisme et le bonapartisme sont différents de la démocratie bourgeoise « normale » (l’expression la plus libre de la domination économique de la bourgeoisie).

Le bonapartisme caractérise aussi les régimes issus des luttes de libération nationale qui ont impliqué une forte mobilisation populaire sous la direction d’un mouvement nationaliste (Kenya, Cuba, Algérie, Angola, Mozambique, Zimbabwe, Nicaragua,…). Dans quelques cas, la logique interne a poussé ces régimes au-delà des limites d’un système capitaliste. Ces régimes qui ont réformé la société par le haut sont parfois sortis du cadre du capitalisme et ont établi une économie nationalisée et planifiée, non pas sur le modèle de la Révolution russe, mais bien sur le modèle stalinien, ce qui a mené au développement d’Etats ouvriers déformés. Les mouvements de libération nationale dirigés par un parti stalinien (Yougoslavie, Albanie, Chine, Vietnam,…) ont également mené à un résultat identique.

Dans toutes ces luttes de libération nationale, le stalinisme a joué un rôle déterminant. Quelques Partis Communistes ont réussi à prendre le pouvoir, essentiellement sur base de la mobilisation de la paysannerie (Chine, Vietnam), pour construire des Etats staliniens selon le modèle de l’URSS. Mais la majorité des PC, fidèles à leur stratégie de la révolution en deux étapes et soumis aux ordres de la bureaucratie soviétique, ont utilisé leur poids dans le mouvement ouvrier et populaire non pour développer une politique socialiste d’indépendance de classes mais pour mettre ce mouvement à la remorque des dirigeants nationalistes. Cette stratégie a été un échec total. Nulle part, l’ouverture d’une étape « nationale démocratique » par la victoire de dirigeants nationalistes n’a ouvert la voie au passage à une deuxième étape socialiste. Bien au contraire, une fois les dirigeants nationalistes installés au pouvoir, ils se sont retournés souvent très vite contre les travailleurs et les communistes, ne reculant pas devant une répression violente (Tchang Kaï Chek en 1926-29 en Chine, Nasser en Egypte en 1952-55, Kassem en Irak en 1959-61,…).

f) Les nations dans la crise et la mondialisation

Les coups victorieux portés au colonialisme européen et la résistance, puis la victoire – grâce à la résistance interne de la classe ouvrière aux Etats-Unis – du peuple vietnamien face à la superpuissance américaine et son armée ont conduit à un affaiblissement du contrôle politique exercé par l’impérialisme sur le Tiers-Monde. Cet affaiblissement se remarque, entre 1965 et 1980, par l’émergence du Mouvement des Pays non-alignés, de l’Organisation des pays producteurs de pétrole ainsi que par la victoire de plusieurs mouvements de libération nationale (notamment dans le reste de l’Indochine et dans les colonies africaines du Portugal). Durant cette période, de nombreux mouvements nationalistes, dans la résistance ou au pouvoir, se sont rapprochés de l’Union Soviétique, voyant dans celle-ci un contrepoids face aux Etats-Unis et aux Etats européens.

A partir du milieu des années ‘70, l’économie internationale est entrée dans une phase de dépression, amorcée par la baisse générale des taux de profit dès la fin des années ’60. La bourgeoisie américaine, suivie par les bourgeoisies européennes et japonaises, y a répondu d’une double manière :

par une nouvelle impulsion donnée à la mondialisation de l’économie à travers la liquidation des barrières nationales à la libre circulation des capitaux et des marchandises, les privatisations de pans entiers de services publics et une offensive néo-libérale contre les revenus et l’emploi des travailleurs, dans le but de relancer les taux de profit ;
par une relance de la course aux armements.
Cet effort a donné le coup de grâce aux économies bureaucratiquement planifiées de l’URSS et des pays de l’Est. La bureaucratie et la mauvaise gestion qu’implique une économie bureaucratiquement planifiée étaient devenues un frein sans cesse plus absolu sur le développement des moyens de production et sur l’avancement technologique. Partout, le mécontentement a commencé à fermenter à mesure que l’économie a tourné toujours plus de façon carrée. Toutefois, l’absence d’organisations indépendantes de la bureaucratie capables de canaliser cette opposition a empêché le mouvement de prendre le pouvoir des mains de la bureaucratie et d’exécuter ainsi une révolution politique. La bureaucratie a réagi d’une part avec une violence brutale et d’autre part avec des concessions venues du haut pour éviter une révolution d’en bas. Mais c’était trop peu et trop tard. L’un après l’autre, les Etats ouvriers déformés se sont effondrés sans être remplacés par l’établissement d’une démocratie ouvrière. Le capitalisme a été restauré, un processus dans lequel une partie de la bureaucratie s’est transformée en une nouvelle bourgeoisie qui a pu grâce aux privatisations transformer une partie importante de la propriété publique en propriété privée.

Ces groupes ont utilisé cyniquement le nationalisme, méthode par excellence dans une situation où une multitude de questions nationales continuait à se poser dans ces pays. Le maintien des empires impériaux jusqu’en 1918 avait empêché l’intégration des différentes ethnies et l’homogénéisation des sociétés, tâche qui ne pouvait être remplie ni par les fragiles Etats bourgeois indépendants entre les deux Guerres Mondiales, ni par les régimes staliniens. Si la scission de la Tchéquie et de la Slovaquie s’est déroulée sans carnage, l’explosion de la Yougoslavie et de l’Union Soviétique ont mené à de sanglants conflits (la guerre entre la Serbie et la Croatie, en Bosnie, entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, en Géorgie, en Tchétchénie,…).

L’effondrement de l’URSS en 1991 a entraîné une modification des rapports de force mondiaux. L’impérialisme a alors entamé sa marche triomphale et a proclamé son système comme étant le seul possible. Une crise profonde a surgi dans les mouvements staliniens ainsi qu’entre les « nationalistes progressistes », combinée à une forte offensive idéologique contre tout ce qui pouvait avoir rapport avec le socialisme. Cette situation a conduit à un déclin de la lutte contre le capitalisme et la domination impérialiste. Pour la social-démocratie, dans plusieurs pays déjà engagée dans un processus de bourgeoisification, la chute du stalinisme a permis à ce processus d’atteindre une vitesse de croisière.

Le monde tel qu’il se dessine aujourd’hui présente plusieurs traits dominants étroitement liés et qui ont un effet profond sur les nations. Le monde bipolaire, dominé par la relation à fois de rivalité et d’entente entre les USA et l’URSS, a fait place à un monde dominé par les Etats-Unis, désormais la seule superpuissance économique, politique et militaire. Mais cette puissance est loin d’être absolue : sur le plan économique, elle repose sur une montagne de dettes publiques et privées dont l’effondrement pourrait provoquer un nouveau krach mondial. Sur le plan politique, elle s’exprime dans une pensée unique néolibérale qui est toujours plus fortement mise sous la pression de la lutte des classes. Sur le plan militaire, cela s’est exprimé par un « over stretch » qui démontre qu’elle n’est pas capable de stabiliser un « Nouvel Ordre Mondial » comme l’illustre la débâcle en Afghanistan et l’enlisement en Irak. La disparition du monde bipolaire a aussi balayé « l’ennemi commun » (les Etats staliniens) des différentes bourgeoisies, ce qui se résulte par une remontée des tensions entres différents Etats impérialistes, exprimée beaucoup plus ouvertement.

Sur base de ces nouvelles relations de force, une nouvelle division internationale du travail a trouvé place qui combine les éléments suivants : la délocalisation partielle de l’appareil productif de l’Occident vers le monde ex-colonial; l’éclatement de celui-ci entre Pays Nouvellement Industrialisés devenant des puissances régionales (Brésil, Corée du Sud, Inde, Chine,…) et pays simplement fournisseurs de matières premières de plus en plus condamnés au sous-développement; la pénétration massive du capital des multinationales dans des zones qui échappaient jusqu’ici à son contrôle direct (URSS, Europe de l’Est, Chine).

Les inégalités se creusent à tous les niveaux : entre pays capitalistes développés, pays en voie de développement et pays plongeant dans le sous-développement, mais aussi, à l’intérieur de chaque pays, entre régions en croissance et régions en déclin ainsi qu’évidemment entre bourgeoisie et travailleurs.

En Europe occidentale, les nationalismes ont reculé après la Deuxième Guerre Mondiale et la défaite du fascisme. Cette évolution s’est ensuite poursuivie en conséquence des transformations économiques et politiques. L’internationalisation de la production a entraîné l’élargissement des marchés, l’aiguisement de la concurrence a poussé les bourgeoisies et les Etats à engager un processus d’intégration conduisant du Marché Commun de 1958 à l’Union Européenne et à la création de l’euro. Mais cette intégration n’est que partielle et, surtout, l’UE reste le théâtre d’affrontements permanents entre Etats défendant chacun les intérêts et les parts de marché de leur propre bourgeoisie. Même si l’idée européenne reste populaire, aucune conscience « nationale européenne » réelle n’a pu se développer dans les populations. Bien plus, le rôle de pointe joué par les institutions de l’Union Européenne dans le développement des politiques néo-libérales a miné le soutien dont jouît l’UE dans les populations, comme l’a montré très clairement le rejet du projet de Constitution européenne aux referendums en France et aux Pays-Bas.

D’autre part, l’internationalisation de la production a conduit également à un renforcement de l’inégalité des régions à l’intérieur des Etats : des régions de vieilles industries sont en déclin marqué, des régions sont sorties du sous-développement par le développement du tourisme de masse, des régions attirent les nouvelles industries basées sur les technologies de pointe,… Les Etats se sont adaptés à cette évolution (et l’ont renforcée) en confiant progressivement une série de pouvoirs nationaux à leurs régions, parallèlement à l’abandon d’autres pouvoirs nationaux au profit du niveau supérieur (l’Union Européenne). Cette affirmation des régions est en partie le reflet de demandes populaires. Mais elle a aussi été utilisée par les bourgeoisies dans le cadre de leur projet néo-libéral pour casser des réglementations nationales garantissant un certain nombre de protections (notamment en matière de salaires, de protection sociale, de diplômes scolaires,…).

Dans ce processus, des mouvements régionalistes ou indépendantistes se sont développés dans certaines régions, principalement dans celles qui avaient conservé des traits ethniques et linguistiques particuliers (Pays basque et Catalogne, Bretagne et Corse, Flandre et Wallonie, Ecosse et Pays de Galles,…) et qui connaissaient une évolution économique (déclin ou croissance) différente de celle du reste de l’Etat. Mais la constitution de régions en nouvelles nations est aujourd’hui très difficile :
– le contexte extérieur (insertion dans les marchés internationaux et des institutions comme l’UE et l’OTAN) n’y est guère favorable ;
– les bourgeoisies régionales, là où elles existent, sont tellement liées aux bourgeoisies nationales ou aux secteurs internationaux qu’elles ne voient pas d’avantages réels à courir le risque d’une séparation qui pourrait s’accompagner d’explosions sociales. Elles se contentent d’utiliser les poussées autonomistes pour essayer d’obtenir un rôle accru au sein de la bourgeoisie de cet Etat (Catalogne, Flandres) ;
– nulle part une classe ouvrière ou une petite-bourgeoisie n’apparaît capable de construire un bloc majoritaire en faveur d’une rupture avec l’Etat central et la proclamation de la région en une nouvelle nation souveraine.

En conséquence, les mouvements nationalistes restent dominés par des secteurs de la petite-bourgeoisie traditionnelle et des nouvelles couches moyennes salariées qui, dans le cadre des luttes des classes régionales, leur donnent une orientation radicale et populiste (Pays basque, Irlande) ou, au contraire, conservatrice et xénophobe (Italie du Nord, Flandres).

Dans le monde ex-colonial, la fin des empires coloniaux a entraîné un mouvement général de construction de nouveaux Etats. Mais l’émergence de véritables nations est beaucoup plus rare. Certaines raisons sont à chercher dans l’histoire précoloniale et coloniale. L’existence de royaumes locaux coiffant de nombreuses ethnies sans les unifier a bloqué les processus de passage aux nationalités, d’émergence de bourgeoisies locales et de refonte des sociétés au travers de luttes sociales aboutissant à la naissance de nations. La domination coloniale a aggravé cette situation en brisant les sociétés traditionnelles, en « important » des rapports capitalistes déformés et en développant des rivalités entre les ethnies. Après l’indépendance ces pays étaient trop faibles sur le marché international pour pouvoir développer une économie interne sur base capitaliste. Il manquait par suite une bourgeoisie forte qui pouvait unifier la nation. En plus, la corruption et la faiblesse des appareils d’Etat, le recours régulier à des dictatures militaires et à des régimes à parti unique, le maintien voire l’aggravation d’énormes différences sociales, le manque d’intégration des ethnies et la domination fréquente d’une ethnie sur les autres,… ont continué à freiner le développement des nations et des consciences nationales.

L’instauration progressive de régimes parlementaires et d’élections plus ou moins libres au cours des vingt dernières années n’a pas suffi à construire un consensus solide autour de la direction des bourgeoisies locales. Au contraire, la crise économique, l’approfondissement du fossé entre riches et pauvres, la détérioration générale des conditions de vie et les pressions étrangères ont mené à l’éclatement d’une multitude de conflits sur la division des pénuries. Ces conflits ont pu aller jusqu’à la guerre ouverte entre Etats nationaux (Irak/Iran, Congo/Rwanda,…) ou à la guerre civile à l’intérieur d’Etats (guerres entre Cinghalais et Tamouls au Sri Lanka, entre Amharas et Erythréens en Ethiopie ; guerres à dimension politique mais aussi tribale et /ou religieuse en Angola, au Mozambique, en Afghanistan, aux Philippines, en Indonésie, au Liberia, en Sierra Leone,….).

L’effondrement du « modèle soviétique » et le ralliement graduel mais enthousiaste des dirigeants chinois à l’économie de marché ont désorienté et démobilisé une génération entière de militants révolutionnaires dans le monde ex-colonial, contribuant au recul des mouvements sociaux. Le grand modèle et le grand frère russe ne sont plus là et les bourgeoisies de ces pays n’ont plus la possibilité de balancer entre les deux grandes puissances pour maintenir une liberté relative et une certaine marge de manœuvre. Cependant, le creusement des inégalités sociales par la mondialisation capitaliste amène le développement un peu partout dans le monde ex-colonial de nouvelles luttes, de nouveaux mouvements et de nouvelles forces politiques qui recherchent une alternative au capitalisme. Maintenant que le stalinisme est renvoyé dans la poubelle de l’histoire, la perspective pour ces mouvements est à nouveau le processus que Trotsky a décrit dans son ouvrage sur la Révolution Permanente.

Tant que, sur base des mouvements de masse, aucune alternative claire et socialiste n’est construite sous forme d’organisations de masse et de partis de masse de la classe ouvrière, l’absence de cette alternative continuera à peser sur la conscience des masses. Le vide mène aux développements de forces dont l’anti-impérialisme prend des formes archaïques et réactionnaires. C’est en partie le cas de certains mouvements paysans indiens en Amérique Latine (au Pérou, en Bolivie et en Equateur) qui veulent en finir avec les Etats issus de la colonisation espagnole et souhaitent rétablir un Etat indien calqué sur le modèle de l’empire inca, en refusant une lutte commune avec les travailleurs « blancs ». A ce moment néanmoins, par l’explosion de la lutte des travailleurs contre le néolibéralisme, un autre processus est dominant parmi la population indigène, notamment le processus de révolution dans lequel ils jouent un rôle éminent.

C’est surtout le cas dans le monde musulman où, en réaction au triple échec du capitalisme occidental, du nationalisme arabe et du stalinisme, se développe un islamisme politique qui est à la fois intégriste sur le plan religieux, conservateur sur le plan politique et terroriste sur le plan des méthodes d’action. Là aussi, ce processus peut être contrarié une fois que la classe ouvrière se met en mouvement et tire des leçons de luttes massives.

4. La classe ouvrière et la question nationale

La bourgeoisie et le prolétariat ont une relation fondamentalement différente avec la nation. Historiquement, la bourgeoisie est née en Europe occidentale dans le cadre de sociétés féodales dans lesquelles elle a pu construire une force économique de plus en plus puissante mais où elle ne pouvait disposer d’aucun pouvoir politique. Pour pouvoir prendre le contrôle total de la société, elle a dû arracher ce pouvoir politique aux monarques et aux nobles. Pour assurer son pouvoir dans la nouvelle société alors qu’elle n’y était elle aussi qu’une minorité exploiteuse, elle a utilisé son nouvel Etat pour unifier le marché économique à l’intérieur des frontières du pays en supprimant les privilèges anciens et les entraves administratives, en imposant une langue (et parfois une religion) dominante, en construisant un système politique permettant d’intégrer les classes exploitées (démocratie parlementaire) et en développant une idéologie reposant sur l’idée que tous les citoyens de cet Etat ont ensemble un intérêt commun supérieur à tous les autres intérêts particuliers (et notamment les intérêts de classes). C’est cet ensemble économique, politique et idéologique qui constitue la nation moderne, une réalité économique, politique et idéologique inséparable de la domination de la bourgeoisie.

Née dans un cadre national, la bourgeoisie s’est développée internationalement, sur le terrain économique (formation d’un marché mondial) et politique (création d’institutions internationales pour tenter d’arbitrer les conflits: ONU, Fonds Monétaire International, Banque Mondiale, Organisation Mondiale du Commerce,…). Mais, déchirée en permanence par la concurrence, la bourgeoisie ne saurait s’unifier complètement à l’échelle internationale. Chaque entreprise, même la plus grande et la plus internationalisée, garde une base nationale et des liens privilégiés avec un Etat (ou plus rarement plusieurs Etats) qui l’aide dans ses affrontements avec ses concurrents. Chaque bourgeoisie continue à utiliser son Etat pour renforcer sa position internationale. Et comme à l’époque de l’impérialisme, les liens sont de plus en plus étroits entre le grand capital privé et l’Etat, la guerre économique a régulièrement conduit à la guerre militaire. La situation économique qui devient toujours plus difficile se reflète aussi dans les tensions et les divergences d’opinion ouvertes présentes dans chaque union de coopération internationale, que ce soit les Nations Unis ou l’Union Européenne.

La classe ouvrière n’a pas de « patrie », dans ce sens que tout les Etats-nation dans le monde sont gérés par la bourgeoisie dans l’intérêt de cette même bourgeoisie. L’Etat dans ces pays est un instrument de la bourgeoisie et a en dernière instance comme but de mener la lutte contre la classe ouvrière si celle-ci mettait à un moment en danger le système bourgeois. Les marxistes sont internationalistes, nous partons de l’idée que le système mondial qu’est le capitalisme ne saurait être remplacé que par un autre système mondial. Les travailleurs belges, français, indiens,… ont tous fondamentalement des intérêts identiques contraires à ceux de la classe capitaliste.

Nous partons également de l’idée qu’un retour en arrière n’est pas possible et n’est pas désirable. Contrairement à beaucoup de courants romantiques et soi-disant alternatifs, nous ne voulons pas limiter le progrès technologique, mais au contraire l’élargir en libérant la science des chaînes qui le freinent actuellement : celles de la propriété privée et l’Etat national. Sous le capitalisme, chaque progrès dans la productivité du travail signifie un recul pour la classe ouvrière sous forme de chômage, de pauvreté et de pression sur les salaires et conditions de travail. L’économie capitaliste mène constamment à des crises et à des pénuries à tous niveaux en ce qui concerne la majorité de la population mondiale, tandis qu’elle mène à une opulence et à un gaspillage décadent pour la petite élite qui attire toute la richesse de la société vers elle. En conséquence, l’économie capitaliste mène donc toujours à une lutte pour les richesses disponibles. En l’absence d’organisations ouvrières, aptes à unifier la classe ouvrière dans les régions où cohabitent plusieurs peuples par le biais d’un programme, qui tiennent compte et qui soient sensibles à l’oppression nationale tout en défendant l’autodétermination, cette lutte doit inévitablement s’exprimer à travers la question nationale.

Bien que les socialistes sont internationalistes et ont comme objectif ultime la communauté socialiste mondiale, les marxistes ont toujours été contre la négation ou la mise de côté comme quantité négligeable de la question nationale. Marx, comme cela a déjà été mentionné, s’est ainsi opposé à Proudhon pour qui la question nationale devait être rejetée soi-disant « dans l’intérêt de la question sociale ». Marx soupçonnait plutôt dans cette position des traces du chauvinisme français pour lequel la nation française était une nation modèle à laquelle tout le monde devait aspirer. Lénine s’est de la même manière opposé de façon acharnée aux socialistes qui ne se positionnaient pas clairement en faveur de la libération nationale des nations opprimées par leur propre nation. Et aujourd’hui également, il faut s’opposer à l’oppression nationale et à la dénégation des droits nationaux du Cachemire, du Kurdistan, de la Palestine, des Uigurs en Chine et de toute une série d’autres nations opprimées. C’est seulement en se distinguant radicalement de sa bourgeoisie et en luttant contre elle que la classe ouvrière des pays impérialistes peut gagner la confiance des nations opprimées dans ou en dehors de ses frontières. De cette façon uniquement peut se construire une communauté mondiale de libre volonté, dans laquelle chaque tentative de domination sera contrée par la pratique elle-même.

De plus, la classe ouvrière peut ainsi mieux s’organiser et la lutte des classes peut se développer de la façon la plus complète possible dans les conditions de la plus grande démocratie possible. La lutte contre l’oppression nationale est de cette façon non seulement une répétition générale de la révolution – pour chaque acquis fondamental de démocratie, la classe ouvrière a dû mener une lutte résolue et révolutionnaire car la bourgeoisie ne donne ces cadeaux que le couteau sous la gorge – mais aussi une lutte pour permettre d’obtenir les conditions les plus favorables pour l’organisation de la classe ouvrière et de sa lutte contre la bourgeoisie. Les marxistes sont donc toujours aux premières lignes pour conquérir des acquis démocratiques, même si ce travail doit s’effectuer en expliquant patiemment que sous le capitalisme ces acquis ne peuvent être que partiels et temporaires. La bourgeoisie essayera à nouveau de miner ces acquis, de les démanteler et, de préférence, de les jeter à la poubelle. C’est dans cette lutte que les masses de la classe ouvrière tirent des leçons et peuvent en arriver à des conclusions socialistes et révolutionnaires grâce au fait qu’ils prennent conscience à la fois de leur force collective et de leurs intérêts communs.

5. Libération nationale et socialisme

Le développement du capitalisme ne s’est pas fait de manière simultanée et « harmonieuse » dans le monde. L’expansion des premières grandes puissances industrielles s’est faite par l’annexion de territoires, l’expansion coloniale, le pillage des richesses locales, la soumission des populations, la répression de toutes les formes de résistance,… Le passage du colonialisme au néo-colonialisme, après que la majorité des pays coloniaux ait gagné leur indépendance politique, n’a pas changé fondamentalement les rapports entre les nations : sous le capitalisme, l’égalité entre nations est un rêve et l’inégalité est la règle tandis que l’oppression nationale est une des formes les plus fortes d’oppression que subit les travailleurs, les pauvres et les opprimés.

Cette situation s’est traduite par le développement d’une grande variété d’idéologies nationalistes. Or, si le marxisme est incompatible avec le nationalisme sur le plan des principes, il est clair que nous ne pouvons tirer un trait d’égalité entre les différentes formes de nationalisme. Le nationalisme des oppresseurs est toujours réactionnaire, le nationalisme des opprimés est souvent une forme élémentaire et confuse de la prise de conscience par les opprimés du fait qu’ils ont des intérêts différents de ceux de leurs oppresseurs. A travers la lutte contre l’oppression nationale, les opprimés peuvent arriver à une plus claire conscience des racines de cette oppression, de la stratégie à développer pour en finir avec celle-ci, de qui sont leurs ennemis et leurs alliés dans cette lutte,… Mais cela exige que les marxistes ne se contentent pas de grandes déclarations internationalistes. Ils doivent développer une politique et des revendications qui puissent éclairer et guider cette lutte contre l’oppression nationale.

Les marxistes défendent le droit des nations à l’autodétermination, jusqu’à et y compris le droit à la séparation politique et à la création d’un nouvel Etat national. Cette revendication est d’abord une revendication démocratique, la reconnaissance du droit qu’ont les peuples de décider – librement et sans intervention étrangère – de la manière dont ils veulent organiser leur vie économique, politique et culturelle. En ce sens, elle a déjà un fort pouvoir de mobilisation parmi des peuples privés de ce droit élémentaire depuis des décennies, voire des siècles.

En mettant en avant cette revendication, nous poursuivons partout le même objectif, tant parmi la population de la nation oppresseuse que dans celle de la nation opprimée: lutter pour mettre fin à l’oppression nationale est le meilleur moyen de détacher les travailleurs de l’influence bourgeoise et petite-bourgeoise et de développer leur indépendance de classe. Mais si les objectifs sont identiques partout, ils demandent des tactiques différentes et flexibles suivant les situations concrètes.

Dans la nation oppresseuse, où le nationalisme sert à enchaîner les travailleurs à leurs exploiteurs au moyen d’un sentiment de supériorité nationale (ou régionale), du racisme et de la xénophobie, il n’y a aucun compromis possible avec ce nationalisme oppresseur et avec ceux qui le défendent. Revendiquer le droit de la nation opprimée à l’autodétermination est un moyen puissant pour lutter contre le nationalisme oppresseur et le racisme, pour séparer politiquement et idéologiquement les travailleurs de leur bourgeoisie et les éduquer dans un esprit internationaliste. Développer dans la nation oppresseuse la solidarité tangible avec la nation opprimée et ses aspirations à la libération est également un moyen précieux pour contrer les tendances étroitement nationalistes chez les opprimés. Ainsi, l’idée que tous les membres de la nation oppresseuse sont eux-mêmes des oppresseurs ou des complices de l’oppression ne peut que reculer si le mouvement ouvrier de cette nation prend position contre l’oppression et pour l’autodétermination de la nation opprimée.

Dans la nation opprimée, par contre, où le nationalisme exprime une forme de protestation démocratique et sociale, une lutte commune est possible avec les nationalistes sur des objectifs précis. Mais il est essentiel que, dans cette lutte commune, les marxistes conservent leur indépendance programmatique, politique et organisationnelle. Car leur tâche est non seulement de lutter pour la libération nationale mais surtout de faire comprendre aux masses, et avant tout aux travailleurs, que la lutte nationale ne peut avoir comme objectif de remplacer la domination étrangère par la domination d’une minorité d’exploiteurs qui aurait comme seul avantage de parler la langue du pays ! Dans la nation opprimée, l’engagement actif des marxistes internationalistes dans la lutte pour l’autodétermination est le meilleur moyen pour pouvoir disputer la direction de la lutte aux nationalistes locaux, pour débarrasser la lutte des préjugés nationalistes étroits et pour appeler les travailleurs de la nation oppresseuse à la solidarité.

Cet engagement des marxistes dans la lutte nationale ne peut pas se faire de manière abstraite. Il est avant tout basé sur la défense des besoins et des intérêts des travailleurs et des exploités. C’est pourquoi la revendication de l’autodétermination n’est pas pour nous simplement une revendication démocratique mais aussi une revendication anti-impérialiste et anticapitaliste. Car, sous le capitalisme, l’indépendance politique réelle des nations, et encore plus l’égalité politique des nations entre elles, n’est pas possible. Il ne peut y avoir d’égalité politique entre des nations qui ne sont pas égales économiquement, dans un monde régi par les lois d’un marché mondial dominé par des multinationales et des grandes puissances qui ont mille et un moyens économiques, politiques et militaires d’imposer leur volonté et leurs intérêts aux nations les plus faibles. Si les dirigeants d’une lutte nationale victorieuse veulent créer les conditions d’une véritable autodétermination et d’une véritable libération nationale, ils doivent refuser de continuer à rembourser la dette et les intérêts aux banques et aux pays impérialistes, exproprier les capitaux impérialistes et les faire passer sous le contrôle ouvrier démocratique, procéder à une réforme agraire radicale et redistribuer la terre aux paysans, réorienter la production nationale pour satisfaire les besoins de la majorité,…

Il est évident que jamais les puissances impérialistes ne toléreront la mise en œuvre d’un pareil programme. Il est évident aussi que la bourgeoisie nationale ou régionale (dans le cas de régions opprimées dans le cadre d’un Etat existant) ne se battra jamais pour un tel programme et qu’elle préférera passer un compromis, même limité et lamentable, avec les puissances dominantes plutôt que de prendre le risque de s’opposer frontalement à elles. Seules la classe des travailleurs et les autres classes exploitées et opprimées (la paysannerie pauvre, certaines fractions de la petite-bourgeoisie,…) ont intérêt à la réalisation d’un tel programme et peuvent être prêtes à se battre pour lui. Dans cette lutte, il est clair qu’elles seront amenées à s’opposer tant aux autorités de la nation dominante qu’aux grandes puissances impérialistes et à « leur » bourgeoisie locale et qu’elles ne pourront arriver à leur but qu’au travers d’une révolution qui commencera certainement sur des revendications démocratiques mais qui ne pourra triompher qu’en se transformant en révolution socialiste.

Les marxistes révolutionnaires défendent sans détour le droit à l‘autodétermination de la nation dominée, et donc en conséquence le droit à la séparation complète, c’est-à-dire à l’indépendance politique. Cela ne signifie pas pour autant que les révolutionnaires défendent toujours et en toutes circonstances la séparation et l’indépendance. En principe, dans un monde où les économies et les nations sont de plus en plus interpénétrées, nous préférons un système fédéral couvrant de grands ensembles géographiques et humains plutôt que la multiplication de petites entités. Mais la séparation peut être la seule solution dans certains contextes (une forte oppression nationale, une longue lutte difficile, une faible solidarité dans la nation oppresseuse) et le point de passage obligé pour pouvoir recréer par la suite une coopération entre nations sur une base meilleure. La solution concrète que nous mettons en avant dans chaque situation dépend non seulement des intérêts immédiats de la nation opprimée, et en particulier des intérêts des travailleurs dans celle-ci, mais aussi et même surtout des intérêts internationaux de la classe des travailleurs. En d’autres termes, il s’agit de répondre à la question : l’indépendance permettra-t-elle de faire avancer la lutte globale pour le socialisme dans le pays et dans le monde ?

Car de même que la lutte pour l’autodétermination des nations opprimées, et si nécessaire pour l’indépendance, ne peut vaincre que par la voie révolutionnaire et en se transformant de révolution démocratique en révolution socialiste, cette lutte ne peut triompher durablement qu’en passant du terrain national au terrain international. La lutte pour une Palestine ou un Kurdistan indépendant et socialiste ne pourra aboutir que dans la lutte pour une Fédération socialiste du Moyen-Orient comme la lutte pour une Belgique fédérale et socialiste (ou peut-être, dans un autre contexte, pour une Flandre et une Wallonie indépendantes et socialistes) ne pourra aboutir que dans la lutte pour des Etats-Unis socialistes d’Europe, qui seront certainement des points de passage nécessaires vers une société socialiste mondiale.

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