Retour sur l’échec du gouvernement de gauche PS-PCF sous la présidence de François Mitterrand

France, 1981-1984 : de l’espoir au ‘‘tournant de la rigueur’’

10 mai 1981. A Paris, 200.000 personnes se rassemblent à la Bastille et crient leur joie. Des scènes de liesse éclatent dans toutes les villes du pays. François Mitterrand vient de remporter le 2e tour du scrutin présidentiel avec 52% des voix. Pour la première fois de l’histoire de la Ve République (instaurée en 1958), c’est un président de gauche qui est élu. Exprimant l’effroi patronal, le quotidien de droite Le Figaro écrivait au lendemain des élections : “Le collectivisme d’inspiration marxiste est désormais à nos portes”. Et pourtant…

Par Boris (Bruxelles)

La conquête du pouvoir

François Mitterrand avait été ministre à 11 reprises sous la IVe république (1946-58), il n’avait rien d’un révolutionnaire, mais avait bien remarqué à quel point les événements de Mai 68 avaient profondément radicalisé les travailleurs. Lorsqu’il prend la tête du tout nouveau Parti Socialiste (PS) en 1971, il l’engage sur la voie d’une alliance électorale avec le Parti Communiste Français (PCF) qui, en freinant les grèves de ’68, avait démontré qu’il savait rester dans les limites du système.

En 1972, l’Union de la Gauche est constituée autour d’un programme commun réunissant le PS, le PCF et le Mouvement des radicaux de gauche (MRG) et reposant sur des réformes sociales et la nationalisation de neufs grands groupes industriels ainsi que du crédit. Chez les patrons et les riches, on craint le pire, d’autant plus qu’éclate peu après la crise économique de 1973-74. Les fermetures d’usine et les licenciements massifs s’enchaînent, un nouveau phénomène fait son apparition : le chômage de masse. Entre 1974 et 1981, le nombre de chômeurs triple et atteint le million et demi.

Le programme commun n’est hélas pas utilisé pour aider à construire une relation de force pour la lutte. Le PS, le PCF et les directions syndicales détournent au contraire celle-ci pour tout miser sur une victoire électorale de la gauche. Ainsi, en 1978-79, lorsqu’éclate une révolte ouvrière de quatre mois en Lorraine et au Nord-Pas-de-Calais contre le licenciement de 21.000 sidérurgistes, Mitterrand promet simplement, une fois élu, de rouvrir les bassins sidérurgiques fermés. Les sidérurgistes payeront chèrement la désorganisation de la lutte.

Aux élections de 1976 et 1977, le PCF est devancé par le PS. Désireux de regagner sa position de première force de gauche, le parti quitte l’Union de la Gauche et justifie son départ en raison du nombre insuffisant de nationalisations prévues. Dans les rangs du mouvement ouvrier, où l’on aspire à un changement de politique, la politique de zigzags du PCF est mal perçue alors que le PS est considéré comme le parti unitaire à gauche.

1981-1982. Une politique de relance keynésienne et le sabotage des capitalistes

Le programme électoral de Mitterrand en 1981 ressemble au programme électoral du PTB en 2019. On y trouve un programme de relance économique grâce aux investissements publics (création de 150.000 emplois dans les services publics, politique de grands travaux publics, construction de logement sociaux,…), à l’augmentation du pouvoir d’achat, à l’instauration de la semaine des 35 heures pour combattre le chômage et à la redistribution des richesses via l’introduction d’un impôt sur les fortunes des plus riches. Le PS de l’époque va même plus loin en défendant la nationalisation de neuf grands groupes industriels, du crédit et des assurances. Il n’est cependant pas question d’une transformation socialiste de la société.

Finalement, c’est la victoire au second tour de l’élection présidentielle et un gouvernement comprenant 4 ministres du PCF initie une batterie de réformes : embauche de 55.000 fonctionnaires ; augmentation du salaire minimum de 10%, des allocations familiales et logement de 25%, de l’allocation pour les personnes handicapées de 20% ; abolition de la peine de mort; abrogation de la loi ‘‘anti-casseurs’’ ; régularisation de 130.000 sans-papiers par le travail ; création de l’impôt sur les grandes fortunes ; augmentation de 40% à 500% des budgets pour le logement, la culture, l’emploi et la recherche ; blocage des prix ; nationalisation des 36 premières banques de dépôt ainsi que de Paribas, de Suez et de 5 grands groupes industriels (CGE, PUK, Rhône-Poulenc, Saint-Gobain, Thomson) ; introduction de la semaine des 39 heures, de la 5e semaine de congés payés, de la pension à 60 ans et d’une nouvelle législation du travail ; encadrement et plafonnement des loyers ; abrogation du délit d’homosexualité.

Le gouvernement lance une politique de relance keynésienne – par la consommation et les investissements – mais l’exceptionnelle période de croissance économique prolongée d’après-guerre était terminée. Depuis la moitié des années ’70, le capitalisme était en crise. Les États-Unis étaient entrés en récession et le ralentissement économique de l’Allemagne, avait un profond impact sur l’économie française. Le pays était en pleine stagflation : une récession économique combinée à une inflation galopante.

Le gouvernement va alors tout faire pour convaincre le patronat du bienfondé de sa politique de relance afin de restructurer le capitalisme français et de renforcer sa position concurrentielle. Mais les capitalistes veulent écraser les espoirs des travailleurs et organisent donc le sabotage de la politique du gouvernement.

Puisqu’avec la crise, les capitalistes perdent confiance en leur propre système économique, ils préfèrent placer leur argent dans les investissements spéculatifs qui explosent à l’époque. L’État doit donc les remplacer dans les entreprises nationalisées. Le gouvernement ayant voulu respecter le cadre légal plutôt que s’appuyer sur l’action du mouvement ouvrier, la droite et les patrons saisissent le conseil constitutionnel, font valoir le droit de propriété privée et arrachent 39 milliards de francs de l’État en compensation pour l’ensemble des nationalisations. Certains patrons se frottent les mains : avec la crise, ce sont aussi des pertes qui ont été nationalisées à grands frais.

Les banques nationalisées sont vite confrontées aux limites d’un fonctionnement qui respecte les lois du marché privé. La politique de crédit bon marché échoue à relancer les investissements privés tandis que le Franc est attaqué par les marchés. La Banque de France tente de maintenir ce dernier à flot en utilisant les réserves de devises, qui s’effondrent. Entre 1981 et 1983, le franc est dévalué 3 fois. L’inflation mine l’efficacité des mesures en faveur du pouvoir d’achat. Le déficit sur la balance commerciale (les importations dépassent les exportations) se creuse fortement. La Banque de France bloque la mise à disposition de plus de liquidités et force le gouvernement à emprunter sur le marché privé. Tout cela s’accompagne d’une fuite de capitaux d’ampleur inédite : les grandes fortunes fuient l’impôt.

De nombreux riches franchissent la frontière suisse avec des valises ou des sacs poubelles remplis d’argent et de l’or planqué dans les roues de secours. Les capitaux étrangers quittent également le navire. Le contrôle de taux de change sera instauré ainsi qu’un renforcement des contrôles à la frontière, mais les transferts de fonds vers le Suisse se poursuivront.

Le ‘‘tournant de la rigueur’’

Très vite, le gouvernement PS-PCF recule. Un blocage salarial de 4 mois prend place en juin 1982, suivi de la suppression de l’indexation automatique des salaires. Le PCF dénonce, mais ses ministres ne remettent pas en cause leur soutien au gouvernement. Le patronat applaudit : la gauche vient de réussir sans la moindre résistance ce que la droite n’avait jamais pu qu’espérer.

Le 21 mars 1983, c’est le ‘‘tournant de la rigueur’’, c’est-à-dire l’abandon des politiques économiques keynésiennes pour embrasser le monétarisme néolibéral. PS et PCF décident que la France reste dans le Système monétaire européen (SME). Pour résorber les déficits, le ‘‘plan Delors’’ d’austérité est mis en place.

En mars 1984, les ministres du PCF participent à une dernière attaque d’envergure : la suppression de 21.000 emplois dans la sidérurgie d’Etat, soit le même nombre que la droite en 1978-1979. 150.000 travailleurs manifestent en Lorraine, mais la marche vers Paris organisée par les directions syndicales prend des allures d’enterrement. L’échec du gouvernement PS-PCF qui devait combattre le chômage et sauver la sidérurgie est total. Aux élections de juin 1984, le Front National obtient 11% et réalise sa première percée au niveau national. Le PS chute à 21% et le PCF à 11%. Le PCF quitte le gouvernement, mais jamais plus il ne regagnera ses bastions ouvriers perdus.

L’échec du réformisme, pas du socialisme

Cet échec se déroule au moment où Thatcher au Royaume-Uni et Reagan aux États-Unis affrontent la classe ouvrière pour durablement modifier les relations de force en faveur du capital. La voie est ouverte pour quatre décennies de politiques néolibérales dramatiques. A partir du ‘‘tournant de la rigueur’’ de mars 1983, la participation du PS au pouvoir en France, mais aussi en Belgique et ailleurs en Europe, se limitera à l’application de la politique néolibérale. Mais cet échec, ce n’est pas celui du socialisme, il s’agit de celui du réformisme.

En 1986, Henri Emmanuelli (secrétaire d’État du gouvernement de 1981 à 1984) a résumé son avis sur le virage de mars 1983 en ces termes : ‘‘Les socialistes ont longtemps rêvé d’une troisième voie entre le socialisme et le capitalisme. À l’évidence, elle n’est plus possible. La solution, c’est de choisir clairement l’un des deux systèmes et d’en corriger les excès. Nous avons choisi l’économie de marché.’’ Il aura manqué en France un parti révolutionnaire implanté dans le mouvement des travailleurs qui ne se limite pas à un programme de réformes mais qui lie celui-ci à la perspective du renversement du capitalisme et du remplacement de l’économie de marché par une économie démocratiquement planifiée.

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