Le Comité exécutif international du CIO évalue les perspectives mondiales

Une réunion historique du Comité exécutif international (CEI) du Comité pour une Internationale Ouvrière (CIO) s’est tenue en Belgique du 12 au 16 août.

Cette réunion confiante et dynamique était chargée de faire le point à la suite d’une crise historique survenue au sein du CIO et de lancer un processus de discussion et de débat menant à un Congrès mondial au début de l’année 2020.

Divers rapports aborderont prochainement sur worldsocialist.net les discussions politiques et les conclusions de cette réunion. Voici ci-dessous le premier d’entre eux, consacré à la session d’ouverture de la réunion, couvrant les perspectives mondiales.

Par Danny Byrne, Comité provisoire du CIO

Le Comité exécutif international a commencé par une discussion animée et éclairante au sujet des perspectives mondiales. Deux camarades du Comité provisoire du CIO, Vincent Kolo et Cédric Gérome, ont introduit la discussion, Tom Crean de Socialist Alternative (CIO – Etats-Unis) se chargeant de la conclusion. Pendant une journée et demie, des camarades d’Autriche, d’Australie, de Belgique, du Brésil, de Grande-Bretagne, de Chine, de Hong Kong, de Taïwan, de Grèce, d’Allemagne, d’Irlande, d’Italie, d’Israël/Palestine, du Mexique, de Pologne, du Québec, de Russie, du Canada, de Suède, de Tunisie, de Turquie et des États-Unis sont intervenus pour contribuer au débat.

Trois éléments centraux de la conjoncture mondiale actuelle constituaient le fil rouge de cette discussion : l’avènement d’une nouvelle récession qui menace l’économie mondiale, l’escalade dramatique des rivalités inter-impérialistes qui s’exprime surtout dans la nouvelle « guerre froide » entre la Chine et les Etats-Unis, et les bouleversements de masse en cours dans le monde, surtout en Afrique du Nord, à Hong Kong et à Porto-Rico.

Le développement de ces processus de même que leur énorme impact sur la politique mondiale et les vies de millions de personnes seront le facteur décisif dans le développement de la lutte des classes dans les mois et années à venir.

Tout au long de la discussion, il a été souligné que la « révolution politique » menée par les sections et les membres du CIO au cours de la dernière période afin de sauver notre organisation internationale d’une dégénérescence sectaire, dogmatique et bureaucratique (voir notre article à ce sujet) était un élément crucial de la préparation politique nécessaire pour que nos forces soient en mesure d’intervenir dans cette nouvelle période stimulante et difficile.

Un nouveau ralentissement économique mondial

La discussion a révélé qu’à bien des égards, un nouveau ralentissement économique mondial a déjà commencé. C’est ce qu’indiquent tous les derniers chiffres, qui montrent que la Chine connaît sa croissance la plus lente depuis 30 ans, et qu’en Europe, l’Allemagne, l’Italie et la Grande-Bretagne sont toutes proches de récessions officielles ou déjà en récession.

Cette nouvelle vague de crise économique sera unique dans l’histoire, en ce sens qu’elle sera la première crise de mémoire vivante à avoir été déclenchée principalement par des facteurs géopolitiques. L’impact accablant que le conflit commercial entre les États-Unis et la Chine, ainsi que des facteurs moins importants comme Brexit, ont sur la croissance économique mondiale est une illustration du lien dialectique étroit qui existe entre la politique et l’économie. C’est aussi une confirmation brutale de la manière dont les contradictions inhérentes au capitalisme, au cœur desquelles se trouvent les tensions et les conflits entre les classes dirigeantes nationales, font obstacle au progrès économique.

La réunion du CEI a donné lieu à de nombreuses discussions sur la nature du ralentissement économique à venir et son impact. Si les facteurs géopolitiques ont été le déclencheur décisif, le moteur sous-jacent de cette crise est identique à celle de 2007/8 : la crise fondamentale de production et de rentabilité du capitalisme mondial. Cela se reflète dans le problème colossal de l’endettement, qui s’est aggravé depuis 2008, et dans le manque chronique d’investissements productifs qui alimente les bulles spéculatives.

Il a également été souligné qu’une nouvelle crise frapperait une économie mondiale qui ne s’est pas fondamentalement remise de la dernière crise. De nombreuses cartes jouées par les classes dirigeantes internationales pour lutter contre le krach de 2007/8 – y compris les baisses de taux d’intérêt et une intervention coordonnée à l’échelle internationale – sont beaucoup moins à leur portée pour faire face à la récession à venir.

L’impact d’une nouvelle crise sur les perspectives de la classe ouvrière, des jeunes et de tous les opprimés sera également différent de 2007/8. L’expérience de ces dix dernières années d’attaques, d’appauvrissement et de lutte ne sera pas oubliée. Alors qu’une nouvelle crise économique, le chômage et l’insécurité pourraient temporairement réduire à néant la volonté de lutter dans les entreprises, l’impact politique et idéologique d’une nouvelle récession aggravera sans aucun doute la radicalisation qui a eu lieu au cours de la dernière décennie. Cela mettra à l’ordre du jour des explosions sociales encore plus révolutionnaires.

Une nouvelle « guerre froide » entre la Chine et les Etats-Unis

Dans le domaine des relations mondiales, le conflit entre les deux grandes puissances mondiales gagne en intensité. Ce conflit historique, qui va bien au-delà d’une « guerre commerciale », se fraie un chemin vers le centre des événements politiques et économiques mondiaux. En ce sens se dessine une tendance au « découplage » économique, politique et technologique de la planète, les deux parties cherchant à consolider et à développer leurs sphères de pouvoir et d’influence.

Le discussion a fourni divers exemple de cette situation en Europe, en Amérique latine, en Australie et en Afrique. La crise autour du géant chinois de la technologie Huawei en est l’un des exemples les plus frappants, en relation avec le développement de la technologie clé 5G aux implications productives et militaires cruciales.

Il ne s’agit pas d’une répétition de la dernière « guerre froide », qui était à la base un affrontement entre deux systèmes politiques et économiques fondamentalement antagonistes. La « guerre froide » entre les Etats-Unis et la Chine représente aujourd’hui un affrontement historique entre la puissance impérialiste dominante du monde (les Etats-Unis) et son rival impérialiste croissant (la Chine). Cependant, comme lors de la dernière guerre froide, elle tend à diviser le monde en blocs opposés et constitue de plus en plus l’axe central de toutes les relations mondiales.

Plusieurs camarades ont commenté comment la nature « froide » du conflit ne doit pas masquer sa gravité. Ce conflit aurait très probablement déjà abouti à une guerre militaire « chaude » dans toute période historique antérieure. Mais avec la prolifération des armes nucléaires, une nouvelle guerre mondiale est une option impensable pour la classe dirigeante sous ces conditions.

L’intensité de ce conflit fluctuera au cours des prochaines années, mais les contradictions fondamentales qui le sous-tendent ne seront surmontées par aucun accord ou aucune résolutions de manière durable.

Son développement reflète également l’évolution de la situation intérieure au sein des deux puissances. Les camarades américains ont expliqué que si la faible croissance de l’économie américaine se poursuit bien encore, elle s’essouffle toutefois clairement, alors que le pays connaît une renaissance des grèves et que la vague de radicalisation « socialiste » se poursuit, comme en témoigne la nouvelle campagne électorale de Bernie Sanders pour les primaires démocrates. A Seattle, Socialist Alternative (CIO – Etats-Unis) est engagé dans une campagne de réélection pour assurer la position de Kshama Sawant au conseil municipal, face à l’homme le plus riche du monde, le dirigeant d’Amazon Jeff Bezos. Cette bataille est absolument cruciale pour les forces du socialisme mondial.

Le mouvement historique à Hong Kong, prélude à la révolution chinoise

Des camarades de Hong Kong et de Taïwan ont abordé en profondeur les racines et implications du mouvement de masse historique qui secoue atuellement Hong Kong. Depuis plus de 10 semaines, les masses sont en mouvement presque constant, avec une manifestation d’au moins plusieurs centaines de milliers de personnes chaque semaine. Le week-end dernier encore, 1,7 million de personnes sont descendues dans la rue !

Les représentants de la classe dirigeante internationale discutent ouvertement de la possibilité d’une intervention armée de la part du régime chinois, ce qui ferait de Hong Kong un « nouveau Tian’anmen ». Les camarades ont expliqué que si cela est peu probable à court terme, cela illustre cependant la profondeur de la crise et ce qu’elle représente pour le régime chinois, qui craint énormément les bouleversements révolutionnaires.

Les membres de Socialist Action (CIO – Hong Kong) sont quotidiennement actifs au sein du mouvement et encouragent actuellement une initiative cruciale de grève étudiante. Dans un mouvement largement « sans leader » et décentralisé – ce qui reflète le manque de confiance des masses dans l’opposition bourgeoise « pan-démocrate » de Hong Kong – nos camarades défendent la nécessité d’une entrée en action massive de la classe ouvrière au coeur du mouvement tout en insistant sur la nécessité de l’extension du mouvement au continent chinois.

Ce mouvement de masse représente, à bien des égards, le début d’une nouvelle révolution chinoise et coïncide avec une vague de lutte et de radicalisation sur le continent. En Chine, où sévissent le contrôle et la censure des médias de même que la désinformation systématique, le mouvement à Hong Kong est dépeint comme un complot réactionnaire occidental pour miner le potentiel de manifestations de solidarité de masse sur le continent. Cependant, il est tout à fait possible que l’escalade des nombreux mouvements sociaux et luttes dans les entreprises qui sont monnaie courante en Chine coïncide et s’unisse avec le mouvement de masse en cours à Hong Kong.

Les bouleversements révolutionnaires en Afrique

Alors que les camarades soudanais du CIO n’ont pas pu obtenir de visa pour assister à la réunion, les événements du mouvement révolutionnaire de masse qui s’y est développé ont été discutés en profondeur, tout comme les événements d’Algérie.

Les luttes révolutionnaires de masse ont secoué les deux pays cette année, jusqu’à la chute de deux dictateurs. Ces mouvements ont surpris de nombreux commentateurs capitalistes et effrayé les élites dirigeantes de la région, mais ils ont aussi inspiré des millions de travailleurs et de jeunes. La brutalité de la contre-révolution qui s’est abattue sur certaines régions du Moyen-Orient ces dernières années rend ces poussées révolutionnaires d’autant plus significatives.

La lutte au Soudan, en particulier, est l’une des luttes révolutionnaires les plus avancées du XXIe siècle. Elle a été témoin de l’émergence généralisée de comités de résistance de base, qui ont été au cœur des mobilisations de masse. Le massacre perpétré par le Conseil militaire au pouvoir et par ses milices le 3 juin, plutôt que d’en finir avec la révolution, a provoqué une contre-offensive encore plus massive, avec une grève générale de trois jours et une « marche des millions » le 30 juin.

Malheureusement, l’énergie révolutionnaire déployée par les masses soudanaises n’a pas été accompagnée d’une résolution similaire de la part des dirigeants du mouvement. Les forces de la déclaration de liberté et de changement (FDFC), dont l’épine dorsale est l’ »Association des professionnels soudanais » (SPA) ont maintenant signé un accord de partage du pouvoir avec le Conseil militaire contre-révolutionnaire. Cet accord est combattu par un nombre croissant de personnes et risque de s’effondrer sous la pression des événements. La clique dirigeante corrompue exerce une emprise encore plus forte sur l’économie et a augmenté le déploiement militaire des forces soudanaises dans la guerre menée par l’Arabie saoudite au Yémen, alors que les masses souffrent le plus de la hausse des prix et de la pénurie de nourriture, de carburant et de médicaments. Dans ces conditions, de nouvelles confrontations révolutionnaires se préparent.

Pas de stabilité politique pour le capitalisme

La probabilité croissante d’un Brexit sans accord dans les mois à venir est la manifestation la plus aiguë de l’instabilité sans fin qui secoue le capitalisme européen. Celui-ci s’est révélé totalement incapable de rétablir un équilibre politique après la crise de 2008. Des camarades de tout le continent ont parlé de l’instabilité politique et de la polarisation qui touchent tous les pays, jusqu’aux pays « noyaux » que sont l’Allemagne, la France, l’Autriche, etc.

Alors que le capitalisme britannique et européen s’oppose à un Brexit désordonné, des considérations politiques poussent inexorablement les événements dans cette direction. Avec Boris Johnson au pouvoir et les partis travailliste et conservateur en crise profonde, le capitalisme britannique manque de représentants politiques viables capables de trouver une solution conforme à ses intérêts. L’establishment de l’UE, inquiet de la crise existentielle de l’UE, se sent également obligé de « jouer au dur » avec la Grande-Bretagne.

Les élections européennes ont été marquées par une polarisation toujours plus forte et par un plus grand soutien aux partis verts dans de nombreux pays. Elles ont illustré que la classe dirigeante n’a absolument pas réussi à restaurer la confiance dans ses représentants politiques privilégiés. C’est dans cette situation que la classe dirigeante va entrer dans une nouvelle phase de turbulence économique.

Il en va de même pour l’Amérique latine, où plusieurs gouvernements de droite ont été élus dans des pays clés au cours de ces dernières années. Qu’il s’agisse de néolibéraux classiques (comme Macri en Argentine) ou de populistes de droite (comme Bolsonaro au Brésil), aucun n’a bénéficié d’une « lune de miel » de stabilité, malgré l’espoir des grandes entreprises.

Bolsonaro est confronté à la pire cote d’approbation de tous les nouveaux présidents depuis la chute de la dictature, et son gouvernement est embourbé dans des contradictions internes entre les « familles » conservatrices, néolibérales et militaires. Macri a été confronté à une vague de luttes ouvrières et féministes, et a en effet reçu une claque lors des élections primaires en Argentine, avec 15% de retard sur son principal adversaire, Alberto Fernandez.

La réunion du CEI a abordé le Mexique, qui a connu un tremblement de terre politique il y a un an de cela avec l’élection du président de gauche Lopez Obrador (AMLO). Le pays a connu une vague de luttes de la part d’une classe ouvrière enhardie après son élection.

La période à venir mettra à l’épreuve les gouvernements de toutes les couleurs politiques. La tâche du CIO est de souligner le pouvoir du mouvement uni des travailleurs et des opprimés. Seul un programme socialiste visant à mettre fin aux crises chroniques, aux inégalités, à l’oppression et au chaos du capitalisme offre une issue pour développer l’économie, la vie et le niveau de vie de l’écrasante majorité de la population mondiale tout en protégeant la planète dans ce processus.

Des discussions séparées ont eu lieu durant cette semaine de discussion au sujet de l’oppression des femmes et du féminisme socialiste ainsi que concernant l’environnement, reflétant l’importance politique de ces thèmes de même que les projets ambitieux pour des initiatives dynamiques de la part de notre internationale. Mais cette discussion a souligné que ces questions constituent des éléments clés de toute discussion sur les perspectives mondiales à notre époque. Les mouvements de masse des femmes ont stimulé la lutte de la classe ouvrière dans le monde entier, les camarades du CIO jouant souvent des rôles de premier plan dans ceux-ci, et les travailleuses et les jeunes ont été à l’avant-garde des luttes de classe de toutes parts.

La révolte mondiale des jeunes contre le changement climatique, avec de plus en plus de sympathie et de soutien de la part de la classe ouvrière au sens large, verra un nouveau point culminant atteint pendant les « grèves climatiques » du 20 au 27 septembre, auxquelles le CIO interviendra de manière audacieuse à l’échelle mondiale.

Cette discussion électrisante a montré la force politique, la détermination et l’optimisme révolutionnaire qui demeurent dans l’ADN du CIO, une internationale socialiste révolutionnaire en pleine forme et pleine de vitalité.

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