Socialisme et question nationale dans la pensée de James Connolly

connollyJames Connolly était un marxiste, un révolutionnaire, un socialiste et un internationaliste. Pour commémorer le 90e anniversaire (1) de son exécution, Peter Hadden (2) a étudié sa vie faite de luttes incessantes pour faire avancer les intérêts de la classe ouvrière et renverser l’ordre établi.

Par Peter Hadden

En 1910, James Connolly terminait son pamphlet Labour Nationality and Religion dans des termes simples et directs : «Le temps est passé de rapiécer le système capitaliste, il doit partir». 90 ans après sa mort, il est nécessaire de se remémorer la vie de James Connolly, ses idées et ce pourquoi il se battait vraiment.

Cela est rendu nécessaire parce que, vu les commémorations du soulèvement de Pâques (3) de 1916, nous devrons probablement assister au spectacle nauséabond des représentants du gouvernement irlandais, des dirigeants de l’establishment des partis du Sud, comme des principaux partis nationalistes du Nord, tenter de commémorer et de vénérer Connolly, comme s’ils s’inscrivaient dans cette tradition.

Connolly, s’il était encore vivant aujourd’hui, se battrait sans repos contre ces gens et le système qu’ils représentent, comme il s’est battu contre leurs équivalents à son époque, en Irlande et sur la scène internationale. Il ne serait pas surpris que ces gens, qui sont les ennemis de tout ce qu’il a représenté, essaient de récupérer son héritage politique. Après tout, dans les commémorations du centenaire de la rébellion de 1798, Connolly nota la manière dont l’establishment de l’époque fit de même avec la mémoire du leader de la Société des Irlandais unis, Wolfe Tone (4). Les « apôtres de la liberté », écrit-il dans la première édition de son journal, Workers’ Republic, « sont toujours adulés lorsque morts, mais crucifiés de leur vivant. ».

Connolly est né, en 1868, dans le district de Cowgate à Édimbourg, en Écosse. Il était le plus jeune d’une famille de trois fils. Son père était charretier et sa famille vivait dans une pauvreté extrême. James dut travailler à partir de l’âge de 10 ou 11 ans. Il travailla dans une imprimerie, une boulangerie et une usine de carrelage. Son éducation était rudimentaire, mais son formidable potentiel d’écriture – non seulement du journalisme politique et historique, mais aussi à travers la poésie et la dramaturgie – était l’œuvre d’un autodidacte. Dans sa biographie de Connolly, Desmond Greaves attribue le strabisme de Connolly au fait qu’il devait, dans sa jeunesse, lire à la lumière des braises « dont les bâtons carbonisés lui servaient de crayons ».

Connolly avait également les jambes un peu arquées à cause du rachitisme, un effet secondaire courant de la pauvreté et de la malnutrition. Il avait seulement 14 ans quand la pauvreté le força à adopter un pseudonyme et à s’enrôler dans le King’s Liverpool Regiment de l’armée britannique. Son service le mena en Irlande et dura presque 7 ans, avant qu’il déserte et retourne en Écosse vers la fin de 1888 ou au début de 1889. C’est à partir de ce moment, de retour à Édimbourg et survivant avec de petits boulots, que Connolly commença son engagement politique dans le mouvement socialiste. Il se joint à la Socialist League, une scission de la Social Democratic Federation, un des premiers groupes socialistes d’Angleterre. Eleanor Marx, fille de Karl Marx, fut membre de la Socialist League et Friedrich Engels eut une grande influence dans sa création.

Tous les groupes de cette époque étaient peu organisés. En 1896, Connolly, malgré sa situation financière précaire, quitta l’Écosse où il était secrétaire de la Scottish Socialist Federation et secrétaire du Scottish Labour Party. Il s’agissait alors du nom local donné au courant de Kier Hardie, connu sous le nom d’Independent Labour Party. Il répondit alors à l’appel pour devenir secrétaire du Dublin Socialist Club.

Dans l’espace de seulement quelques mois, à son arrivée à Dublin, il convertit le Dublin Socialist Club en section la plus organisée du Irish Socialist Republican Party. Cette organisation fut formée lors d’une rencontre de huit personnes dans un bar de la rue Thomas en mai 1896. Il devint organisateur rémunéré avec un salaire d’une livre par semaine. Depuis ce jour, jusqu’à son exécution 20 ans plus tard, Connolly a été un révolutionnaire à temps plein. Travaillant, quand il y avait de l’argent, pour de petits groupes socialistes comme l’ISRP, le Socialist Party of Ireland, ou comme un excellent organisateur syndical dans le mouvement ouvrier. Pendant une grande partie de sa vie, Connolly et sa famille continuèrent de vivre dans la pauvreté. La plupart du temps, il devait tenir des tournées de discours en Écosse, en Angleterre et aux États-Unis pour récolter des fonds.

Connolly comprenait la nécessité de publier des journaux pour propager ses idées. Il produit un nombre important de pamphlets et publia une quantité de journaux, notamment Workers’ Republic, lancé au départ comme publication de l’ISRP et The Harp, un journal qu’il publia d’abord aux États-Unis, où il vécut de 1903 à 1910.

Maintenir la publication de ces journaux avec peu de moyens et une circulation limitée n’aurait pas été possible si ce n’eut été des énergies gargantuesques que Connolly y dédiait. Il était à la fois le principal contributeur, le rédacteur en chef, le trésorier et le principal responsable des ventes. Gardant en tête que le travail des révolutionnaires est de faire ce qui doit être fait, même si la tâche est ingrate, Connolly pris sur lui de veiller à ce que ces journaux soient diffusés le plus largement possible dans la classe ouvrière. Aux États-Unis, il pouvait être vu sur les coins des rues et à l’entrée des meetings, en train de vendre The Harp. Une des pionnières du mouvement ouvrier aux États-Unis, Elizabeth Gurley Flynn, dans son autobiographie, se souvient de Connolly tentant d’améliorer les ventes de son journal. « Il était pathétique de le voir debout, mal habillé, aux portes de Cooper Union ou du East Side Hall, vendre son petit journal ».

C’est à travers ses articles dans ces journaux, et dans les journaux d’autres organisations, que Connolly développa les idées qu’il tint tout au long de sa vie. Il s’inspira des idées de Marx et Engels, principalement l’idée générale que le moteur de l’histoire est la lutte entre des classes aux intérêts opposés, et l’appliqua au cas de l’Irlande.

Son premier pamphlet, une série d’essais publiés en 1897 sous le titre d’Erin’s Hope, tira la conclusion que Connolly défendit et bonifia toute sa vie : que la classe ouvrière irlandaise était « la seule fondation sûre sur laquelle une nation libre pourrait se bâtir ». Cette conclusion fut bonifiée et présentée d’une manière plus achevée dans son œuvre importante, le pamphlet de 1910, Labour in Irish History. Cette publication reste à ce jour la plus importante contribution de Connolly dans le domaine des idées.

La principale conclusion de Labour in Irish History est que la classe moyenne et la bourgeoisie « ont un millier de liens économiques qui prennent la forme d’investissements qui les attachent au capitalisme anglais. ». Il s’ensuit que « seulement la classe ouvrière irlandaise demeure incorruptible parmi les héritiers du combat pour la liberté en Irlande ». Ces conclusions furent développées en parallèle des idées de Léon Trotsky, maintenant connues comme la théorie de la révolution permanente.

Trotsky expliquait que la bourgeoisie nationale dans les pays les moins développés et dans le monde colonial avait émergé tardivement sur la scène de l’histoire. Elle était trop affaiblie comme classe pour oser se mettre à la tête des mouvements visant à abolir les derniers vestiges du féodalisme ou pour établir des États-nations indépendants, comme les bourgeois des puissances capitalistes établies avaient, de manière confuse et souvent incomplète, réussi à le faire. Ces tâches revenaient donc à la classe ouvrière qui, en prenant le pouvoir, pourrait venir à bout de ces tâches laissées en jachère, qui dans une période historique précédente avaient échu à la classe capitaliste montante. Au même moment, la classe ouvrière allait procéder, de manière ininterrompue à accomplir les tâches de la révolution socialiste.

Connolly n’a jamais tiré ces conclusions avec la précision de Trotsky. Il n’a pas non plus eu l’opportunité de lire le matériel produit par Trotsky. Comme avec plusieurs de ses autres écrits, il existe parfois une ambiguïté, à propos de la question nationale, celle-ci se trouvant amplifiée par ses actions à la fin de sa vie. Il y alla de déclarations, spécialement à ce moment, qui purent être lues comme supportant l’idée que l’indépendance accélérerait et favoriserait le combat pour le socialisme. Par exemple, en 1916, il fit le commentaire suivant, que l’indépendance est « la première étape requise pour le libre développement des pouvoirs nationaux nécessaires pour notre classe ». Des formulations ouvertes comme celle-ci ont été utilisées par quelques commentateurs de la gauche pour valider la notion erronée selon laquelle l’indépendance nationale est en quelque sorte un nécessaire premier «stade » sur la route vers le socialisme et pour justifier des alliances avec les nationalistes pour atteindre cet objectif.

Cela ne fut jamais vraiment la vision de Connolly. Son matériel le plus consistant sur cette question dit explicitement le contraire. Dans Labour in Irish History, et dans plusieurs de ses autres écrits sur la question nationale, il est plus ou moins d’accord avec Trotsky, que c’est à la classe ouvrière qu’il revient de réaliser l’indépendance et, ce faisant, d’en profiter pour établir le socialisme. Avec cette interprétation, il fut en avance sur son temps.

En ce qui concerne plusieurs autres aspects, Connolly s’est élevé au-dessus des autres commentateurs l’entourant dans le mouvement ouvrier britannique et irlandais. Il reconnaissait que «chaque parti politique représente une classe », qui pour sa part s’en sert « pour créer et maintenir les conditions les plus favorables pour l’exercice du pouvoir par sa propre classe ». La classe ouvrière avait besoin de son propre instrument politique, le parti, et celui-ci devrait se développer de manière indépendante par rapport aux autres partis.

Cela va sans dire qu’elle aurait pu être sa position par rapport aux appels présents des leaders syndicaux favorables aux « partenariats sociaux » ou ceux qui, comme l’Irish Labour Party et le Sinn Fein, passent leur temps à cogner aux portes des partis politiques de droite de l’establishment, souhaitant former des gouvernements de coalition; ou, en contrepartie, ceux à gauche qui, de manière silencieuse, abandonnent leurs idéaux socialistes de manière à participer à de larges « fronts » avec des individus et des groupes qui sont hostiles au socialisme.

Les organisations socialistes du temps de Connolly étaient encore principalement des organisations de propagande sans une base politique de masse et sans grande influence. Pour Connolly, il s’agissait de quelque chose qui devait être changé et la question de l’heure demeurait : comment les transformer en organisations de masse sans pour autant diluer leur contenu socialiste. Des débats intenses sur des questions comme celles-ci faisaient rage dans tous les groupements socialistes, parmi lesquels Connolly était impliqué. Des échanges parfois très acrimonieux tenaient lieu de débats entre les différents courants politiques qui émergeaient. Une de ces expériences politiques avait lieu au sein de l’aile irlandaise de la Social Democratic Federation, qui devint ultimement une secte propagandiste menée par Henry Hyndman, un homme dont le rôle, selon Connolly, était « de prêcher la révolution et le compromis dans la pratique et de ne faire ni l’un ni l’autre de manière consistante ».

Quand il quitta l’Irlande pour les États-Unis, en 1903, Connolly se joint au Socialist Labor Party qui était mené par Daniel De Leon. Connolly se querella avec De Leon sur plusieurs questions théoriques, mais plus particulièrement sur la façon dictatoriale par laquelle De Leon menait le SLP. La réponse de De Leon ne fut pas toujours politique; entre autres choses, il accusa Connolly d’être un « agent jésuite » et un « espion policier ». De toute manière, ce fut une expérience amère et Connolly aurait été d’accord avec Engels qui, au début des années 1890, écrivit que le SDF et SLP traitaient le marxisme « d’une manière doctrinaire et dogmatique, comme quelque chose à apprendre par cœur ». Pour eux, il s’agissait d’un credo et non d’un guide pour l’action ».

Connolly quitta le SLP en 1908 et déclara qu’il n’y avait pas de futur entre les mains de De Leon, sauf pour former une « église ». Il se joint alors au Socialist Party, une organisation plus large, mais réformiste. L’objectif de Connelly était d’organiser une minorité révolutionnaire en son sein. Ce fait démontre son absence totale de sectarisme politique. Il savait l’importance des idées claires, mais il comprenait aussi qu’il était nécessaire de faire vivre ces idées dans le mouvement vivant de la classe ouvrière, pas de les réfrigérer dans une secte politique.

En 1912, au sein du Irish Trades Union Congress, ce fut Connolly qui réussit à faire adopter la proposition pour une représentation politique indépendante des syndicats qui marqua la naissance du Irish Labour Party. Il ne voyait aucune contradiction entre ceci et son travail au sein du Socialist Party of Ireland. Connolly, en d’autres mots, comprenait instinctivement la double tâche des socialistes, qui était d’encourager, d’assister et de participer à tout développement contribuant à amener les larges masses de travailleurs à l’activité politique, en construisant en même temps une organisation politique socialiste, de manière consciente.

Cela ne veut pas dire qu’il avait une conception claire du besoin d’un parti révolutionnaire qui pourrait agir comme instrument politique pour la classe ouvrière lui permettant de mener une révolution socialiste. En ce temps, seul Lénine en Russie comprenait qu’une révolution socialiste victorieuse requérait une direction organisée et consciente d’une telle manière qu’elle ne serait pas neutralisée face à la pression des événements.

Luttes syndicales

Connolly, comme la plupart des marxistes de son époque, n’avait pas identifié clairement quel instrument la classe ouvrière utiliserait pour renverser le capitalisme, ni comment. D’abord, il mettait de l’avant la vision syndicaliste selon laquelle le rôle principal serait joué par des syndicats industriels. Cet intérêt pour le syndicalisme ne signifiait pas qu’il n’envisageait pas de rôle pour la lutte politique ou les partis. Tout au long de sa vie, il affirma clairement que la classe ouvrière devait s’organiser autant politiquement, que sur une base « industrielle » (5).

Connolly comprenait l’importance capitale des idées, mais il n’aurait jamais été prêt à jouer le rôle d’un professeur ennuyeux, à la manière de De Leon. Il comprenait que la théorie est seulement une préparation pour l’action et que la seule façon de valider des idées est de le faire via le mouvement organisé des travailleurs. Pendant la dernière décennie de sa vie, il fut un organisateur syndical révolutionnaire, mettant en pratique ses idées et ses méthodes dans une série de luttes d’agitations momentanées.

Ses talents d’organisateur de masse furent mis à rude épreuve en 1911 à Belfast, en Irlande, quand il devint responsable de l’organisation du Syndicat général des travailleurs irlandais du transport (Irish Transport and General Workers Union – ITGWU), avec James Larkin. Il était revenu des États-Unis avec quelques années d’expérience comme organisateur pour l’Industrial Workers of the World (IWW). Pendant ce temps, il avait pris part à certaines batailles sanglantes menées par les travailleurs des États-Unis contre des attaques violentes menées par les patrons, aidés par les policiers et les scabs.

Connolly entra en poste à l’ITGWU au moment où une vague de grèves explosives se déroulait en Angleterre et en Irlande. Trois millions de jours de travail furent perdus en grève en 1909. Trois ans plus tard, il s’agissait de 41 millions de jours. L’Irlande connaissait les batailles les plus dures, alors que les patrons essayaient de résister à la nouvelle force militante connue sous le nom de New Unionism. Il s’agissait de l’organisation des travailleurs semi-spécialisés et non-spécialisés. En 1911, Connolly mena une lutte avec les dockers de Belfast. Celle-ci fut rapidement suivie par l’organisation des femmes travaillant dans les manufactures, les « esclaves du textile de Belfast », plus d’un millier, menèrent une grève inspirante contre les conditions difficiles et contre le régime de travail tyrannique vécu dans les manufactures.

À la fin de 1911, Connolly dû partir à Wexford, où les membres de l’ITGWU étaient en lock-out depuis le mois d’août lors d’une tentative de l’employeur de briser le syndicat. Pendant ce conflit, les travailleurs formèrent une organisation de défense, une « police ouvrière » (Workers’ Police), pour se protéger de la police. Il s’agissait d’une organisation semblable à celle de l’Irish Citizens’ Army, qui fut formée pour les mêmes raisons lors du lock-out de Dublin en 1913 (6).

Les événements de Dublin en 1913 furent l’apogée de cette période dans laquelle les forces du travail et du capital se confrontèrent directement en Irlande. En août 1913, l’Association des employeurs de Dublin, menée par William Martin Murphy, mit en lock-out les membres de l’ITGWU, leur demandant de quitter le syndicat. Il s’agissait d’une tentative pour briser le mouvement ouvrier irlandais avant l’établissement du Home rule (7).

Le conflit se prolongea jusqu’à la fin de janvier 1914, quand les travailleurs furent finalement affamés au point de devoir retourner au travail. À son sommet, ce conflit impliqua pratiquement l’ensemble de la classe ouvrière de Dublin. Les leaders incontestés des travailleurs furent Larkin et Connolly. Ligués contre eux se trouvaient non seulement les patrons et les forces de l’État capitaliste, mais aussi les différentes églises et les nationalistes de droite. Les prêtres, du haut de leurs chaires, dénonçaient le socialisme et le syndicalisme. L’Ordre ancien des Hiberniens (Ancient Order of Hibernians), surnommé Ordre ancien des hooligans par Connolly – qui depuis les premiers jours de l’ISRP avaient été impliqués dans des attaques répétées contre des rencontres et des manifestations publiques – entrèrent dans le journal du Irish Worker et brisèrent les caractères d’imprimerie.

À la fin, ce furent les faux amis et non les ennemis ouverts de l’ITGWU qui laissèrent les travailleurs de Dublin isolés et sans autre choix que de retourner au travail. Connolly et Larkin avaient appelé à une grève générale de solidarité en Angleterre et aux blocus des bateaux des scabs, qui transportaient les biens au port de Dublin. Le débat à propos du blocus fut débattu lors d’une rencontre spéciale du British Trade Union Congress en décembre, mais, avec les dirigeants syndicaux des principaux syndicats opposés à une action de solidarité, la proposition fut rejetée par 2 280 000 votes contre seulement 203 000 pour.

Le retour au travail se fit selon les termes de l’employeur, mais la victoire eut pour conséquence de poser les bases d’une tradition de militance et de solidarité, ce qui signifiait que le syndicat avait était blessé durablement, mais non brisé.

La question nationale

Il s’agit d’une des trois défaites vécues par le mouvement ouvrier dans l’espace de seulement quelques années. Cela laissa sans doute Connolly quelque peu désorienté et influença les trois dernières années de sa vie.

Le retour de Connolly à Belfast, après la grève, se produisit au même moment que la crise du Home Rule, qui se déroula entre 1912 et 1914. La proposition par Westminster d’accorder un gouvernement autonome limité (Home Rule) à l’Irlande provoqua une opposition féroce chez les unionistes et dans une partie significative de la classe dirigeante d’Angleterre. L’Ulster Volonteer Force, formée en 1913, et la hiérarchie unioniste cherchaient à établir un gouvernement provisoire en Ulster, dans le cas où le Home Rule deviendrait une loi. Alors que la menace d’une guerre pesait lourd, un compromis fut trouvé qui permettrait l’exclusion « temporaire » de tout comté d’Ulster qui choisirait de ne pas participer à l’entente. Le leader nationaliste John Redmont l’accepta.

Connolly rejeta l’idée qu’une exclusion serait temporaire et analysa correctement ces événements comme une défaite pour la classe ouvrière. Il prédit que la partition « signifierait un carnaval pour la réaction, à la fois au Nord et au Sud, qu’il s’agirait d’un recul pour la classe ouvrière irlandaise qui paralyserait les mouvements les plus avancés le temps qu’elle durerait ».

Pendant ce temps à Belfast, Connolly avait essayé d’unir les travailleurs politiquement et de manière industrielle. Il ne réussit toutefois pas à donner une forme organisationnelle durable à ces grèves et à ces autres combats. L’ITGWU organisait principalement des travailleurs catholiques, comme le faisaient les différents groupes socialistes.

Connolly luttait pour l’unité de classe et se battait pour y arriver, mais cette ambition n’était pas assez forte pour briser le moule sectaire. Il ne parvint jamais à expliquer pourquoi de grandes parties de la classe ouvrière protestante étaient prêtes à défendre jusqu’au bout les Lords et Ladies de l’unionisme protestant. S’il avait pris le temps d’observer plus attentivement, il se serait aperçu que les travailleurs protestants avaient peur de ce qui pourrait arriver avec le Home Rule et aurait compris qu’il était nécessaire pour les socialistes d’amener des idées pour contrer ces peurs.

Le grand Belfast était à cette époque le centre industriel de l’Irlande. Les industries lourdes faisaient partie d’un triangle industriel dont les deux autres points étaient Liverpool et Glasgow. Les travailleurs protestants avaient développé des relations fortes, dans la lutte, spécialement avec les travailleurs de ces villes. Leur peur était qu’avec la venue du Home Rule, qui serait sans doute l’écho des intérêts des petites entreprises du Sud, leurs liens avec le mouvement ouvrier en Angleterre se briseraient et que leurs emplois seraient menacés, alors que les industries se trouveraient coupées de leurs marchés d’exportation.

L’analyse de l’évolution de la situation de la question nationale par Connolly était fondamentalement correcte. Par contre, les conclusions qu’il tirait de cette analyse, au point de vue du programme, étaient favorables unilatéralement aux catholiques, ce qui n’avait rien pour rassurer la classe ouvrière protestante. Avec Larkin, il se prononçait pour des syndicats ouvriers séparés pour les Irlandais (catholiques et protestants) et pour des organisations politiques également séparées. Il jugeait cela nécessaire pour permettre aux travailleurs catholiques de s’éloigner de l’influence des nationalistes. Dans le Nord, cette position faisait en sorte que les travailleurs protestants resteraient au sein d’organisations britanniques et que les travailleurs seraient divisés selon une ligne religieuse. À tout le moins, il aurait été préférable de réclamer que des liens formels soient maintenus entre les organisations de la classe ouvrière de l’Irlande et de l’Angleterre. En particulier, les liens entre les organisations de représentants des ouvriers dans les entreprises (shop stewards’ organisations) auraient dû être maintenus.

À propos de la question de l’indépendance, Connolly défendait de manière correcte la position pour une République socialiste irlandaise. Par contre, cela était aussi posé d’une manière unilatérale. Quand Marx parlait du combat pour l’indépendance irlandaise, au sens d’indépendance sur une base capitaliste, il ajoutait qu’après l’indépendance « pourrait venir la fédération ». Les écrits de Connolly laissaient tomber cette idée.

James Connolly se battait pour le mouvement ouvrier, était à la pointe du combat pour l’indépendance et avait pour but la fondation d’une République socialiste irlandaise. Il aurait toutefois pu vouloir maintenir les liens avec la classe ouvrière britannique et mettre de l’avant l’idée d’une fédération socialiste de l’Irlande et de la Grande-Bretagne.

Guerre mondiale et soulèvement de Pâques

La troisième défaite subie par la classe ouvrière prit la forme du déclenchement de la guerre en août 1914. Avant la guerre, les puissants partis politiques de la IIe Internationale – particulièrement le Parti social-démocrate allemand– avaient publié de puissants argumentaires anti-guerre et promis de lancer la grève générale afin de paralyser l’effort de guerre si l’ouverture des hostilités était déclarée.

Quand le combat commença, toute la résistance, à l’exception de quelques leaders individuels courageux et de partis comme les bolcheviques en Russie, ne se résuma à presque rien. Pour Connolly, il s’agissait d’un autre coup dur et il répondit dans son style vitupérant habituel : « Qu’est-ce qui arrive alors de toutes nos résolutions, toutes nos protestations, toutes nos fraternisations, toutes nos menaces de grèves générales, toute notre machine internationaliste construite avec soin et tous nos espoirs pour le futur? S’agissait-il seulement de bruit et de furie, est-ce que cela ne signifiait rien? ».

L’annonce de l’ouverture de la guerre fut accompagnée par une vague de chauvinisme. Les idées classistes, de même que les grèves et autres expressions de la lutte des classes étaient, pour l’instant, reléguées à l’arrière-plan. En Irlande, le leader nationaliste John Redmond devint sergent-recruteur pour l’armée britannique et des dizaines de milliers de personnes qui avaient auparavant porté les uniformes des Irish Volunteers, lors d’exercices, s’enrôlaient chez les Britanniques.

Il est évident, en lisant les écrits subséquents de Connolly après 1914, que toutes ces trahisons et ces renoncements l’affectèrent profondément. Ses écrits à propos de la guerre, pris comme un tout, n’étaient pas aussi clairs et précis que dans ses premiers travaux. Au final, il maintenait une approche socialiste et internationaliste, mais de plus en plus, ses idées étaient marquées par une frustration à l’égard de la passivité de la classe ouvrière face au massacre en Europe : « Même une tentative ratée de lancer une révolution sociale, par les armes, suivant la paralysie de la vie économique pour cause de militarisme, serait moins désastreuse pour la cause socialiste que les actes de socialistes s’autorisant à participer au massacre de leurs frères dans cette cause. Un grand soulèvement continental de la classe ouvrière permettrait d’arrêter cette guerre ».

Laissant l’Angleterre préoccupée, il commença à envisager que le premier coup de cette contre-attaque pourrait être lancé en Irlande. Alors que la guerre s’enlisait dans l’horreur interminable des tranchées, le besoin d’agir rapidement pour s’assurer que ce coup serait rendu devint sa préoccupation principale.

Son impatience était telle qu’il était prêt à laisser de côté certaines des idées et des méthodes qu’il avait patiemment développées au courant de sa vie de combattant révolutionnaire. Dans Labour and Irish History, il observe correctement que « les révolutions ne sont pas des produits de nos cerveaux, mais issus de la maturité des conditions matérielles ». Dans un article précédent de Shan Van Vocht, il critiquait les Young Irelanders et les Fenians pour avoir commencé à agir quand les conditions objectives de la révolution n’étaient pas atteintes : « les Young Irelanders n’ont fait aucun effort raisonnable pour augmenter le niveau de conscience de la population, alors l’échec était inévitable ». Maintenant, il faisait l’argument inverse, critiquant ceux qui dans le mouvement de la Young Ireland parlaient de révolution, mais qui, le temps venu, « commençaient à trouver des excuses, à murmurer à propos du danger d’une insurrection prématurée ».

Alors que la classe ouvrière était inactive à ce propos, Connolly regarda du côté des forces nationalistes radicales alors organisées dans l’Irish Republican Brotherhood (IRB) et leurs 13 000 Irish Volunteers, qui avaient rompu avec Redmont à cause de son appui pour la guerre. Il espérait qu’un soulèvement en Irlande, même s’il était organisé dans un but nationaliste, plutôt que socialiste, pourrait, comme il le disait « allumer le feu pour une conflagration européenne qui ne cesserait de brûler jusqu’à ce que le dernier trône et la dernière dette soient enterrés par le bûcher funéraire du dernier chef de guerre capitaliste» (8).

De manière à faire pression sur l’IRB, et à travers eux sur les Irish Volunteers, pour qu’ils se mettent en action, Connolly était prêt à faire des concessions politiques qu’il n’aurait jamais pu faire à aucun autre moment de sa vie. Il a bien fait de travailler côte à côte avec les nationalistes en opposition à la guerre, comme il le fit dans la Irish Neutrality League. En se joignant à eux sur des dossiers spécifiques, il était aussi nécessaire, comme Connelly l’avait fait au cours de sa vie, de maintenir une indépendance politique et organisationnelle. Connolly n’a jamais abandonné ses idéaux socialistes, mais, à certaines occasions, en ne les mettant pas de l’avant, il fit en sorte que ses idées se mélangèrent avec celles des nationalistes. Ce fut alors le drapeau vert de l’indépendance, non le drapeau rouge du socialisme, ni même son Starry Plough (9), qui flotta sur Liberty Hall, le quartier général de l’ITGWU.

Les conditions pour un soulèvement réussi n’existaient pas en 1916. De ce point de vue, le soulèvement était prématuré et condamné à l’échec dès le départ. Connolly était conscient de ce fait. Quand, le matin du soulèvement de Pâques, son collègue depuis longtemps, William O’Brien, le croisa dans les marches du Liberty Hall et lui demanda s’il y avait une seule chance de succès, la réponse de Connolly fut « aucune, peu importe ».

Pour Connolly, le but de cet acte était d’en faire un acte militaire de défiance. Heureusement, les répercussions de celui-ci à travers les autres nations d’Europe encouragèrent la classe ouvrière d’autres pays à se soulever. Le fait qu’il n’ait pas vraiment tenté de se servir de sa position à la tête de l’ITGWU pour préparer la classe ouvrière à soutenir le soulèvement démontre qu’il n’était que trop conscient qu’il n’y avait pas de large sentiment de support pour ce qu’il s’apprêtait à faire. Il ne fit aucun appel à la grève générale pour paralyser le mouvement des troupes et des munitions. Pendant le soulèvement en tant que tel, il ne fit aucun appel aux troupes britanniques pour qu’elles refusent de combattre sur une base de classe.

Laissant de côté la question de savoir s’il était correct ou non d’agir à ce moment, la manière dont Connolly participa fut aussi mauvaise. Dans son empressement pour que le soulèvement aille de l’avant, il accepta de participer selon les termes des Volunteers, plutôt que selon les siens.

Il signa la Proclamation de la République irlandaise (Proclamation of the Irish Republic) qui fut lue par Pádraic Pearse, à partir des marches du GPO (10). La proclamation était un énoncé direct d’idées nationalistes et non socialistes. Il est vrai que certaines phrases se trouvent dans cette déclaration, à propos desquelles Connolly a probablement insisté, telles que : « le droit du peuple d’Irlande à la propriété de l’Irlande ». Connolly avait auparavant toujours rejeté avec vigueur l’idée de faire appel au « peuple en entier », qui comprenait les « propriétaires usuraires » et les « capitalistes menés par le profit » et il se basait sur les intérêts de la classe ouvrière.

Avant et durant le soulèvement, il ne publia pas de plateforme séparée mettant de l’avant les objectifs socialistes de la Citizen Army. De l’avoir fait n’aurait pas été un geste inutile, même dans la défaite. S’il avait lancé sa propre plateforme lançant l’appel pour une Irlande socialiste, il aurait au moins laissé une pierre de fondation pour de futurs mouvements socialistes. Il aurait aussi empêché des forces politiques et des individus qui représentent l’antithèse de tout ce pour quoi il s’est battu, de se réclamer de son héritage.

Ceux qui prirent part au combat se battirent héroïquement et tinrent bon pendant une semaine contre toute attente. Le courage de Connolly sous le feu lui gagna le respect, non seulement des hommes et des femmes de la Citizen Army, mais aussi des rangs des Volunteers et même de certains officiers britanniques.

Après le soulèvement vinrent les représailles. Les principaux leaders furent emmenés en cour martiale et exécutés. Connolly fut blessé gravement et n’était pas en état de faire face à un procès en cour martiale. Le général Maxwell, général britannique en charge, insista pour que la procédure aille de l’avant dans l’hôpital militaire. Connolly fut condamné à mort et envoyé en ambulance à la prison de Kilmainham où il fut mitraillé à l’arrivée. Il s’agissait de la revanche de la classe dirigeante britannique – appuyée par ses alliés irlandais – non pas simplement pour le soulèvement, mais aussi pour une vie de combat contre eux.

Connolly était maintenant mort, et dans sa mort, la classe ouvrière irlandaise se trouvait privée d’un leader important et remarquable. Connolly n’avait pas ressenti le besoin de former un parti révolutionnaire et discipliné et aucune trace de ses écrits n’en faisait mention. Le mouvement ne se termina pas en révolution, mais en partition du pays et en défaite.

Notre hommage à Connolly n’a pas pour objectif de faire de fausses louanges, comme celles qui vont sortir hypocritement des lèvres de l’establishment. Notre objectif était d’apprendre de ses accomplissements et de ses erreurs pour que son expérience de vie puisse aider les générations actuelles à réussir, enfin, à débarrasser le monde du capitalisme.

  1. Texte écrit en l’honneur du 90e anniversaire de la mort de James Connolly, publié pour la première fois dans Socialism Today, No. 100, April/May 2006. Première traduction française faite par R.H., B.P. et A.H. pour Alternative socialiste en 2015.
  2. Peter Hadden (1950-2010) fut membre de la section nord-irlandaise du Comité pour une Internationale Ouvrière et permanent syndical pour la Northern Ireland Public Service Alliance (NIPSA). Les notes de bas de page ont été ajoutées par le traducteur pour faciliter la compréhension du texte.
  3. Insurrection armée organisée par les milices républicaines contre l’occupation britannique. Les combats se sont déroulés entre le 24 avril et le 30 avril 1916. Ils furent sévèrement réprimés dans le sang.
  4. Theobald Wolfe Tone (1763-1798). Précurseur du républicanisme irlandais. Arrêté lors du soulèvement de 1798 contre l’Empire britannique.
  5. Les premiers syndicats ont été d’abord l’œuvre des ouvriers qualifiés, à mesure que l’industrialisation et la division du travail se développent apparaît une main d’œuvre non qualifiée, qui deviendra rapidement majoritaire, mais délaissée par les syndicats de métiers. En Grande-Bretagne, apparaît alors à la fin du XIXe siècle ce qu’on a appelé le New Unionism, qui consistait à syndiquer sur une base « industrielle », c’est-à-dire syndiquer l’ensemble des travailleurs d’une usine et non plus uniquement les travailleurs qualifiés.
  6. Pour en savoir davantage sur le lock-out de 1913 ; Joe Higgins, « The 1913 Dublin Lockout and the unions today », SocialistWorld, http://www.socialistworld.net/doc/6448
  7. Le Home Rule est une loi donnant une certaine autonomie politique à l’Irlande, tout en restant soumise à la couronne britannique.
  8. « Starting thus, Ireland may yet set the torch to a European conflagration that will not burn out until the last throne and the last capitalist bond and debenture will be shrivelled on the funeral pyre of the last war lord ». James Connolly, « Our Duty In This Crisis », Irish Worker, August 8, 1914.
  9. Drapeau de la Citizen Army de Connelly. La bannière, sur fond bleu ciel, représente une constellation en forme de charrue. Aujourd’hui, ce drapeau est toujours utilisé par les républicains socialistes en Irlande.
  10. GPO : General Post Office, quartier général des républicains.
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