Allemagne. La révolution de 1923

Par Wolfram Klein

En 1923, l’occupation de la Ruhr par les troupes belges et françaises a conduit à une crise économique profonde en Allemagne. Le renversement révolutionnaire du capitalisme était à portée de main.

Beaucoup, même à gauche, estiment qu’Allemagne et révolution ne font pas bon ménage. La révolution de 1848 est déjà loin derrière nous et n’a, de plus, pas été couronnée de succès. La révolution de 1918 est souvent considérée comme un incident causé par la Première guerre mondiale. Juste avant la guerre, des marxistes comme Rosa Luxemburg analysaient encore que les contradictions politiques et économiques du pays étaient tellement aigües qu’une situation prérévolutionnaire était à l’ordre du jour. Pour les classes dirigeantes aussi, la guerre constituait une échappatoire aux contradictions politiques intérieures. La révolution ne s’est pas terminée avec l’élection du parlement national en janvier 1919. Jusqu’en 1920, il y avait des mouvements révolutionnaires avec, entre autres, la grève générale de mars 1920 contre le coup d’Etat de Kapp. Lors du soulèvement contre le coup d’Etat réactionnaire, une armée rouge de 50.000 ouvriers armés a été montée dans la Ruhr. Cette vague révolutionnaire ne s’est pas arrêtée là. En 1923, l’occupation de la Ruhr en a déclenchée une nouvelle.

L’occupation de la Ruhr

Le 11 janvier 1923, des troupes françaises (et belges) ont envahi le territoire de la Ruhr. La raison officielle en était que l’Allemagne n’avait payé que partiellement les réparations qui lui avaient été imposées après sa défaite lors de la Première guerre mondiale. La véritable raison était que l’impérialisme français, sous le premier ministre Poincaré, voulait consolider sa position dominante en Europe après avoir conquis cette position par le Traité de Versailles en 1919.

Le gouvernement allemand dirigé par Wilhelm Cuno, un ancien directeur de la compagnie maritime HAPAG et défenseur des intérêts du capital, a appelé à une ‘‘opposition passive”. Toute collaboration avec les occupants français était interdite, le paiement des réparations de guerre a été stoppé, la production et le transport étaient en grande partie à l’arrêt. Des actions terroristes par des militants d’extrême-droite avaient lieu, partiellement soutenus officiellement. Les autorités françaises ont réagi par des extraditions, des arrestations et des exécutions.

Tous les partis présents au parlement allemand ont soutenu le gouvernement à l’exception du Parti Communiste (KPD). Ce parti a rejeté l’occupation de la Ruhr et l’ensemble de la politique de l’impérialisme français qui, après la Première guerre mondiale, s’érigeait en gendarme du continent européen. Le capitalisme allemand n’en restait pas moins leur ennemi principal et les communistes français leur allié principal. “Combattez Poincaré dans la Ruhr et Cuno sur la Spree” était l’un de leurs slogans. Juste avant l’invasion, le KPD tenait une conférence les 6 et 7 janvier à Essen avec des orateurs d’autres partis de l’Internationale communiste (Komintern) mise sur pied en 1919. Des communistes français ont diffusé sur le territoire de la Ruhr des affiches qui visaient les forces d’occupation et ont formé des divisions parmi les soldats qui avaient été engagés dans l’occupation. Il y avait des publications pour les soldats et des tracts en français et en “marocain” (en arabe – un nombre considérable des soldats d’occupation provenait des colonies françaises d’Afrique du Nord). Les presses communistes françaises et allemandes ont dénoncé le manque de nourriture et le fait que les soldats étaient mal logés de même que les intimidations des officiers. La justice française a condamné les participants à la conférence d’Essen pour haute trahison. La résistance passive s’est vite révélé n’être qu’une farce. Les capitalistes sont prêts à sacrifier des travailleurs au nom du patriotisme, mais pas à renoncer à leurs profits. Dans la pratique, cela signifiait que les mines de la Ruhr empilaient de grands tas de charbon que les Français saisissaient et emportaient. Ensuite, les propriétaires des mines se faisaient indemniser pour la saisie du charbon. La proposition communiste de vendre le charbon à la population a été rejetée.

Face à l’énorme pression de la classe ouvrière et à la course aux profits effrenée et ininterrompue des patrons, l’opposition des masses contre l’occupation a augmenté. La colère s’est également dirigée vers les capitalistes et le gouvernement Cuno, qui voulait restaurer la journée des dix heures.

Vague de grèves dans la Ruhr

L’inflation, qui avait commencé avec la première guerre mondiale, a connu une croissance spectaculaire après la grève. En janvier 1923, l’inflation a explosé. Pour une livre britannique, il fallait désormais payer 50.000 à 250.000 marks. Grâce à des actions de soutien au mark (vente d’or et de devises pour maintenir le cours du change face au dollar américain à environ 21.000 contre 1), la hausse de l’inflation a été provisoirement stoppée. Mais le financement public de la “bataille de la Ruhr” avec le soutien aux entreprises et le paiement des salaires des grévistes ou chômeurs et fonctionnaires a impliqué un retour de l’inflation à partir du 18 avril 1923. En juin, 500.000 marks devaient déjà être payés pour une livre. L’historien français marxiste Pierre Broué écrivait à ce sujet : “Le travailleur privilégié, c’est-à-dire celui qui a du travail, a besoin de deux jours du salaire moyen d’un ouvrier qualifié pour acheter une livre de beurre et cinq mois de salaire pour un nouveau costume. L’inflation n’a, cependant, pas signifié la misère pour tout le monde. Les propriétaires d’or ou de devises étrangères ont amassé des bénéfices extraordinaires. Des industriels et des entrepreneurs qui ne devaient presque plus rien dépenser en salaires et cotisations sociales ont pu baisser leurs prix et vendre à l’étranger pour des devises.” (Pierre Broué, La révolution allemande 1918-1923, Berlin, 1973).

Dans la Ruhr, l’augmentation des prix des produits alimentaires a été particulièrement forte. Le 16 mai, une mine de charbon proche de Dortmund a entamé une grève spontanée pour des augmentations de salaire. Quelques jours plus tard, la grève a été suivie par au moins 300.000 mineurs et métallurgistes. Etant donné que les occupants français avaient jeté la police allemande hors de la Ruhr, à de nombreux endroits des “centuries prolétariennes” (où souvent des travailleurs communistes, sociaux-démocrates et non-partisans étaient actifs) veillaient au maintien de l’ordre. Des soldats français saluaient les grévistes à Bochum par des : “A bas Poincaré! A bas Stinnes!” (Stinnes était propriétaire d’un grand empire commercial et était le réel dirigeant en Allemagne). Les soldats ont donné leurs mitrailleuses aux travailleurs avant qu’elles ne soient retirées par les officiers. Le gouvernement patriotique allemand a demandé l’autorisation à l’ennemi français de réprimer militairement le mouvement de grève de la Ruhr. En fin de compte, l’Allemagne avait également soutenu la France en 1871 lors du massacre de la Commune de Paris. Le KPD, qui avait pris la direction du mouvement, craignait une répression commune de l’Allemagne et de la France. Le parti a appelé à la fin des grèves après l’obtention de hausses de salaires.

La petite bourgeoisie et le nationalisme

La révolution russe de 1917 a été victoirieuse grâce à l’alliance de la classe ouvrière et de la petite bourgeoisie (surtout les paysans). En Allemagne, la contradiction entre les paysans et les grands propriétaires terriens n’a pas joué un rôle aussi central qu’en Russie. Le SPD avait, longtemps déjà avant la première guerre mondiale, défendu les intérêts de la classe ouvrière dans le cadre du capitalisme. Mais la petite bourgeoisie avait largement été laissée aux nationalistes et militaristes qui s’organisaient dans des cercles de vétérans, entre autres.

Le nationalisme petit-bourgeois a reçu une douche froide après la défaite de la première guerre mondiale. Beaucoup de petits bourgeois soutenaient la révolution de 1918-19. Mais l’espoir a fait place à l’amertume. L’inflation a fait fondre l’épargne des classes moyennes. Les salaires de “nouvelles classes moyennes” parmi les travailleurs qui se considéraient plus qu’à peine membres de la classe ouvrière sont tombés à un niveau de misère. Des pans entiers de la petite bourgeoisie ont développé une haine folle contre les Français (qui ont utilisé la victoire lors de la guerre mondiale pour imposer de lourdes réparations via le Traité de Versailles), le mouvement des travailleurs et les “Juifs” (accusés par les nationalistes d’avoir, avec la révolution de novembre, attaqué dans le dos l’armée invaincue sur le terrain et associés à la république honnie de Weimar).

Pour mener à bien la révolution commencée en 1918 en Allemagne en reversant le capitalisme, le KPD aurait non seulement dû avoir la majorité de classe ouvrière derrière lui mais aussi avoir le soutien de pans de la petite bourgeoisie ou à tout le moins la neutraliser partiellement. Le KPD indiquait à juste titre que la haine contre les Français était une expression de l’appauvrissement social de la classe moyenne par la guerre et la période qui a suivi. Le parti essayait de transformer cette haine en mettant l’accent sur les contradictions de classe entre les ouvriers et paysans français, d’une part et les capitalistes français, d’autre part. En même temps, des preuves de la collaboration entre capitalistes français et allemands ont également été publiées.

Les erreurs du KPD

Le KDP a, cependant, fait une erreur en ne faisant parfois pas de distinction entre les pays opprimés par l’impérialisme (comme les colonies) et l’impérialisme allemand vaincu. Il n’était pas correct non plus de reprocher à la classe dirigeante allemande une capitulation face à la France. Avec le recul, il est clair que la classe dirigeante a manœuvré. Les capitalistes ont utilisé la constitution de Weimar et ont laissé le SPD diriger avec eux jusqu’en 1930, l’occupation de la Rhénanie prévue dans le Traité de Versailles a, en effet, stoppé à ce moment-là. En 1933, ils ont placé Hitler au pouvoir pour écraser le mouvement ouvrier, pour réarmer le pays et préparer une nouvelle guerre mondiale. Ils n’ont pris leurs distances vis-à-vis d’Hitler que lorsqu’il était clair qu’ils perdraient la guerre.

Le KPD ne pouvait promettre une guerre de vengeance contre la France à la petite bourgeoisie nationaliste. Le parti a déclaré à juste titre qu’un gouvernement ouvrier allemand révolutionnaire respecterait les obligations du Traité de Versailles mais prendrait l’argent nécessaire chez les riches plutôt que chez les travailleurs. Il y avait en Allemagne non seulement des nationalistes belliqueux mais aussi des millions de travailleurs et de petits bourgeois qui se souvenaient des horreurs de la première guerre mondiale et avaient peur d’une nouvelle guerre. En 1917, la paix avait été l’une des revendications les plus mobilisatrices de la révolution russe. En 1923, la population allemande savait que la révolution russe avait été suivie d’une intervention militaire impérialiste et de trois années de guerre civile sanglante. La peur d’une intervention et d’une nouvelle guerre était présente. Mais la réussite de la révolution allemande était la seule voie pour éviter la deuxième guerre mondiale et ses 60 millions de morts.

Apparemment l’impérialisme français se serait opposé militairement à une révolution ouvrière allemande. Le renversement du capitalisme en Allemagne aurait à tel point perturbé le rapport de forces entre capitalisme et socialisme en Europe que les capitalistes des pays voisins auraient mis le paquet dans la bagarre. Mais la vague de grèves en mai dans la Ruhr a également montré que de nombreux soldats français éprouvaient de la sympathie pour les travailleurs allemands. Le moral des troupes françaises et l’état d’esprit parmi la population française auraient pu faire la différence entre une intervention militaire contre une révolution ouvrière allemande et une “guerre de défense” contre des actions de vengeance allemande. En 1918, les soldats allemands revenus d’Ukraine comptaient parmi les combattants les plus féroces de la révolution allemande de novembre. Une intervention militaire française contre une révolution ouvrière allemande n’aurait pas stoppé la révolution en Allemagne mais aurait peut-être rapproché un peu plus la révolution française – et mis ainsi fin à tout ce qui avait provoqué le mécontentement justifié contre le Traité de Versailles.

Le révolutionnaire russe Léon Trotsky proposait dans un article du 30 juin 1923 de lier la revendication communiste d’un mouvement ouvrier (ou de gouvernement ouvrier et paysans,…) à celle des Etats-Unis d’Europe. Lors de la première guerre mondiale, l’impéralisme allemand avait essayé de lier le charbon de la Ruhr avec le minerai de fer de Lotharingie, l’impérialisme français a essayé de faire la même chose avec l’occupation de la Ruhr. Dans les deux cas, les conséquences ont été désastreuses. Le slogan des Etats-Unis d’Europe offre une solution révolutionnaire au problème que l’impéralisme n’a pu résoudre (et aussi au problème des réparations). Malheureusement, la direction du Komintern n’a repris cette revendication qu’en octobre. Dans le travail agitationnel du KPD, ce n’était pas présent non plus.

Les tentatives de rallier les petits bourgeois nationalistes n’ont pas été très fructueuses. Leur haine du mouvement ouvrier et des “juifs” assurait qu’ils ne voyaient pas un allié en le KPD qui comptait plusieurs dirigeants juifs et ce, pas même quand le parti a reproché au gouvernement la capitulation face à l’impérialisme français. Le KPD a probablement repoussé dix travailleurs sociaux-démocrates pour chaque petit bourgeois ‘‘sensible sur le point national’’ qui a été gagné.

Malgré de telles erreurs, les reproches des sociaux-démocrates au KPD de collaborer avec les fascistes n’étaient que de la pure démagogie de bas étage. A chaque tentative de réagir à l’indignation nationale face à l’occupation de la Ruhr, le KPD exigeait que tout allié potentiel se prononce contre les fascistes. Il était correct de tendre la main à d’anciens fascistes qui avaient rompu avec le fascisme. Il n’y a pas eu d’alliance avec les fascistes, mais le KPD a été tenté de compléter le combat physique par le combat idéologique. En juillet 1923, l’attitude du KPD et du SPD face au fascisme est devenue claire : le KPD a mobilisé pour une journée d’action anti-fasciste le 29 juillet. Le Ministre prusse des Affaires intérieures Severing (du SPD !) a interdit toute manifestation de rue de sorte que le KPD a dû en grande partie se contenter de meetings dans des salles. La force de mobilisation du KPD et l’ambiance survoltée ressort de la participation à cette journée d’action anti-fasciste : selon le KPD, il y avait 250.000 participants rien qu’à Berlin (selon des estimations bourgeoises, il est question de 160.000 à 180.000 personnes), plus de 100.000 à Saxe, plus de 100.000 à Württemburg, …

La grève Cuno

A partir de juin 1923, il y avait plus de grèves revendiquant des salaires plus élevés en adéquation avec la montée des prix astronomique, en dehors de la Ruhr aussi. Ainsi, des ouvriers qui auparavant n’étaient pas à la pointe de la lutte ont fait grève aussi, comme plus de 100.000 ouvriers agricoles en Silésie. Au total, en 1923, il y a eu plus d’1,8 million de grévistes et plus de 14 milions de jours de travail perdus par la grève. C’était moins qu’en 1922 (l’année comptant le plus grand nombre de grèves de l’histoire allemande : plus de deux millions de grévistes et 29 millions de jours de travail perdus). Mais dans les premiers mois de 1923, il y a eu peu de grèves (du fait de la stabilisation du Mark et du “cessez-le-feu” appelé par les dirigeants syndicaux après l’occupation de la Ruhr). De plus, les statistiques s’amélioraient de sorte qu’il y avait moins de doubles comptages. Enfin, la grève générale contre le gouvernement Cuno n’a manifestement pas été prise en compte alors que lors de cette grève, 3,5 millions de travailleurs ont arrêté le travail.

Lorsque début août, le Reichstag est revenu de vacances parlementaires, les délégations d’usines berlinoises se sont rendues devant le bâtiment du parlement pour réclamer la démission du gouvernement. Le samedi 11 août, les conseils d’usines berlinoises se sont réunis.

Comme il y avait 15.000 participants, ils ont dû se répartir en quatre salles. Ils exigeaient, entre autres, la démission immédiate du gouvernement Cuno et l’instauration d’un salaire minimum. Une grève devait débuter le midi et durer jusqu’au mardi soir. Un comité de grève a été formé. Le matin suivant, il a été décidé d’une grève générale dans toute l’Allemagne. Mais le soir-même, Cuno a démissionné et, le lendemain, un nouveau gouvernement a été formé sous la direction de Stresemann, le SPD participait ainsi aussi à ce gouvernement.

En dehors de Berlin, beaucoup de travailleurs n’ont entendu l’appel à la grève que le lundi et n’ont donc fait grève qu’à partir du lundi soir ou du mardi. Mais entre-temps, la revendication principale s’était déjà imposée. Ainsi, une échelle mobile des salaires qui lie les salaires à l’inflation a été instaurée. A Berlin, le personnel des transports publics et des imprimeries a été tenu hors de la grève de sorte que les trams puissent rouler, les journaux paraître et – last but not least – que les billets de banque puissent être imprimés. Pour éviter un lent dépérissement du mouvement, les conseils d’usines berlinoises ont décidé de ne pas étendre la grève à partir du mardi. Le KPD était à l’avant du mouvement mais ne comprenait pas que le mouvement spontané de la base pouvait se poursuivre après le chute du gouvernement jusqu’à la chute du capitalisme.

Le front unique

La grève Cuno avait montré à quel point l’influence du KPD avait grandi au sein du mouvement ouvrier. A l’été 1923, le KPD avait rattrapé le SPD et avait clairement un soutien majoritaire parmi la classe ouvrière. Même dans la région rurale de Mecklenburg-Strelitz (la seule région où il y avait des élections à ce moment), le KPD a pu se maintenir au niveau du SPD. Ce soutien croissant était partiellement dû à la politique de front unique menée depuis 1921. Simultanément et pour la première fois depuis la révolution de novembre 1918, une aile gauche qui s’opposait à la direction du parti a fait sa réapparition au sein du SPD.

En décembre 1920, suite à une fusion avec l’aile gauche de l’USPD, le KPD était devenu un parti de masse comptant des centaines de milliers de membres. Les membres débordaient d’énergie mais hélas, la vague révolutionnaire d’après guerre était passée. Le KPD ne le reconnaissait pas et s’est lancé dans des aventures révolutionnaires (comme l’action de mars en 1921). Le parti s’est fameusement fait taper sur les doigts par Lénine, Trotsky et la direction de l’Internationale communiste à ce sujet qui indiquaient que le KPD devait d’abord gagner la majorité de la classe ouvrière avant de mettre la question du pouvoir à l’agenda.

Ainsi, on est passé à la politique du front unique. L’idée centrale en était que les opinions des ouvriers révolutionnaires et réformistes peuvent différer quant à la nécessité d’une révolution, mais que cela ne peut constituer une entrave à la lutte commune contre les diminutions de salaires, les mauvaises conditions de travail et la violence fasciste. Si elle est correctement appliquée, la méthode du front unique offre aux révolutionnaires une situation ‘‘win-win’’ : si le parti réformiste et les dirigeants syndicaux refusent une proposition de lutte commune, cela les discrédite parmi leurs propres membres qui deviendront plus critiques et plus ouverts aux idées communistes. Si les dirigeants acceptent l’offre d’un front unique, cela mène à des conditions avantageuses dans lesquelles les ouvriers peuvent empêcher un recul et même imposer des améliorations, ce qui augmente la confiance en soi et la combativité. Au travers de chaque étape de la lutte, les travailleurs peuvent, de plus, voir de près la pratique des organisations communistes et réformistes et prendre conscience du fait que les révolutionnaires sont les meilleurs défenseurs des réformes. Dans ce cas aussi, les travailleurs réformistes peuvent être attirés par le parti communiste. La politique du front unique visait à ancrer le KPD dans la classe ouvrière après la défaite de l’action de mars en 1921.

La profonde division au sein du KPD constituait un grand problème. Il y avait une opposition de “gauche” (menée par Ruth Fischer, Ernst Thälmann et Arkadi Maslow) surtout forte à Berlin, Hambourg et dans la Ruhr. Cette opposition était en théorie favorable au front unique, mais elle soupçonnait la direction du parti (autour d’Heinrich Brandler) de vouloir en fait réunifier le KPD et le SPD. Plusieurs données peuvent expliquer d’où venait cette méfiance : lors des élections parlementaires de 1920, le KPD a obtenu 2 sièges et l’USPD 81. Au congrès de l’USPD à Halle en octobre 1920, une majorité claire a décidé une fusion avec le KPD. Seuls 22 parlementaires ont suivi cette décision de sorte que le parti communiste unifié comptait 24 sièges. Le reste des 59 sièges restants a continué de former une fraction USPD. Dans les mois qui ont suivi l’action de mars, une majorité de la fraction KPD a adhéré à une scission à droite, la Kommunistische Arbeidsgemeinschaft (la communauté ouvrière communiste). Ainsi, il restait 11 élus de la fraction KPD. Après quelques transferts, ils sont repassés à 15. La plupart des parlementaires de l’USPD et de la KAG se sont joints, fin 1922, à la fraction SPD, ce qui a fait passer le nombre de sièges de 113 à 178 (le point d’orgue de la fraction SPD dans la république de Weimar a alors été atteint). Il y a eu des développements identiques à la direction du parti, dans les fractions USPD, dans les régions, dans les rédactions des journaux de parti de l’USPD,… Il est compréhensible qu’après ces expériences avec les représentants élus, la base du parti ait conçu une certaine méfiance et qu’elle en soit venue à soupçonner la direction de vouloir se rapprocher du SPD.

De plus, la direction du parti avait commis pas mal de fautes politiques, ce qui donnait du grain à moudre à l’opposition. Ainsi, après le meurtre du ministre des Affaires étrangères Rathenau en juin 1922, des protestations de masse ont eu lieu. Le KPD a décidé à juste titre de participer à ces actions mais n’est pas vraiment parvenu à mettre en avant ses propres revendications de manière offensive. Lors du congrès de Leipzig en janvier 1923, le leitmotiv de la direction est qu’il fallait essayer de coller aux illlusions et préjugés des travailleurs. Le Komintern a déclaré que cette formulation était “assurément fausse”. Le KPD devait plutôt coller aux préoccupations et aux intérêts des travailleurs et les aider à dépasser leurs illusions au travers d’une lutte et d’une pratique communes.

De l’autre côté, l’opposition soulignait que le SPD ne pouvait défendre les intérêts des travailleurs et que l’offre d’un front unique ne pouvait être destinée qu’à démasquer la social-démocratie. Avec une telle position, l’opposition donnait à la direction du SPD, la meilleure excuse qui soit pour ne pas accéder à l’offre d’un front unique du KPD et faire passer la proposition pour un tour de passe-passe. Il aurait été plus objectivement correct et donc plus convaincant d’expliquer que même lorsque la direction du SPD se bat, elle limite les buts et les méthodes de la lutte d’une manière qui affaiblit celle-ci.

Les organisations du front unique

Le front unique signifiait que des engagements soient pris entre les directions de partis à différents niveaux, par exemple pour des manifestations communes. Cela signifiait donc la collaboration de communistes dans des syndicats, des conseils d’usines ou des coopérations dominés par les sociaux-démocrates avec, à la clé, une lutte pour la majorité. Le succès de la politique du front unique est très clair à ce titre. Lors des élections des délégués du syndicat du métal Deutschen Metallarbeiterverband (prédécesseur d’IG Metall) en juillet 1923, le KPD a obtenu une majorité dans la plupart des grandes villes (et parfois des majorités très claires : à Berlin, par exemple, 54.000 voix contre 22.000 pour le SPD). L’influence écrasante du KPD dans le mouvement des conseils d’usines berlinoises a été déterminante pour la grève Cuno en août.

En même temps, les syndicats étaient, cependant, affaiblis par l’inflation. Face à la forte hausse des prix, les conventions collectives perdaient de leur intérêt. Les caisses de grève étaient vides. Les salaires des organisateurs à plein temps, les permanents, se réduisaient aussi.

Entre l’été 1922 et celui de 1923, les syndicats ont perdu deux millions de membres. Le contrôle de l’appareil syndical central sur les sections locales et d’entreprises a diminué. Ce développement a approfondi la crise au sein du SPD. Le KPD a cependant pu étendre son influence dans les syndicats, mettre sur pied des comités dans différentes entreprises et développer de nouvelles organisations de masse dans lesquelles des travailleurs communistes, sociaux-démocrates et non-partisans collaboraient, à savoir les Comités de contrôle et d’organisation de défense prolétarienne (ou encore “Centuries prolétariennes”). Les Comités de Contrôle devaient mettre les commerçants sous pression pour ne pas qu’ils fassent monter les prix de manière irraisonnable et pour ne pas qu’ils retiennent des stocks de marchandises pour faire grimper les prix.

Après que le Komintern ait indiqué qu’un soulèvement révolutionnaire soit à l’ordre du jour en Allemagne, les Centuries prolétariennes ont gagné en intérêt. Cela ressort des chiffres. Rien qu’entre mi-mai et mi-juin, 900 centuries ont été mises sur pied, 192 purement communistes et 712 mixtes. La moitié des membres étaient communistes, 30 à 35% non-partisans, 15 à 20 % sociaux-démocrates. Les sociaux-démocrates étaient actifs dans quelques organisations interdites par leur propre parti en la personne du ministre prussien des Affaires étrangères Severing, le 12 mai 1923 ! Les membres étaient surtout d’anciens soldats de la première guerre mondiale et âgés de 25 à 30 ans. Le problème central des “Centuries prolétariennes” était leur armement insuffisant. Il y a beaucoup d’exemples historiques de révolutions à mains nues et au cours desquelles les armes n’ont été acquises que pendant le combat. Mais en Allemagne, en 1923, les ouvriers révolutionnaires avaient derrière eux plusieurs années de conflits armés avec la police, l’armée, les Freikorpses (les corps-francs) et d’autres bandes contre-révolutionnaires. Peu d’entre eux étaient prêts à se battre sans armes.

Le mouvement ouvrier

En 1922, le Komintern a lancé le slogan d’un “gouvernement ouvrier” comme couronnement d’une politique de front unique. Il a été offert aux ouvriers sociaux-démocrates de lutter ensemble non seulement en entreprise et en rue mais aussi de constituer ensemble un gouvernement – à condition toutefois que les sociaux-démocrates (ou en tout cas, certains d’entre eux) soient prêts à rompre avec le capitalisme (exproprier les capitalistes, désarmer l’appareil d’Etat capitaliste, armer les ouvriers,…).

Les avis par rapport à ce slogan étaient partagés y compris au sein du KPD. L’opposition accusait la direction du parti de vouloir former une coalition gouvernementale dans le cadre d’un Etat bourgeois et ce, sur base de la constitution de Weimar. Le congrès de Leipzig a décidé qu’un gouvernement ouvrier “mènerait le combat sur base des moyens existants de l’état bourgeois”, ce qui a bien entendu renforcé la méfiance. Le Komintern a refusé cette formulation à juste titre et déclaré qu’un gouvernement ouvrier peut effectivement partir des institutions bourgeoises existantes mais dès que ce gouvernement commence à mener son programme, il doit rompre avec les moyens de l’Etat bourgeois et construire ses propres moyens de pression.

L’opposition ne voulait du slogan d’un gouvernement ouvrier que comme synonyme à la ‘dictature du prolétariat’ (aujourd’hui, ce terme fait souvent penser aux dictatures staliniennes mais alors, cela signifiait seulement le pouvoir aux travailleurs. Une traduction actuelle de ce terme pourrait donc plutôt être “démocratie ouvrière”, la classe ouvrière prenant le pouvoir d’Etat sur base de structures démocratiques.) L’interprétation-pseudonyme avait également été préconisée par le président du Komintern Zinoviev, mais le quatrième Congrès mondial du Komintern, en 1922, qui avait adopté le slogan du gouvernement ouvrier, ne l’avait pas suivi. Il considérait le gouvernement ouvrier comme une possible étape intermédiaire de la révolution.

Le KPD se prépare à la lutte décisive

Les dirigeants du Komintern n’ont compris qu’après la grève générale contre Cuno qu’une situation révolutionnaire objective se développait en Allemagne. Les membres dirigeants du KPD et du Komintern avaient discuté à Moscou de la situation et de son développement. Le réticent dirigeant du parti, Heinrich Brandler était convaincu qu’il s’agissait d’une situation révolutionnaire mûre. Trotsky a appelé à une préparation soignée et mis en garde contre un “accouchement prématuré à huit mois”. D’autres se sont laissés entraîner par l’euphorie et pensaient que la victoire était presque assurée. La direction du KPD est partie de la supposition erronée que la crise ne ferait que croître dans les mois suivants et que les conditions objectives pour une révolution ne feraient que s’améliorer. Dans la pratique, les conditions étaient les meilleures en août. Le 26 septembre, le gouvernement Stresemann a mis fin à la résistance passive dans la Ruhr et a commencé à stabiliser la monnaie. Cela ne signifiait pas la fin de la misère pour les travailleurs mais elle prenait d’autres formes. En période de forte inflation, l’économie allemande croissait et pouvait mettre des produits sur le marché mondial fabriqués sur base de salaires de misère. La stabilisation de la monnaie a provoqué une lourde crise économique. Des licenciements massifs avaient lieu et, en quelques mois, entre juillet et décembre 1923, le chômage est passé de 3,5% à 28,2%. Dans les usines, la peur du licenciement (qui touchait naturellement particulièrement les travailleurs actifs politiquement) se mêlait à l’espoir d’une issue sur base capitaliste après une période de transition. Il n’y a donc eu qu’une courte période pendant laquelle une révolution en Allemagne était possible. Au cours de cette courte période, le KPD aurait dû procéder à un changement d’orientation fondamental.

En Saxe, où l’aile gauche du SPD avait une majorité, il y avait depuis quelques mois déjà, un gouvernement minoritaire SPD soutenu par le KPD. Il y était discuté de savoir si le soutien au gouvernement devait être retiré étant donné qu’en Saxe, la police tirait sur les manifestants. Les représentants du KPD et du Komintern étaient cependant d’accord sur le fait que le KPD devait proposer au SPD de former ensemble un gouvernement ouvrier.

La Bavière était un laboratoire pour les forces fascistes. Il ne s’agissait pas seulement des nazis mais aussi de toutes sortes de monarchistes, militaristes, paramilitaires de droite (Freikorps),… qui voulaient remplacer la république de Weimar par une dictature réactionnaire. Les nazis au sens strict du terme étaient alors généralement appelés “Völkische”. Le KPD s’attendait à ce que les fascistes marchent sur Berlin au printemps pour établir une dictature de droite suivant l’exemple de la “Marche sur Rome” de Mussolini.

Des gouvernements ouvriers à Saxe et à Thuringe

C’est pourquoi le KPD devrait rejoindre le gouvernement en Saxe et en Thuringe afin de transformer ces régions en remparts rouges contre l’avancée fasciste. Le renversement du capitalisme se réaliserait dans la défense contre le fascisme. Sur insistance de Trotsky, une date de référence a été mise en avant pour le soulèvement : le 9 novembre, un congrès des conseils d’usines devait se réunir pour prendre les décisions nécessaires.

Ce plan a complètement échoué. Un gouvernement de coalition a été formé en Saxe, l’accord de gouvernement prévoyait l’armement de 50.000 à 60.000 ouvriers. Mais dans la pratique, la formation du gouvernement ne s’est pas accompagnée d’une mobilisation et de l’armement des masses. Des pans de la classe ouvrière étaient même étonnés de voir le KPD entrer dans une coalition avec la social-démocratie et ne considéraient pas cela comme un pas vers l’offensive révolutionnaire. Au lieu de cela, la contre-révolution est passée à l’offensive.

Plus tôt déjà, le 26 septembre, le gouvernement avait officiellement abandonné la résistance passive dans la Ruhr et décrété l’état d’urgence. L’initiative de la violence et de la répression est passée aux mains du ministre de la Reichswehr, Gessler et de la direction de la Reichswehr. Le général Müller était le plus haut commandant de Saxe et reprit le haut commandement. Le 29 septembre, il annonça un “état de siège renforcé”. Le 5 octobre, il a interdit toutes les publications communistes en Saxe. Lorsque, le 10 octobre, le KPD est entré dans le gouvernement de Saxe, il ne lui restait que peu de compétences. Le 13 octobre, Müller a interdit les Centuries prolétariennes et a placé la police sous son commandement. Le 16 octobre, un gouvernement ouvrier était mis sur pied à Thuringe. Quelques jours plus tard, le gouvernement national décrétait la ‘Rijksexecutie’ (le pouvoir national s’impose aux régions) contre la Saxe. Le SPD a fait comprendre à ses membres que l’arrivée de la Reichswehr à Saxe était nécessaire comme réponse à la contre-révolution bavaroise. Dans la pratique, le président du SPD Ebert et le gouvernement national sous direction du SPD ont décidé de balayer le gouvernement régional SPD.

Chemnitz et Hamburg

Face à cette escalade, le KPD voulait avancer la date de l’insurrection. Un congrès économique et socio-politique d’organisations ouvrières prévu par hasard le 21 octobre à Chemnitz devait décider d’une grève générale, qui allait devenir le signal de départ du soulèvement. Lorsque les délégués du SPD ont menacé de quitter le congrès, le KPD a renoncé. La direction du parti supposait encore à ce moment que les conditions objectives pour une révolution seraient plus fortes dans les semaines suivantes et que quelques semaines ou mois plus tard, une révolution serait possible avec peu de victimes.

Ce n’est qu’à Hambourg qu’un soulèvement a commencé le 22 octobre, qui a été interrompu après deux jours. Plusieurs théories tentent d’expliquer comment cela s’est passé – la plupart partent du principe que la section hambourgeoise du KPD n’a tout simplement pas été prévenue à temps. Il est intéressant de se pencher sur l’expérience hambourgeoise : des quelques 14.000 membres du KPD dans cette ville, seules quelques centaines ont pris part à la lutte armée. En outre, environ 1.000 hommes et femmes ont dressé les barricades, mis en place des postes médicaux pour les combattants et diffusé des informations sur les actions de police. Il y a des indications d’une large sympathie pour ceux qui se soulevaient, y compris dans la classe moyenne. Cela indique que la raison du peu de participation au soulèvement tient au manque de préparation pour mener un combat à la vie à la mort sans beaucoup d’armes et dans un isolement local. Ce n’était cependant pas un rejet de la révolution même.

Néanmoins, ce fut une erreur de négliger les questions politiques à l’automne 1923, en plus de la préparation technique de la lutte. Le KPD voulait garder toute sa force pour la lutte décisive, permettant à la réaction de passer à l’offensive sans que les travailleurs n’organisent même une protestation digne de ce nom contre la restriction de leurs droits démocratiques.

La défaite de Hambourg, sans réel combat, a provoqué une grande démoralisation. De plus, le chômage croissant limitait la combativité. Au lieu de lutter pour la révolution, les masses ont avalé un allongement du temps de travail de 8 à 10 heures par jour, sans aucune opposition.

Un tournant historique

La défaite allemande a eu un grand impact en Union soviétique. Les développements révolutionnaires en Allemagne avaient suscité là-bas l’espoir de sortir de leur propre isolement. Les matières premières et les produits agricoles d’Union soviétique et l’industrie allemande se seraient parfaitement complétés. Le développement du socialisme aurait difficilement pu être stoppé au niveau international. La déception des travailleurs face à la révolution allemande qui se faisait attendre a largemelnt joué en faveur du renforcement de la bureaucratie autour de Staline. Si, en octobre 1923, le capitalisme en Allemagne avait été renversé, cela aurait non seulement étouffé le fascisme allemand dans l’oeuf mais aussi le stalinisme. Autrement dit, l’Humanité n’aurait pas connu la deuxième guerre mondiale et vivrait depuis longtemps sous le socialisme. Les noms d’Hitler et de Staline ne seraient connus que par les historiens professionnels. Il y a peu d’évènements dans l’histoire qui ont eu des conséquences aussi inouïes que cette révolution qui s’est fait attendre.

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